Traduction, révélation, patience

La traduction littéraire, et plus encore, me semble-t-il, la traduction de poésie, est une expérience révélatrice. La première des révélations nous confronte à ce qui sort de nous, et qu’a suscité le texte étranger. Récurrence de mots, de rythmes, de formules, de tournures ; quelque chose comme un style, mais non encore maîtrisé, non encore voulu. Et je ne parle pas encore des libertés du traducteur, de ses interprétations ou de ses audaces, de la justesse ou de l’intelligence de sa traduction ; j’en reste à la matière brute que le traducteur extrait de lui-même, mais le plus naturellement, sans presque aucune action de sa volonté. La réponse libre de son être à la sollicitation du mot étranger, d’une l’image. L’écho immédiat du texte étranger en soi. Une forme, si je puis dire, de traduction automatique. Quelque chose grouille en nous, demande à être rappelé à la surface de la conscience, que le texte étranger semble pointer du doigt dans l’ombre. De là la belle et si juste expression d’Antoine Berman : pulsion de traduire. Comme l’écriture, la traduction est avant tout une affaire de corps.

L’œuvre étrangère peut prendre l’apparence d’un accomplissement d’autant plus absolu qu’elle dénoue certaines de nos interrogations (Baudelaire) dans une autre langue, donc selon une façon de vivre et un ordre des choses différents, en grande partie inaccessible pour nous puisqu’une langue étrangère, comme son nom le dit bien, ne nous est accessible qu’au prix d’un effort de déplacement hors de notre bocal linguistique ; il faut accepter de cesser de respirer notre air natal, faire violence à notre nature. L’œuvre étrangère se déploie sur un horizon lointain, dans la lumière, me semble-t-il, d’une plus grande vérité. Et puis il y a la séduction qu’a sur nous la simple matière linguistique étrangère, sa rythmique toujours nouvelle et inattendue, toujours plus chatoyante ; c’est toujours d’abord une musique avant d’être un discours. La seconde révélation de la traduction est celle de nos limites, de la pauvreté et de la rigidité de nos conceptions.

Georges De La Tour, Saint Jérôme
Georges De La Tour, Saint Jérôme

On dit souvent du traducteur qu’il est le meilleur lecteur, le plus engagé, le plus attentif. Je voudrais cependant imaginer que le traducteur ne lit pas, mais qu’il écoute, qu’il cherche à entendre. La fréquentation quotidienne et passionnée du texte, la lecture à voix haute indéfiniment recommencée, la lente inscription du texte dans sa mémoire et dans son corps : tout cela doit le rendre sensible à la dimension de parole du poème étranger, à sa vie. La plus grande qualité du traducteur me semble être la patience ; et je voudrais qu’on se souvienne du sémantisme enfoui de ce mot, qui signifie, bien sûr, une ouverture, une disponibilité aux êtres et aux choses, mais aussi et plus profondément une capacité à subir, à souffrir. Le traducteur doit souffrir le texte étranger, en supporter le déploiement, en endurer le passage. Le texte étranger est ce fleuve qui creuse en nous son lit ; l’écouter signifie se rendre sensible à ses bifurcations imprévues, à ses obsessions, à ses désirs. Se rendre sensible, si je puis dire, à l’insensible.

3 thoughts on “Traduction, révélation, patience

  1. Anaïs Oddou dimanche 5 avril 2009 / 8:31

    J’ai lu ac bcp d’intérêt. bon texte :)

  2. Amaury dimanche 5 avril 2009 / 21:41

    « c’est toujours d’abord une musique avant d’être un discours »

    Ca me semble très juste, d’ailleurs comme tu le dis bien le texte étranger est celui, par excellence, à éprouver. Comme toutes ces fois où un mot qu’on ne comprend pas mais qu’on croit comprendre se remplit de quelque chose de plus grand et de plus inattendu, comme si la langue maternelle n’avait pas de mot pour dire ce quelque chose qu’il y a en nous, et qu’il fallait un autre mot, pas tout à fait compris mais non inventé, nous échappant suffisamment pour accueillir le ressenti, le non-compris.

  3. Maxime dimanche 5 avril 2009 / 22:22

    On en revient toujours à Berman : l’épreuve de l’étranger.

    On aime toujours à rappeler que l’enfant est avant tout celui qui ne parle pas ; c’est peut-être notre cas devant une langue étrangère, que justement on ne parle pas. Disons que nous ne parlons pas selon cette autre langue, que nous sommes insensibles à l’ordre secret du monde qu’une langue porte comme son fondement inconscient. C’est pourquoi, sans doute, le mot étranger chatoie toujours plus que le plus sonore des mots de la langue natale, devenue presque un voile transparent pour nous. L’expérience de la langue étrangère, à certains moments bénis (et plus souvent à l’occasion de la poésie), me semble offrir à nouveau cette jouissance de l’enfant qui s’approprie le monde. Mais c’est toujours une seconde appropriation, un second dire, un second parler, sensible essentiellement dans sa différence, sinon sa différance ; et c’est peut-être cela qui procure cette jouissance, de dynamiter nos conceptions, de froisser le voile de la langue natale.

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