Traduire Wordsworth, la tentation de la prose, le défi du vers – Notes sur le Prélude, III

La tâche du traducteur est plus longue qu’on l’imagine, elle semble même infinie, c’est l’une des plus décourageantes. Lire, relire, corriger inlassablement, chercher dans sa langue ce mot qui n’existe pas et n’existera probablement jamais… quand ce n’est pas tout simplement le sens qui vous résiste et se dérobe à tous vos raisonnements. En traduction de poésie, je me dis souvent que la réponse, justement, doit être poétique : le dictionnaire nous donne les sens de chaque mot, mais quel dire sous-jacent les place dans cet ordre qui m’échappe ? Il faudrait alors pouvoir se reculer comme on le fait devant une peinture dont les détails saturent la toile, et sur laquelle les traces des coups de pinceau attirent finalement plus le regard que la scène représentée, faire quelques pas en arrière pour contempler d’un seul coup d’œil le geste du peintre. Combien de toiles gagnent ainsi à être observée avec un peu de distance ; il devient moins important qu’une scène s’y raconte que de percevoir les masses de couleurs, les harmonies, les lignes ; y porter presque un regard qui abstrait pour chercher à percevoir, je reviens à ce mot : le geste global. Il faut donc lire, relire bien sûr le poème étranger, mais tenter de ne pas se cantonner aux quatre mots problématiques, de chercher leur place dans le cours naturel du poème. Tel est le travail du traducteur, sa tâche, si je puis à mon tour qualifier ce mot.

J’eus au tout début de mon travail sur Le Prélude la tentation de le traduire en prose. Conforté par l’exemple de Chateaubriand, ou plus récemment de Bonnefoy qui traduisit les poèmes de Shakespeare en prose (bien qu’il soit revenu plus tard sur ce choix), je pensais que la prose convenait à Wordsworth. Il me semble après réflexion que c’était une erreur, et que la prose est tout à fait impropre.

Pourquoi la prose ? Le Prélude est un poème exceptionnel, unique en son genre. Du point de vue formel, il reste dans le sillage des longs poèmes narratifs, qu’ont illustré, entre autres, Spenser et Milton, et dont la postérité s’est avérée bien meilleure que nos épopées françaises. Mais à peine veut-on rattacher Le Prélude à cette tradition que l’on découvre les limites d’une telle comparaison, car le propos de Wordsworth, lui, est nouveau. Il n’a d’autre thème que lui-même, il est lui-même le héros de son épopée. Mieux : c’est après avoir vainement tenté de trouver des sujets d’écriture qu’il se rend à l’évidence : c’est de lui qu’il devra traiter. L’une des caractéristiques principales du Prélude réside dans cette incapacité de Wordsworth à trouver un thème sur lequel varier, que le poète éprouve d’abord durement, avant de se mettre en scène lui-même. Milton a réécrit la Bible, Keats s’identifiera à Endymion, Byron mettra en scène Dom Juan, Childe Harold. Le Prélude est l’autobiographie d’une subjectivité, La Croissance de l’esprit d’un poète. A l’origine du Prélude, donc, a lieu un écart par rapport à la tradition poétique, une impossibilité de la continuer. C’est un poème qui se fonde sur une négativité.

Cette digression faite, je reviens à cette tentation de la prose. Formellement, donc, Le Prélude est composé de laisses de vers, plus ou moins longues, le long desquelles se déploient de très longues phrases, à la fin desquelles le début n’est pas toujours resté en mémoire. L’extrême longueur des phrases fait que s’en étiole dans la conscience du lecteur la structure logique. D’où la tentation de la prose, plus apte à gérer de vastes contenus, à coordonner et articuler de nombreuses propositions. C’est une tentation proustienne (proustisante serait plus juste, mais très laid) en quelque sorte, de répondre à la longueur des laisses anglaises par de longues phrases françaises où un fort marquage logique viendrait aider à dispenser  sans peur l’énormité du contenu anglais, ses accumulations, les différentes directions empruntées. Multiplier les relatives, les relier et les coordonner, bref, ordonner. Ce n’est qu’après avoir traduit un peu plus de deux-cents vers en prose que je me suis rendu compte des raisons qui avaient motivé cette décision. Finalement, ce n’était qu’une mécompréhension du geste de Wordsworth. Car il s’agit ni plus ni moins d’une esquive, et de l’absorption de la matière poétique anglaise par une forme et une tradition françaises d’écriture.

Wordsworth demande une traduction en vers, car lui-même fait un puissant et profond usage du vers. Et si en effet les articulations logiques perdent de leur pouvoir au fil des laisses de vers, cela est contrebalancé par la force de chaque vers. Le génie de Wordsworth tient notamment dans sa grande facilité à faire couler son propos de l’un à l’autre vers, ainsi les ruisseaux et les rivières qui l’ont fasciné dans son jeune âge. Mais cette liquidité dans l’enchaînement des vers ne doit pas faire oublier la dimension d’événement de chaque vers. C’est la nature de la langue anglaise qui permet cela ; l’ïambe, je l’ai déjà dit, fait entendre une pulsation de vie. Comme l’a remarqué Yves Bonnefoy, on entre beaucoup plus vite dans une parole poétique en anglais qu’en français. Quelques mots suffisent, rendant sensible l’alternance entre les brèves et les longues, et c’est un vertige qui nous aspire. Le français n’offre pas les mêmes ressources, et l’alexandrin a marqué si profondément les consciences qu’il est devenu presque une structure fondamentale de la langue, une des ses formes essentielles d’incarnation. Mais il ne cache qu’un décompte de syllabes dont la fatalité est connue et anticipée par le corps,  ce que renforce la contrainte rimique. Et les grands poètes se reconnaissent notamment à leur manière de réinventer l’alexandrin. Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Jouve, autant de poètes qui auront à leur manière donné vie à ce décompte fatal de l’alexandrin, proposé un certain martèlement. La poésie de Mallarmé (et toute sa pensée du vers) prouve la tendance à se refermer sur soi qu’offre l’alexandrin ; quant à Jouve il est peut-être celui qui aura poussé le plus loin les virtualités de l’alexandrin, qui l’aura génialement distordu et percé de gouffres. Un vers anglais, au contraire, c’est un coup de fouet, c’est une flèche lancée. Il faut donc travailler à se rendre sensible à l’énergie que libère la poésie anglaise : comment vers après vers s’épuise-t-elle ? comment à chaque nouveau vers est-elle renouvelée ?

Voilà que cet affaiblissement de l’arsenal logique, que je voyais comme un défaut de l’anglais à compenser par mon travail de traducteur, apparaît comme le symptôme d’une poésie qui vit chaque vers comme un nouveau surgissement visionnaire, quitte à assouplir l’empire des connecteurs logiques. Voilà que se lève, dans cette supériorité de l’énergie et de la vision sur le discours, la poésie.

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