Yves Bonnefoy : quel engagement ?

Ce billet prépare la recension pour nonfiction.fr de Notre Besoin de Rimbaud, qu’Yves Bonnefoy vient de publier au Seuil (454 p., 23 €) Il ne sera cependant pas question de la lecture que Bonnefoy propose de Rimbaud, pas encore, mais de la déclaration d’urgence de lire Rimbaud, et de ce qui me semble être une forme de timidité devant cette urgence. Notre Besoin de Rimbaud rassemble les textes qu’Yves Bonnefoy a consacrés à Rimbaud depuis l’incontournable Rimbaud de 1961 (Seuil), qui a installé un nouveau paradigme d’études rimbaldiennes. Le tout est précédé d’un essai d’une vingtaine de pages, qui donne son titre à l’ouvrage. Le titre de l’ouvrage, et surtout l’avant propos, installent comme un climat d’urgence : il faut lire Rimbaud, il faut garder en mémoire son espérance et sa lucidité, deux termes que Bonnefoy avait pensé garder comme titre de l’ouvrage :

Mais j’en ai préféré un autre parce que m’alarme de plus en plus un certain déni que je vois qui se répand aujourd’hui de l’intuition proprement poétique, à cause d’une lucidité mal fondée dont la conséquence est un renoncement désastreux à l’espérance. Et parce que s’inquiéter ainsi, c’est savoir à quel point Rimbaud, que l’heure présente lit peu, ou mal, est et va rester nécessaire.

p. 12

Un sentiment d’urgence donc, un impératif historique, et, lâchons le mot : une forme d’engagement. Le degré un de l’engagement est avant tout intellectuel chez Yves Bonnefoy : depuis la fin des années cinquante, sa pensée s’est construite sur le mode de la résistance à ce qu’ont proposé la philosophie et les sciences humaines. J’ai déjà évoqué cela dans un précédent message. Engagement, d’abord, qui est une inévitable prise de position au sein d’un débat. Et déjà je rappellerai la grande discrétion d’Yves Bonnefoy, qui n’a jamais pris qui que ce soit à partie, (ou si peu, Valéry, bien sûr, mais dans le cadre d’une querelle intérieure et d’ordre poétique ; Sartre à propos de Baudelaire, mais au détour d’une phrase) qui n’a jamais, comme on dit, réglé de comptes. Les références à l’actualité intellectuelle, aux théories du moment ont toujours été discrètes, sinon timides. D’où cela provient-il ? Sans doute de la posture particulière de Bonnefoy, qui est avant tout un poète. Affronter l’engeance universitaire, cela lui parut peut-être inopportun, cela aurait sans doute donné un dialogue de sourds. Enfin, qui sait…

Avec Notre Besoin de Rimbaud, Bonnefoy reprend donc le flambeau de sa lutte, de sa croisade contre la pensée conceptuelle et ses avatars. Dans l’entretien qu’il accorde au magazine Transfuge au mois de mars 2009, il lâche le mot « idéologies », un mot fort s’il en est. Ce mot, il l’avait déjà lâché dans un entretien de 2008 au Magazine Littéraire, à l’occasion de la parution du Traité du pianiste et de La longue chaîne de l’ancre.

Et si nous, en particulier, en ce début d’un siècle de tous les périls, avons besoin de Rimbaud, de Rimbaud en particulier, c’est pour uen raison de la plus grande importance. De quoi périssons-nous, en effet, sinon des idéologies qui étouffent sous leurs systèmes aveugles la présence des êtres réels, le souvenir de leurs besoins propres ? Nous sommes victimes de structures verbales qui se referment sur leur néant, et la poésie, qui vise, je le disais à l’instant, à l’intensification de l’échange au sein du devenir de la société, est donc nécessaire plus que jamais : la poésie, et Rimbaud.

