Méditations sur le scorpion, Sergio Solmi

Méditations sur le scorpionJ’ai évoqué dans une note précédente l’heureux hasard qui m’a fait découvrir ce très beau livre, qui mérite bien que je lui consacre quelques lignes.

Sergio Solmi (1899-1981) est un auteur italien encore peu connu en France, dont peu d’écrits ont encore été traduits en Français. Je renvoie à la page des éditions Verdier consacrée à l’auteur pour une petite biographie.

Méditations sur le scorpion (1972) est un livre qui rassemble des proses écrites par Solmi tout au long de sa carrière, du milieu des années vingt aux années soixante-dix.  La matière est étrangement une et multiple, car c’est toujours la même sensibilité qui s’exprime au fil des pages, et s’affine avec le temps, mais pour traiter tantôt des morts, du temps, des songes, des changements que l’âge a entraînés sur son être, ou bien pour célébrer la beauté qui vient sauver l’homme aux prises avec un destin qu’il ne peut changer. Solmi parle avec une rare  intelligence de la poésie et de l’art, convaincu que l’art doit nous mener à la vie : « l’art à la place de la vie, ou une vie à l’imitation de l’art, voilà ce qui dépasse notre entendement. » (p. 27). Sensible aux tendances et aux évolutions de la littérature, il capte ainsi la position du poète contemporain, qui après la chute de l’éloquence : « il doit devenir son propre modèle, transformer tout son organisme en instrument de la création poétique, et faire revivre, dans le repos et le silence de sa chambre, le rhapsode primitif. » (p. 13) Quelle belle définition du métier de poésie, et si actuelle, si loin de toute idéologie, de toute posture…

Recueil d’aphorismes, de poèmes en prose et de méditations, ce livre est une mine d’or. Je ne résiste pas à l’envie de citer ces quelques lignes où, après avoir décrit le bonheur que procure le spectacle éclatant des fleurs, Solmi comprend le sens de l’art, qui doit viser cette « détente du sens » :

Je les revois aujourd’hui dans un paysage d’Utrillo que ma songerie ramène. Elles flambent entre les feuilles d’une haie verte, éclatante, et il y a une grande maison paysanne au fond, massive, avec des volets verts fermés. Alors m’envahit à nouveau ce sentiment médiumnique d’une paix déchirante, et ces fleurs sont comme le signe d’un monde noyé dans l’or d’une lumière fixe, au-delà du temps, et dont je ne réussis plus à retrouver la clef, mais que je devine au-delà du bref trait de lumière. Et il me semble que l’art n’est rien s’il ne relie à cette profonde détente du sens, ce sommeil de la pensée, à ce racines retrouvées : à cette lueur remontée de l’enfance.

p. 29

Comme ces quelques lignes en témoignent, l’écriture en est très poétique, et d’une grande limpidité ; mais cela ne voudrait rien dire si je ne louais pas les traducteurs pour la rare qualité du texte français, impeccable et touchant.

Je crains qu’il ne soit difficile de trouver aujourd’hui ce livre, qui n’a pas connu de réédition depuis 1984. Les italophones trouveront sans doute plus facilement la version originale ; quant aux autres, je leur souhaite d’avoir la même chance que moi ! Des exemplaires dorment peut-être encore sur les rayonnages de quelques librairies disséminées çà et là, attendant d’être découverts par un visiteur moins ingrat que tous ceux qui depuis plus de vingt ans ont l’ont négligé… Et puis, pour ceux que mon petit billet aura décidément inspirés, il reste les vendeurs de livres d’occasions en ligne, chez qui il est rare de ne pas trouver la perle que l’on recherche.

*

Post-scriptum du 25 janvier. Solmi a écrit un petit livre sur Montaigne, que je n’ai pas lu, mais qui fait partie de ses ouvrages traduits en français. Il y a du Montaigne dans ces Méditations sur le scorpion. Un art discret du commentaire et de la variation poétique ; une manière de mettre en rapport des œuvres que l’on n’aurait pas pensé à rapprocher (Rimbaud et Dostoïevski), mais qui témoigne d’une acuité intellectuelle et d’une sensibilité poétique rares. C’est cela, une aisance à jouer avec les éléments de sa propre culture, à les mettre en rapport selon des critères personnels, non académiques.

Post-scriptum au post-scriptum : je viens de lire La Santé de Montaigne, voir la note du vendredi 13 mars 2009 consacrée à cet ouvrage.

*

Sergio Solmi, Méditations sur le scorpion, Verdier, 1984, traduit de l’italien par Eliane Formentelli et Gérard Macé.

leslivres

One thought on “Méditations sur le scorpion, Sergio Solmi

  1. Dominique lundi 23 février 2009 / 18:44

    bonjour, intéressé par ce livre je viens de chercher et il est disponible aux éditions Verdier, il n’est pas annoncé comme indisponible
    ayant lu « la santé de Montaigne » ce titre là m’attire
    merci pour cette petite découverte

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