Paul Veyne, Foucault, la poésie

Remarque en marge de Foucault, sa pensée, sa personne, de Paul Veyne, que je suis en train de lire. Dans le troisième chapitre consacré au scepticisme de Foucault, Veyne en vient à expliquer que selon Foucault il n’y a pas de chose en soi dont l’idée préexisterait aux réalités concrètes :

Nous ne nous trouvons jamais en face de « l’expérience primitive, fondamentale, sourde, à peine articulée » (L’Archéologie du savoir) d’un objet avant tout discours, d’un référent prédiscursif ; cette silhouette énigmatique prendrait aussitôt un sens, un nom, serait-ce celui de l’Énigme.

p. 75

Et je me dis, c’est bien là le motif du divorce avec la poésie, qui justement est une tentative de retrouver la présence des choses, de se libérer de la conceptualisation et de la catégorisation qu’opère le langage. Je tourne la page, et quelle n’est pas ma surprise de lire la remarque suivante appelée par une note de bas de page :

Une phrase de Foucault m’embarrasse : « Sans doute une telle histoire du référent est-elle possible ; on n’exclut pas d’entrée de jeu l’effort pour désensabler et libérer du texte ces expériences prédiscursives » (L’Archéologie du Savoir) Foucault ne cherche-t-il pas ici à ne pas sembler tranchant, dogmatique ? On voit mal comment l’accès à un référent prédiscursif serait possible, comment une description pourrait être neutre. Déjà la simple délimitation de l’objet suppose un parti pris, un discours ; jusqu’où va la sexualité ? le nu artistique est-il chaste ? Une transe religieuse est-elle une bouffée de folie ?

p. 76

Ce qui m’interpelle, avant tout, c’est l’embarras de Paul Veyne, dont il faut souligner l’honnêteté intellectuelle. Il aurait pu passer sous silence cette phrase, mais non. Ce qui pose problème, donc, c’est cette concession du philosophe à l’égard des « efforts » d’un texte pour « désensabler et libérer […] ces expériences prédiscursives » – c’est Foucault qui souligne. Et le poète que je suis s’écrie : c’est la poésie que nomme, sans le savoir Foucault ; c’est, à tout le moins, ce que suivant Yves Bonnefoy je nomme poésie : l’obstination d’une subjectivité pour remonter à la source du rapport au monde et de briser les limites que le langage fixe à l’entendement.

Mais ce n’est qu’une moitié de réponse à l’embarras de Paul Veyne, que ne gène pas seulement cette concession à aux efforts d’un texte pour se défaire de la prison du langage, mais, plus profondément, de  la prison des discours, des représentations inconscientes qui déterminent et structurent nos faits, gestes et actions de pensée. Voilà ce qu’il faudrait donc que soit la poésie : un effort pour résister même à cet implicite déterminant, à cet inconscient du jugement. Je ne puis m’empêcher de penser au fameux mot de Rimbaud : « Je est un autre » à qui l’on aura sans doute fait dire plus de choses que raison, mais enfin, n’est-ce pas un cri de révolte contre la sensation d’illusion du sujet qui, lorsqu’il s’inspecte, ne voit qu’un construit social, un jeu de déterminations historiques. Rimbaud, oui, incarne peut-être le plus intensément cette résistance de la poésie, dont l’enfance dans le cadre étroit de la vie lorraine a dû être un supplice.

La question est donc la suivante : derrière les textes les plus audacieux d’un poète, derrière, par exemple, les Illuminations : peut-on encore déceler un jeu de discours implicites ? Peut-on faire l’archéologie de toutes les œuvres poétiques ? Est-ce vain de croire que la poésie est un déchirement du voile de l’épistémè ? Ou bien peut-on dire que, dans la mesure où elle tente de s’en échapper et que parfois elle la désigne, la pressent, elle constitue une initiative vraiment originale, singulière ?

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s