La Santé de Montaigne, Sergio Solmi

La santé de Montaigne Sergio SolmiJ’ai déjà présenté un ouvrge de Sergio Solmi sur ce blog (Méditations sur le Scorpion), attirant l’attention sur un écrivain d’une sensibilité et d’une subtilité ayant peu d’équivalents. Le livre que je présente aujourd’hui traite de Montaigne d’une façon toujours aussi remarquable. La Santé de Montaigne est un tout petit ouvrage, à vrai dire c’est un petit essai de soixante page, qui remet les idées en place sur Montaigne.

Dans une langue toujours aussi claire et précise, Solmi tente de dégager ce qui fait la singularité de l’auteur des Essais, non seulement par un portrait d’une grande sensibilité, mais surtout en tentant de le dégager des lectures anachroniques, qui font de lui un précurseur du rationalisme, de l’empirisme, ou de tout autre courant ou forme ultérieure. Sans bien sûr nier la dimension matricielle, originelle des Essais, après qui peuvent venir Pascal, Bacon, Voltaire ou encore Rousseau, Solmi rappelle qu’à la différence de Rabelais ou d’Erasme, Montaigne n’avait pas le désir ni la conscience d’être un novateur. Solmi formule ainsi le paradoxe de Montaigne :

Montaigne est sans doute l’exemple le plus singulier dans toute l’histoire de la littérature d’un « costume » desséché de l’intérieur, et devenu si mince et transparent qu’on voit bouger en dessous l’homme nouveau en toute liberté, sans que le costume en question ne le conditionne en quoi que ce soit, et ne représente pour lui autre chose qu’une infime gêne.

p. 28

Le « costume », le vêtement autant que les habitudes, les coutumes, l’éthos d’un gentilhomme, sous lequel vibre l’homme nouvau, plus libre, plus audacieux. L’apologie de Raymond de Sebonde constituant le sommet de ce paradoxe, qui a donné lieu à des lectures que Solmi renvoie poliment à la faiblesse de leur caractère téléologique : le scepticisme de Montaigne serait la forme prise par son sentiment religieux ? Que non : il était trop peu sensible aux dogmes pour s’en fabriquer un. Solmi réfute dans la foulée une lecture pré-janséniste de Montaigne, sur la base d’une différence fondamentale entre le concept de grâce active chez Jansen, et son absence chez Montaigne, pour qui nous n’avons aucun accès au divin, et pour qui l’âme, en bon aristotélicien, n’existe que par le corps, en dehors de quoi ellen’est qu’un jeu de virtualités attendant d’être accomplies, actualisées.

Rien qu’un sceptique, Montaigne, qui n’aurait pas dépassé Sénèque ou Sextus Empiricus ? Non plus : la porte de sortie, par quoi Solmi revient à la particularité de Montaigne, c’est ce qu’il nomme la santé, entendu dans son sens latin :

Somme toute le processus de la sagesse de Montaigne consiste en une progressive corrosion de tous les idéaux et de tous les buts qui rendent la vie difficile, pour proposer l’idéal le plus élémentaire et le plus simple possible : celui d’une souple et exacte adhésion de l’individu au mouvement naturel et au rythme de la vie même.

p. 49

Les dernières pages du livre sont proprement magnifiques (merci à Monique Baccelli de nous avoir offert un texte de cette qualité, car pas une ligne ne flaire la traduction), où Solmi dégage proprement ce qui fait de Montaigne un artiste du vivre, pour qui se rompre à la mort ne veut pas non plus dire nier la vie. La santé de Montaigne, en cela n’est pas purement stoïcienne, ni complètement épicurienne, car elle suppose un effort de la volonté.

les peurs renvoyées aux antiques formules et aux médecines traditionnelles, l’inutile jeu de l’imagination et des espoirs impossibles dominé, les doutes annihilés par le processus qui les dissout en disolvant les problèmes qu’ils proposent, la réalité sociale et politique acceptée telle qu’elle est, l’enseignement de Montaigne aboutit à une simple et entière acceptation du monde et de soi-même.

p. 53

En peu de pages, Solmi donne ainsi un portrait de Montaigne d’une justesse et d’une clarté enthousiasmantes. Je terminai ce livre comme vidé : heureux d’avoir lu un ouvrage de cette qualité, mais plus rien ne me paraissait bon à dire après cela, tant l’écriture de Solmi est claire, rigoureuse, et lumineuse.

Mais le démon de l’analogie ne manque pas de s’emparer des pauvres esprits universitaires que nous sommes, et comment ne pas encore penser à Foucault, à son souci de soi, à son scepticisme éclairé et positif.

*

Sergio Solmi, La Santé de Montaigne, Editions Allia, 1997 [1992], traduit de l’italien par Monique Baccelli, 72 p., 6,10 €

L’ouvrage italien La Salute di Montaigne a été publié en 1952

Voir aussi la note que j’avais consacrée à l’ouvrage de Zweig sur Montaigne et tout ce qui concerne Montaigne sur ce blog.

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