Cercle, Yannick Haenel

cercle_haenelJ’ai longtemps hésité avant d’écrire un message sur Cercle, n’étant pas assez convaincu, pas assez fasciné. C’est un livre ambitieux, intelligent, épais de littérature et d’art ; mais qui n’échappe pas à une certaine lourdeur qui le rend souvent pénible, et qui, à mon humble sens, n’assume pas toutes ses promesses.

L’élément déclencheur est appétissant : 17 avril 2005, 8h07, une phrase se fait entendre au narrateur, elle s’impose à lui : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie ». Alors il décide de ne plus aller au travail, de briser ses liens sociaux et d’entamer une vie errante, à l’écoute de toutes les sollicitations poétiques du monde. Il découvre « l’existence absolue », ou ce qu’il nomme encore « l’événement », par quoi la continuité illusoire de la société est brisée, mise en danger. Des phrases l’assaillent par milliers, qu’il consigne frénétiquement, et poursuit son aventure marginale dans Paris, puis à Berlin, Prague, Varsovie, multipliant les rencontres étranges avec des femmes puis les fantômes de l’histoire…

J’ai dit qu’un événement remuait de fond en comble le fait d’exister. Cet événement n’avait pas de nom. Il n’était pas homologable. Moi, je l’appelais l’événement. Les humains ne le percevaient pas, parce qu’il est impossible à percevoir. L’événement avait pour nervure le destruction – la destruction pure et simple. Ou plutôt, il avait pour nervure la jouissance et la destruction. Les deux à la fois.

p. 385

Jouissance et destruction, programme évidemment alléchant, et qui donne lieu à beaucoup de belles scènes. Cependant, et ce sera le premier grief que je retiens, après sa renaissance, le personnage s’inscrit en faux avec les conventions de la vie sociale, les horaires de bureau, le renoncement de chacun à capacités de création, le consumérisme : « ils vivent morts » écrit-il. Cela nécessitait-il autant de pages, et un mépris si peu élégant. Haenel tombe dans la dénonciation facile et surtout déjà vue, déjà entendue, qu’il drape d’une écriture enflammée et poétique croyant que l’on n’y verra goutte ; un style peu identifiable entre l’humour pas drôle et le cynisme célinien. Nenni, le livre pouvait être allégé d’une bonne cinquantaine de pages.

Je saute donc au second reproche que je fais à ce livre : l’écriture. Sujet sensible en effet puisque, il n’y a pas à en douter, Yannick Haenel a fait un véritable travail d’écrivain, et ce travail, par ses dimensions, son amplitude et ses ambitions, est remarquable. L’écriture est toujours inventive, souvent furieuse, les couleurs et les sons se répondent et de nombreuses pages m’ont enthousiasmé par leur densité poétique et leurs visions. Parmi bien de beaux passages :

Si tu captes la sonorité de l’eau, me disais-je, si tu reçois le son du fleuve, alors tu entendras ce que tu cherches. Tu n’écriras plus du point de vue des hommes, mais du point de vue de l’eau. Ton écriture sera celle des arbres et du fleuve. Tu auras des pensées d’arbre et de fleuve, ton corps ne sera plus qu’écume et feuillage.

p. 112

Mais peut-être eût-on mieux apprécié cette écriture si elle avait été mieux tenue, car on tombe aussi souvent dans des passages plus creux, ou répétitifs. Ce qui nous surprend et nous séduit au départ nous ennuie cent pages plus loin, et le livre en fait cinq cents. La relation de ses extases ou de ses hallucinations morbides à Berlin ou en Pologne arrive trop tard, et j’étais déjà trop rompu à son style, ses effets, ses trucs. Les moments de véritable intensité sont malheureusement effacés par le vœu que le livre soit de bout en  bout intense ; mais le risque est justement de ne plus sentir d’intensité du tout. Je dirai que l’écriture du livre a le défaut de ses qualités ; mais aussi l’orgueil du personnage a peut-être troublé le jugement de l’écrivain.

Enfin, troisième reproche, lui aussi le pendant d’un éloge : le peu de discrétion avec laquelle la culture s’immisce dans le roman. Yannick Haenel est à l’évidence un esprit fin, dont la sensibilité artistique et littéraire est incontestable et originale ; les lignes consacrées à Giacommetti, Bacon ou Melville… sont tout à fait magnifiques et l’on en voudrait plus. Mais un peu plus de discrétion et de légèreté n’eût pas fait de mal. Les spectres d’Ulysse, d’Orphée ou encore de Pascal accommagnent le personnage de façon un peu démonstrative. Ou alors, qu’il écrive des livres sur l’art et je serai le premier à les lire, mais là, c’est trop.

J’accorde une mention spéciale aux pages consacrées à la lecture de Moby Dick, ou plutôt devrais-je dire aux pages consacrées à ses ébats sexuels avec la jeune étudiante en anglais (ou anglophone, je ne sais plus) auxquels se mêle la lecture du roman de Melville. L’érotique des phrases et l’imaginaire du roman venant se mêler à celui des corps déchaînés dans une scène hallucinatoire :

Clarine, dans la pénombre, je l’ai à peine vue se déshabiller. Déjà elle était sous les draps, déjà en riant, elle me mordait la bite. Elle a lancé sa culotte sur la tête de Shakespeare. Ça tournait bien dans la nuit : le corail et les archipels, l’air couleur de rose tandis qu’ondule dans l’ombre la croupe de Clarine prise de harpons. Avec les flots vibrés, la rosée marine aux lèvres et le corail mauve irisé : velours de spasme gris-jaune ses doigts sur ma queue qui branlent elle tend son cul je te dirai la phrase elle dit quand tu m’aurais prise dans le cul je te la dirai […]

p. 91

Les étreintes avec Clarine s’enroulaient à la lecture de Moby Dick. Il n’y avait presque plus de différence entre les étreintes et la lecture ; et on passait sans transition de l’une à l’autre, comme si leur matière était la même. Je me disais, il y a un point où étreintes et pensées se joignent – où elles parlent le même langage.

p. 92-93

Peut-être n’est-ce pas d’une réussite absolue, mais je crois que des passages comme celui-ci méritaient d’être écrits, qui trouvent dans quelques mots l’occasion d’une libération érotique inouïe, redonnant à la langue son pouvoir de jouissance.

Partagé, donc. Le projet était ambitieux, le travail est évident, mais… trop…  trop long, déjà… Haenel veut trop en faire, trop montrer, trop bousculer, trop faire sentir, faire voir. Plus de retenue et de maîtrise, plus de construction et de second degré auraient sans doute fait de ce livre un chef d’œuvre. Je mesure ce qu’il peut y avoir d’orgueilleux dans les mots que j’écris, mais j’aimerais qu’ils soient compris comme la trace de ma déception, devant un livre par moments très fort et très puissant.

*

Yannick Haenel, Cercle, Gallimard, L’infini, 2007, 510 p., 21€

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