Notes sur Clint Eastwood

Un conseil avisé m’a donné l’occasion de découvrir ce film de Clint Eastwood de 1982 dans lequel il mettait en place les grands thèmes de son cinéma : la paternité, le lien entre les générations, la mémoire, mais aussi le corps, la finitude, la mort.

honkytonk-manLe thème de la relation avec l’enfant (que cet enfant soit très jeune comme dans Honkytonk Man ou Un Monde parfait voire L’Echange), adolescent (Gran Torino) ou bien jeune adulte (Million Dollar Baby) est toujours pris du point de vue du père (ou de la mère dans L’Echange) – en cela, la démarche d’Eastwood se situe à l’inverse de celle de Steven Spielberg, qui n’a pas une seule fois cessé de traiter le même problème du côté de l’enfant, sa difficulté à admettre l’absence d’un père (E.T.), les ambiguïtés de la figure paternelle (Minority Report), la difficulté à s’émanciper (Indiana Jones : « Don’t call me Junior ! ») ou à l’inverse l’émancipation revendiquée (Catch me if you can). Il n’y a guère que dans le dernier Indiana Jones (Le Royaume du crâne de cristal) que le motif suit une inflexion différente, dans la mesure où Indy doit assumer la fonction paternelle qui lui tombe dessus, et, chose étrange : il se marie à la fin ! Spielberg aurait-il résolu ses tourments ? Attendons Lincoln… et surtout Tintin avant de se prononcer ! – Chez Eastwood, donc, le thème de la relation avec l’enfant n’est pas comme chez Spielberg le symptôme d’une névrose, mais bien la trace d’un souci éthique de mise en danger de soi : l’enfant est celui qui pousse l’adulte à changer (exception faite, encore une fois, de L’échange). L’enfant est celui qui ouvre la possibilité d’un changement, d’une conversion, d’un salut ; de même, c’est presque toujours pour l’adulte l’occasion de transmettre son expérience, d’éduquer, de former. De l’entraîner (Million Dollar Baby), de lui apprendre les rudiments de la virilité (Gran Torino) ou bien enfin, comme dans Honkytonk Man, d’en faire son successeur, son prolongement, son fils. En effet, les relations de paternité s’établissent toujours, dans le cinéma d’Eastwood, en dépit d’une structure familiale première, naturelle : on se souvient, dans Million Dollar Baby de la terrible scène où les parents d’Hillary Swank tétraplégique font preuve d’une ingratitude et d’une mesquinerie à son encontre, et qui leur vaut de se faire insulter et renvoyer à leur plouquerie par leur fille. Honkytonk Man nous présente ainsi un chanteur de country qui va donner l’occasion à son neveu d’avoir une vie plus palpitante que celle de planteur de coton que lui réservaient ses paysans de parents – même s’il n’y a pas dans ce film la même violence à l’égard de la vraie famille que dans Million Dollar Baby. Enfin, c’est le fils du réalisataur-acteur, Kyle Eastwood, qui joue le rôle du neveu en question. L’expérience a dû être marquante pour le jeune enfant, qui écrit les bandes originales des films de son père aujourd’hui.

Million Dollar Baby

L’enfant, enfin, est presque toujours confronté à un homme vieillissant, parfois mourant, comme c’est le cas dans Honkytonk Man et Gran Torino. Tandis que le vieillard ou le mourant se débat pour tenter de trouver une issue digne à une vie peu satisfaisante, l’enfant doit faire l’expérience du deuil. Les derniers plans respectifs de Gran Torino et Honkytonk Man sont semblables en cela qu’ils montrent l’enfant s’en allant sur la route, qui marchant aux côtés d’une jeune fille, qui conduisant la voiture.

Clint Eastwood est, avec Woody Allen, l’un des rares cinéastes dont le travail est en grande partie une mise en scène de soi. Je veux dire que le corps d’Eastwood est une matière qui traverse ses films, que le réalisateur pétrit à chaque fois, qu’il interroge et met en danger toujours plus intimement. Il faut entendre « matière » au double sens du terme : à la fois une réalité physique, la substance charnelle épaisse et lourde dont l’exposition à l’écran est travaillée, réfléchie, mais aussi un ensemble de contenus de pensée propres à être interrogés, interprétés, repris (ainsi l’on désigne la matière de Bretagne, la matière de Renart). Cela s’intègre dans une vaste réflexion sur le corps et la violence : le corps du boxeur qui fait un pas à droite quand il faut aller à gauche, et vice versa ; l’enfant qui doit apprendre à se défendre, c’est Thao dans Gran Torino ; la chair de sa chair dont la mère a une connaissance intime (L’échange). Au corps en péril de l’homme Eastwood (revers de l’inspecteur Harry, du cow-boy des westerns, du mythe viril) répond un corps en formation, un corps témoin.

Notes à mettre en relation avec ce qui a été écrit sur Gran Torino et Eastwood et Yeats

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s