Traduire, guérir, passer

En marge des précédentes notes sur la traduction, quelques mots pour évoquer encore une idée qui m’obsède, celle des morts sans sépulture, celle des morts qui attendent notre secours. Voir à ce propos un ancienne note sur Yourcenar et Montaigne ; et la petite nouvelle que j’avais publiée ici il y a un an, que certes je relis aujourd’hui assez sévèrement, mais que je ne puis pour autant renier.

*

Comment être ce lecteur bienveillant, attentif, soigneux, patient, tolérant, qui se cache sous tout traducteur ? Cette âme attentive que tout texte porte en creux, appelle secrètement ?

Le lecteur et le traducteur doivent rémunérer l’effort, la douleur, la peine d’un poète. Qu’on reconnaisse l’unité du sujet qui nous parle, sa profonde et indéfaisable cohérence, sa consistance, malgré les aspirations contradictoires, les excès, les emportements et bien sûr la diversité des textes. Rémunérer la confiance qui l’a emporté sur les heures de doutes, les nuits de perplexité et d’angoisse. Il y a, dans toute grande oeuvre, une bouteille lancée à la mer, un appel à être sensible, sous la réalité des propos, à ce qui cherche à se dire, ce qui tente de se dénouer. Quelque chose comme le dire sous les choses dites. Le fleuve souterrain.

Il faut à qui veut rendre hommage beaucoup de prudence et d’humilité ;  il faudrait vouloir uniquement servir. Comment faire, cependant, sans écouter la fascination qui nous a portés vers l’oeuvre, qui peu à peu nous a fait l’intime de ce défunt ? Il faut avoir le souci d’apaiser ses mânes, de soulager la grande douleur des morts, condamnés à souffrir éternellement du nécessaire sentiment d’inaccomplissement qui s’empare d’eux quand la mort les prend. Il y a ainsi une famille d’œuvres qui nous appellent, des voix déchirées qui attendent qu’on les réconcilie, avant tout, avec elles-mêmes. Qu’on les guérisse de la honte de soi, qu’on justifie le fait qu’elles aient été telles. Rousseau, Baudelaire, Rimbaud, Yeats, Artaud, Jouve, et bien d’autres sans doute.

Le tourment de ces morts est pareil à ceux, laissés sans sépulture, que Charon refoule et condamne à un siècle d’attente sur les bords du Styx. Ceux-là, nous dit Virgile, dont les bras sont tendus dans le désir de l’autre rive, et dont les plaintes mêlées ont ému le coeur d’Enée. Ces morts nous hantent, ils attendent de nous que nous les fassions traverser l’Achéron. Il faudrait que nos mots, que notre voix les rapproche un peu. Il faudrait que la traduction opère ce passage.

Dead Man

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