Les pierres angulaires

D’intenses moments de poésie. Des fragments de poèmes qui ne quittent jamais l’esprit, mais y veillent, y tournent sans cesse. Ils ont dans la mémoire une place privilégiée : à tout moment la conscience peut en rappeler un et le faire résonner sans fin, le répéter comme une incantation. Ce peut-être un vers à la musicalité singulière, ou bien dont l’insolvable ambiguïté ouvre un dédale de sens dans lequel on aime se perdre ; une excentricité syntaxique qui engendre un vertige excitant ou au contraire offre la clé d’un mécanisme de l’esprit jusque là inconnu ; souvent ce n’est qu’un mot dont l’occurrence à cet endroit précis du poème ou de la phrase est un événement, un signe, une crête, un mot auquel son emploi répété, obsessionnel ou bien étrange donne une nouvelle profondeur de sens et des capacités de désignation inouïes. Des faits qu’une approche stylistique, thématique ou poétique réussira bien sûr à commenter ; mais qui sont pourtant irréductibles, étant eux-mêmes la formule essentielle d’un moment du sens. Elucidation d’un mystère encore inaperçu, informulé.

Parfois ces phénomènes – ce tour, ce mot, cette musique – se détachent presque intégralement de leur environnement d’origine, comme une grappe de notes arrachées d’une partition musicale et qui prendraient un libre essor, volant désormais dans l’indépendance, devenues sonate. A mesure qu’ils s’ancrent dans la mémoire, qu’ils s’y enfoncent comme des racines, ils deviennent autonomes. Ils s’élèvent comme des bornes, des phares ; ils s’imposent, ils rayonnent, ils se profèrent eux-mêmes, jouissant presque de leur évidence. L’esprit les incorpore ; et ce mot, ou ces quelques mots deviennent des lieux obligés de la pensée : des bornes… Ce mot ne m’appartient pas, je le dérobe à Mallarmé :

Que ce granit du moins montre à jamais sa borne
Aux noirs vols du blasphème épars dans le futur.

Déçu qu’un bas-relief allégorique ne vienne pas orner la tombe de Poe, le poète formule le souhait qu’au moins le sépulcre assume le rôle de rappel éternel du destin du défunt. Le tombeau, qui contient « tout ce qui nuit », n’en est pas moins pour les vivants un lieu de commémoration, de célébration, et dans sa matérialité même (granit, marbre, roc ou bien porphyre) la trace d’un geste poétique indépassable, exemplaire, absolu : une borne. Une borne miliaire : elle indique qu’un chemin a été parcouru, il y a un avant et un après, elle assure un repère ; mais aussi une limite : on ne peut pas aller plus loin que Poe dans le chemin qu’il a choisi. – Poutres, mâts de l’esprit. Pierres angulaires.

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