Gran Torino, Clint Eastwood

Gran TorinoIl y aurait presque quelque chose d’insolent dans la façon qu’a Clint Eastwood d’enchaîner les chefs d’oeuvre, s’il ne s’engageait  pas si pleinement dans les films qu’il réalise. S’il ne rendait pas sensible de façon si honnête ses obsessions et ses inquiétudes d’homme. Si la maîtrise technique n’était pas dominée par une sincérité de ton et une lucidité sans concession.

Gran Torino est un film bouleversant, bien sûr, mais la critique s’est déjà chargée de déposer aux pieds du dieu Eastwood le tribut de louanges qu’il mérite. Je me contenterai donc de faire quelques remarques sur ce film, qui s’inscrit directement dans la lignée d’Unforgiven et de Million Dollar Baby, deux films auxquels j’avais consacré une note (« Good stuff, Yeats ») et à la suite de laquelle le présent billet s’inscrit.

Gran Torino reprend les motifs de la haine de soi, du comment mourir, du remords et du péché, qui font de cette veine des films d’Eastwood un miroir poignant des grandes questions des hommes. Comme dans les deux films que j’ai cités, c’est un vieil homme qui est mis en scène, mais ici encore plus acariâtre, renfermé, amer. Un américain réac’ du Midwest. Walt Kowalski n’est qu’une nouvelle variation sur le thème du vieux con, qui obsède le cinéaste, et que celui-ci ne cesse de torturer, de confronter à ses limites, et dont il ne cesse d’ébranler les convictions. Il va un peu plus loin dans Gran Torino en en faisant un personnage tout à fait drôle, une bête qui grogne, pour qui l’indélicatesse est naturelle. Il l’habille aussi, on peut le dire, comme un pépé : grands pantalons de toile peu fine ceinturés bien au-dessus de la taille, t-shirts ou chemises rentrés dans le pantalon, sandales rustiques. Tout trahit une dureté exagérée, une rudesse risible, une sévérité désuète. Enfin, c’est une démarche lourde, brutale, rouillée, c’est un visage farouche, presque toujours contracté, marqué par la consternation, la haine. Rien de bon dans ce corps qu’incarne pleinement Clint Eastwood, et pourtant, rien non plus de sérieux tant la mise en scène nous rend attachant ce papy d’un autre temps, dont les saillies nous font rire, mais dont la méchanceté, finalement, n’est pas entièrement crédible.

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Attachant, il l’est d’autant plus que son corps est malade et commence à le lâcher : il crache du sang, il a des petits malaises, ses forces l’abandonnent. C’est un homme que sa finitude rattrape, et pour qui il devient urgent de dénouer sa vie – mais surtout pas de fuir hors-champ. Ce que lui proposent ses enfants, lorsqu’ils lui apportent des brochures de maisons de retraite. Le hors-champ, les marges du monde, c’est l’île du lac à Innisfree dans le poème de Yeats : une utopie où l’on serait débarrassé des démons qui nous hantent, où l’on serait lavé des péchés que l’on a commis durant sa vie, et qui ne cessent de nous poursuivre. Mais Clint Eastwood et Walt Kowalski le savent bien, ce lieu n’existe que dans nos désirs, et ce n’est pas le bonheur artificiel des maisons de retraite qui nous offrira la paix que l’on recherche. Certes c’est bien hors-champ que terminaient Frankie Dunn (Million Dollar Baby) et Bill Munny (Unforgiven), dans Gran Torino, Walt reste jusqu’au bout, affrontant l’imminence de la mort.

Jouant avec notre attente de voir l’inspecteur Harry régler son compte à la bande de lascars, Eastwood donne finalement au destin de son personnage une fin inattendue. Dans le même geste, il frustre notre soif de vengeance, notre appétit cathartique de sang, de chair transpercée – ce vers quoi le film entier était tendu, et la raison même de notre présence dans la salle – et il donne à cette frustration une raison et un sens. Il choisit de s’exposer pour que leur appétit de sang et de meurtre condamnent les malfrats. Il les expose à la tentation facile, donnant à Thao son ultime leçon, ainsi qu’au prêtre. Je parlais de chair transpercée, c’est bien le sort du corps d’Eastwood, filmé au ralenti dans sa chute.

Ce dont se punit Kowalski, est-ce seulement ce crime qu’il a commis en Corée ? Sans doute, mais c’est aussi son impossibilité à se racheter de son vivant : il a voulu aider Thao, il n’a fait que précipiter sa famille dans un bain de sang. C’était le même problème dans Million Dollar Baby, le remords grandit alors qu’on a tout fait pour essayer de le dissiper, de le contrer. Ce sont là deux films proprement tragiques, où se produit strictement le contraire de ce que le personnage attendait. Mais alors qu’aucun espoir ne se profilait avant, ici, la mise en scène du sacrifice, le choix de mourir ici, de ne pas quitter l’écran avant d’avoir été véritablement au bout de son destin, sont approfondis par la survie du jeune Thao qu’il fait son héritier. La Ford Gran Torino, que Kowalski ne faisait que briquer et exposer comme un signe rutilant de patriotisme, finit par rouler à nouveau. Là où un destin s’achève, fût-ce dans le sang et le désespoir, un autre commence, comme au début du film où une naissance chez les voisins  était célébrée en même temps que les funérailles de l’épouse de Walt. Voilà comment Eastwood, qui sait que  ce pays n’est pas pour le vieil homme, choisit finalement le parti de l’espoir et de la vie, « those dying generations », les « birds in the trees » que Kowalski fait compter à Thao…

One thought on “Gran Torino, Clint Eastwood

  1. equinox lundi 13 avril 2009 / 19:02

    J’avais repéré ce texte depuis un petit moment, mais j’attendais de voir le film avant de vous lire. Merci pour cette très belle analyse.

    Cordialement, equinox.

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