Foucault/Knock

Foucault, toujours. Dans Surveiller et punir, le philosophe commente un règlement urbain à suivre en cas de peste, de la fin du XVIIe : l’espace est quadrillé, chacun se voit assigné une place et ne doit point en bouger, bref, c’est un dispositif disciplinaire qui se met en place pour réduire au maximum le risque de contamination. Et Foucault de conclure :

La ville pestiférée, toute traversée de hiérarchie, de surveillance, de regard, d’écriture, la ville immobilisée dans le fonctionnement d’un pouvoir extensif qui porte de façon distincte sur tous les corps individuels – c’est l’utopie de la cité parfaitement gouvernée. La peste (celle du moins qui reste à l’état de prévision), c’est l’épreuve au cours de laquelle on peut définir idéalement l’exercice du pouvoir disciplinaire.

Comment ne pas penser à Knock, le terrifiant médecin inventé par Jules Romains. On y voit certes une caricature de la médecine, mais Knock est bien celui qui va convaincre chacun que la maladie est en lui (que la peste est partout) afin de discipliner les individus, prescrivant règles et rituels sous l’aspect trompeur d’un faux souci de soi. Sans compter ce que Foucault écrivait sur la « médicalisation de la société », et sur l’usage du pouvoir que constitue le savoir médical ; le rapport me semble d’ailleurs si évident que je me demande s’il n’en a pas parlé lui-même ! La tirade finale  de la pièce mérite d’être citée en entier, où sous les yeux du médecin la domination subtile qu’il exerce sur chacun est rendue sensible par le spectacle des lumières brillant à l’unisson la nuit :

Regardez un peu ici, docteur Parpalaid. Vous connaissez la vue qu’on a de cette fenêtre. Entre deux parties de billard, jadis, vous n’avez pu manquer d’y prendre garde. Tout là-bas, le mont Aligre marque les bornes du canton. Les villages de Mesclat et de Trébures s’aperçoivent à gauche ; et si, de ce côté, les maisons de Saint-Maurice ne faisaient pas une espèce de renflement, c’est tous les hameaux de la vallée que nous aurions en enfilade. Mais vous n’avez dû saisir là que ces beautés naturelles, dont vous êtes friand. C’est un paysage rude, à peine humain, que vous contempliez. Aujourd’hui, je vous le donne tout imprégné de médecine, animé et parcouru par le feu souterrain de notre art. La première fois que je me suis planté ici, au lendemain de mon arrivée, je n’étais pas trop fier ; je sentais que ma présence ne pesait pas lourd. Ce vaste terroir se passait insolemment de moi et de mes pareils. Mais maintenant, j’ai autant d’aise à me trouver ici qu’à son clavier l’organiste des grandes orgues. Dans deux cent cinquante de ces maisons — il s’en faut que nous les voyions toutes à cause de l’éloignement et des feuillages — il y a deux cent cinquante chambres où quelqu’un confesse la médecine, deux cent cinquante lits où un corps étendu témoigne que la vie a un sens, et grâce à moi un sens médical. La nuit, c’est encore plus beau, car il y a les lumières. Et presque toutes les lumières sont à moi. Les non-malades dorment dans les ténèbres. Ils sont supprimés. Mais les malades ont gardé leur veilleuse ou leur lampe. Tout ce qui reste en marge de la médecine, la nuit m’en débarrasse, m’en dérobe l’agacement et le défi. Le canton fait place à une sorte de firmament dont je suis le créateur continuel. Et je ne vous parle pas des cloches. Songez que, pour tout ce monde, leur premier office est de rappeler mes prescriptions ; qu’elles sont la voix de mes ordonnances. Songez que, dans quelques instants, il va sonner dix heures, que pour tous mes malades, dix heures, c’est la deuxième prise de température rectale, et que, dans quelques instants, deux cent cinquante thermomètres vont pénétrer à la fois…

Louis Jouvet en Knock
Louis Jouvet en Knock

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