L’Amant des morts, Mathieu Riboulet

lamantdesmortsC’est le titre de ce roman qui m’a interpelé. Je ne connaissais pas l’auteur et n’avais pas du tout entendu parler de ce livre paru fin 2008. Et puis, j’ai tendance à faire confiance aux choix éditoriaux de Verdier – quand même, j’ai déjà chroniqué quatre ouvrages de chez eux ! Les premières lignes m’ont plu, et je n’ai fait qu’une bouchée de ce livre. Enfin le sujet du livre était assez différent de mes goûts traditionnels pour d’abord me rendre curieux, puis très vite me captiver.

Dès les premières lignes du livres, le ton est donné : il s’agit de sexe et de désir, d’un jeune homme dévasté par les brutaux rapports incestueux que lui inflige son père dès son jeune âge, dans le triste et monotone décor forestier de la Creuse des années 70. Ce qui me semble l’une des qualités principales de ce livre, c’est d’abord son écriture : franche, sans complexe ni vains détours, poétique, peut-être un peu léchée parfois, mais jamais à la recherche de quelque effet que ce soit. Sans jamais tomber dans les ornières littéraires propres à ce genre de sujet sensible (complaisance, inutile vulgarité, voyeurisme…), le narrateur parvient à nous émouvoir sans chercher à nous apitoyer. Rien n’est stupidement caché, et rien n’est exacerbé avec malignité :

Le fils, de temps à autre, couchait avec le père. La mère ne voyait rien. Il fallait bien répondre, et ça ne cessait pas. Les élans adultes, brusques du père avaient éveillé au creux du fils un écho aussi obscur qu’ancien d’animalité, un besoin de sueur séchée, de salive et de sperme venu du fond des temps. C’était effrayant, mais souverain. Ils étaient au désert, cernés par la nuit, le vent des solitudes. On s’occupait de pulsions ataviques, on sculptait le revers invisible des jours industrieux et mornes.

p. 11

« On en est là », « On en est tous là » peut-on lire souvent. C’est cela, une manière de décortiquer l’âme humaine, de mettre à plats les mouvements psychologiques, de faire face, dans une lumière non violente mais crue, impitoyable bien que non accusatrice, aux réalités du corps, à ses besoins, ses pulsions, ses bassesses. Quoi ? La longueur de certaines phrases est parfois mal gérée, ai-je pu trouver ; et quelquefois cette tendance à l’austérité m’a parfois un peu lassé – mon exigeance tourne parfois au délire… Mais ce n’est rien comparé au profond sentiment d’honnêteté que m’a donné ce livre. Une vraie parole, une vraie obstination.

L’Amant des morts raconte en cinq chapitres l’histoire de Jérôme Alleyrat, en qui les rapports incestueux avec son père, un bûcheron bestial, ont donné une soif inapaisable de sexe, qui n’eût d’autres repères et d’autres certitudes dans la vie que ses pulsions instinctives. De sa Creuse natale à Toulouse, puis à Paris, on suit la lente construction de son identité homosexuelle, sa vie décousue, vouée à des relations sans lendemain où l’amour et le sexe se trouvent bizarrement équivalent. Puis c’est la découverte du sida, qui terrasse le voisin du dessus, Fabrice, pour qui le jeune homme s’éprend de compassion et qu’il accompagne dans ses derniers moments, révélant en lui le besoin de donner l’amour, et puis enfin, de devenir l’amant des morts. Je passe volontairement rapidement sur cette progressive révélation qui constitue le dénouement du touchant et pénétrant destin du personnage, car il faut lire ce court roman, dont les dernières pages sont particulièrement remarquables, d’une intensité spirituelle tout à fait marquante.

Il y a, bien sûr, du roman d’éducation dans ce livre, à la différence que le personnage ne connaîtra jamais cet état d’innocence qui constitue la page blanche sur laquelle se gravent les épisodes et les leçons des traditionnels romans d’apprentissage. Au contraire, c’est un personnage d’emblée marqué par la mort et la honte qui quitte sa Creuse natale, pour tenter de trouver une issue à ses contradictions. Il lui faudra donner un sens à sa damnation, mettre à profit son incurable différence. La citation de Pascal placée en exergue de ce roman constitue une très belle annonce de ce qui va se passer, qui rappelle la nécessité de passer par la bassesse pour accéder à la grandeur. Et s’il est vrai que parfois la construction du roman paraît un peu démonstrative, il n’en reste pas moins qu’une vérité de parole et une vérité humaine gisent clairement au fond de ce livre.

*

Mathieu Riboulet, L’Amant des morts, Verdier, 2008, 96 p., 9,80 €

Voir la page sur le site de l’éditeur.

leslivres

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