« L’ampleur du ciel », Baudelaire, Jouve

Lever les yeux au ciel pour y regarder passer les nuages et admirer les formes abstraites qu’y font leurs rencontres transitoires est une attitude bien baudelairienne. C’est celle du voyageur fourbu, que les merveilles des contrées lointaines n’ont  pas  durablement étonné, et qui leur trouve moins d’intérêt qu’aux nuages :

Les plus riches cités, les plus grands paysages,
Jamais ne contenaient l’attrait mystérieux
De ceux que le hasard fait avec les nuages.

On se souvient aussi du premier des Petits poèmes en prose, dans lequel l’étranger interrogé répond que la seule chose qu’il aime ce sont « les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages ! ». Dans le décor plus vaste du port, les nuages sont un des éléments qui distraient l’ennui de l’homme fatigué :

L’ampleur du ciel, l’architecture mobile des nuages, les colorations changeantes de la mer, le scintillement des phares, sont un prisme merveilleusement propre à amuser les yeux sans jamais les lasser.

Il y a décidément plus de surprises dans le ciel que sur la terre. Ailleurs encore, l’un des personnages du Spleen de Paris contemple « les mouvantes architectures que Dieu fait avec les vapeurs, les merveilleuses constructions de l’impalpable ». Les nuages sont bien sûr le symbole d’une liberté absolue, liberté d’aller et venir au gré du vent – les « vrais voyageurs » partent « cœurs légers, semblables aux ballons » ; mais ce qui semble surtout fasciner Baudelaire, c’est leur nature protéiforme, symbole peut-être de l’être rendu à sa pureté, abstrait de sa finitude. Enfin il me semble parfois que c’est l’appétit des signes qui agite Baudelaire, comme si au-delà du plaisir esthétique que procurent les nuages qui vont se croisant et disparaissant, le poète attendait secrètement d’être sollicité par quelque forme particulière, quelque hiéroglyphe, ainsi ces voyageurs partis « déchiffrer l’alphabet céleste des antipodes ». Ou bien au contraire ne serait-ce pas la pure vacuité signifiante du ciel qui plait à Baudelaire, l’absence totale de signe qui apaise sa conscience. – A moins que les rougeoiements  du couchant ne viennent donner au tableau une tonalité angoissante et funèbre :

Cieux déchirés comme des grèves,
En vous se mire mon orgueil ;
Vos vastes nuages en deuil

Sont les corbillards de mes rêves,
Et vos lueurs sont le reflet
De l’Enfer où mon cœur se plaît.

Je tombai récemment sur un poème de Jouve, lui aussi obsédé par le ciel, mais plus torturé encore que Baudelaire par la perfection de son bleu et son immensité écrasante qui renvoient le poète à la misère pécheresse. Je reproduis ici ce très beau et très touchant poème :

Ciel vaste ciel sans ride poids ou souffle
Signe et demeure du remous ô temple unanime et bleu
Contemple énorme coupe aveugle néant heureux
Celui qui dans la pierre est ici-bas et souffre

De ses chagrins comme des sirènes de la mer
Séduit – voyant ton infini hautain inaccessible
Infini ou absurde auquel il est amer
Son angoisse visant le seul bleu d’une cible

Ciel matière de Dieu ! symbole plus qu’éther.

Diadème (1949)

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