Transfuge, mars 2009, p. 63

Bonnefoy ira à peine plus loin à la fin de l’essai consacré à Rimbaud ; nous n’aurons, si je puis dire, rien de plus croustillant. Tout d’abord, je l’avoue, j’ai frémi à ces quelques mots. Je fus heureux de cette forme d’engagement, presque, de dénonciation. Et puis bien vite je fus déçu, me rendant compte qu’il n’y avait là qu’un geste vague, destiné à ceux qui sauraient en décrypter la portée. Et je regrette, justement, la timidité de cet engagement. Est-ce abusif de ma part de vouloir entendre derrière les mots d’Yves Bonnefoy un véritable réquisitoire contre des faits de l’actualité politique, des tendances, des discours. Qu’un pont soit faisable, même en dépit du vouloir de Bonnefoy, entre sa manière de définir la poésie et une nécessité d’engagement, je n’en doute point. Mais, oui, je l’avoue, je le confesse s’il le faut : j’attends plus. L’implicite du geste accusateur me fait dire que seuls les lecteurs convertis à sa manière de penser comprendront et seront à même de déchiffrer ce qu’il veut dire, mais à quoi bon prêcher des convaincus ? Ce que désigne Bonnefoy comme une menace, pourquoi refuse-t-il de mieux le définir ? Pourquoi des mots si forts, idéologie, périls, et pourquoi un geste de prévention si douteux, si peu engagé ? Il me semble que cette discrétion de l’engagement constitue un point de l’œuvre de Bonnefoy à éclaircir.

Je ne peux pourtant pas lui demander d’être Hugo, ou Foucault, encore moins Char ou Aragon. Bien sûr, il y a chez lui un refus de se soumettre à quelque position que ce soit : la poésie n’est pas une affaire de position, encore moins de posture. C’est une obsession de l’esprit, un vœu perpétuel d’amour, une lucidité en marche. Je vois bien les risques qu’il y a à prendre la parole au sein d’un débat médiatique : nos paroles y sont presque nécessairement travesties, et la vivacité du débat ne permet pas de prendre le recul nécessaire. Bonnefoy n’est pas du tout dans le feu de l’action, aux antipodes en cela de Foucault. Il a refusé, et heureusement, de faire s’abattre sur la poésie le joug d’une rhétorique, de soumettre son inventivité et sa lucidité à une posture de poète (René Char). Mais quand, lisant Rimbaud et nous donnant une lecture très pénétrante de son œuvre, il rappelle que l’une des tâches de la poésie est de se tenir ouvert à la présence d’autrui, d’aimer sa finitude : c’est une parole forte, dont les conséquences peuvent aller loin si on accepte de les tirer dans le champ politique. Bref, cet engagement mitigé me laisse perplexe. Quelle est donc la position de penseur de Bonnefoy, comment s’inscrit-il dans le champ intellectuel ? Ou bien est-ce moi qui veut absolument voir en lui un penseur, alors qu’il est peut-être uniquement un poète (et je ne veux pas dire qu’il n’est rien d’autre qu’un poète) et dans ce cas, c’est la situation et la fonction du poète dans le champ intellectuel qu’il faut redéfinir.

2 thoughts on “Yves Bonnefoy : quel engagement ?

  1. Equinox mardi 9 juin 2009 / 21:31

    Bonsoir,

    j’éprouve toujours un grand plaisir à vous lire – notamment pour la beauté de la langue – par contre je comprends mal la position que vous défendez: pourquoi demander à Bonnefoy de quitter cette « engagement mitigé » ? A l’heure où précisément, beaucoup d’individus qui ne méritent pas le titre d’intellectuel mais plutôt celui d’idéologue, apparaissent sans arrêt dans l’arène médiatique, je trouve salutaire qu’un homme cultive une certaine discrétion. Mais je m’arrête là, ayant des scrupules à parler d’un poète dont je connais si peu l’oeuvre, en dehors de ses traductions admirables de Shakespeare…

  2. Maxime mercredi 10 juin 2009 / 7:09

    Oui, vous avez raison. Il vaut mieux un critique discret qu’un idéologue ; c’est bien cela que j’aime dans la pensée de Bonnefoy, toujours vigilante, jamais normative, jamais (ou presque) prescriptive. Et pour répondre à votre question, je ne défends pas vraiment de position, ce ne sont ici que des remarques, des propositions…

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