L’Âge de la traduction, Antoine Berman

bermanIl est des penseurs dont les travaux sont animés d’une volonté de savoir si furieuse et d’une exigence critique telle qu’ils en deviennent très vite attachants et prennent la dimension d’une œuvre, voire, d’un viatique. Dans l’esprit de ceux que la réflexion sur la traduction a déjà retenus, le nom d’Antoine Berman ne cesse jamais de résonner comme celui d’une de ces grandes figures ; et pour ceux-là, une nouvelle édition de ses textes ne s’accueille pas sans émotion.

Antoine Berman (1942-1991) a été directeur de programme au Collège International de Philosophie et directeur du Centre Jacques-Amyot. Il est l’auteur d’ouvrages qui ont, dans le sillage d’Henri Meschonnic, rénové la pensée de la traduction littéraire et posé les bases d’une critique des traductions (Pour une critique des traduction. John Donne, Gallimard, Bibliothèque des idées, 1995). Il a aussi été lui-même traducteur de l’espagnol (Robert Arlt) et de l’allemand (Schleiermacher). Le texte que proposent aujourd’hui les Presses Universitaires de Vincennes constitue une première édition élaborée du séminaire prononcé par Berman au Collège International de Philosophie en 1985. Il faut remercier et saluer les éditrices du texte, Isabelle Berman et Valentina Sommella, pour le patient travail qu’elles ont réalisé, qu’Isabelle Berman explique dans une note liminaire, et qui devrait servir de base aux futures éditions des autres séminaires de Berman .

Le séminaire consiste en un commentaire patient, passionné et fouillé du célèbre texte de Walter Benjamin « La tâche du traducteur » (« Die Aufgabe des Übersetzers »). Ce texte était à l’origine l’avant-propos de Benjamin à sa traduction allemande des Tableaux parisiens de Baudelaire (1923). La question de la traduction est d’ailleurs inhérente au projet du séminaire, puisqu’il s’agit de commenter en français un texte allemand, que par souci de compréhension l’on va lire doublement, en allemand et dans sa traduction française (par Maurice de Gandillac). Le travail de Berman est donc double : plonger dans le détail de la matière allemande, sa richesse et sa mémoire, ainsi que commenter et critiquer la version française. Bien que l’auteur avoue sa perplexité devant certaines obscurités du texte, le commentaire est toujours d’une clarté remarquable. Berman ne se laisse pas aspirer dans la spirale de la langue poétique benjaminienne, si fascinante parfois ; il fait preuve d’une volonté obstinée d’explication, affronte l’ambiguïté des images ainsi que les contradictions apparentes du texte.

Il serait impossible de rendre compte de toutes les directions dans lesquelles part le commentaire, et de toutes les conclusions qu’il tire. C’est pourquoi nous nous concentrerons sur deux points : la particularité du texte de Benjamin et le concept de pure langue, qui est le centre de gravité de sa réflexion.

Un texte indépassable et paradoxal

C’est à Maurice de Gandillac que l’on doit, dans les années 60, d’avoir attiré l’attention sur ce texte en en proposant une première version française. D’emblée, Berman pose « La tâche du traducteur » comme « le texte central du XXe siècle sur la traduction. » : « Peut-être chaque siècle ne produit-il qu’un seul texte de ce genre : un texte indépassable, duquel toute autre méditation sur la traduction doit partir, fût-ce pour se dresser contre lui. » D’abord, le texte de Benjamin assume et réfléchit toute la tradition de pensée allemande sur la traduction (Goethe, Schlegel, Hölderlin, Schleiermacher…), à laquelle Berman avait consacré un livre marquant en 1984 (L’épreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique, Gallimard, Essais). Mais aussi, le caractère absolu, indépassable du texte vient de la nature même des écrits benjaminiens. Avant d’entrer dans le vif du commentaire de texte, Berman présente en quelques pages les caractéristiques principales de l’écriture de Benjamin : écriture fragmentaire (ses textes sont autant d’« esquisses définitives »), mystérieuse et oraculaire. Ecriture remarquable, enfin, par sa teneur poétique et son extrême rigueur conceptuelle. Cette double détermination de l’écriture du philosophe implique « la nécessité d’élucider non seulement le ‘‘labyrinthe’’ conceptuel qu’est la réflexion de Benjamin, mais d’illuminer les ‘‘images’’ qui l’émaillent. » Images qui ne sont pas de simples illustrations de la pensée, mais bien des lieux de haute concentration intellectuelle où, si l’on peut dire, la vision relaye, voire, supplée l’effort conceptuel. Le vase brisé, le manteau royal, le massif forestier : c’est toujours grâce au secours d’une métaphore que Benjamin exprime l’essence de la traduction. Cette propédeutique donne l’occasion de mesurer la fascination que peuvent exercer les textes de Benjamin, ainsi que l’acuité intellectuelle de Berman qui sait richement mettre à profit cette fascination.

Il revient ensuite sur le traducteur qu’a été Benjamin, dont les tentatives sont pour le moins insuffisantes, « scolaires », peu inventives. Les traductions qu’il a faites de Baudelaire n’ont rien de comparable avec celles, mémorables, de Stefan George. Benjamin a lui-même reconnu les défauts de ses traductions, mais sa correspondance témoigne aussi d’un bien faible goût pour la pratique traduisante : ses remarques y sont fades, voire décevantes. Situation paradoxale au vu de l’intérêt profond et continu de Benjamin pour les problématiques du langages et du rapport entre les langues. La réflexion spéculative sur la traduction, bref, le mobilise infiniment plus que le travail de traducteur. « Si bien, écrit Berman, que l’on ne peut qualifier Benjamin de traducteur, si au traducteur appartient la pulsion-de-traduire : cette pulsion n’apparaît nulle part chez lui, ni l’ambition corrélative. »

En intitulant son essai « La tâche du traducteur » et pas « La tâche de la traduction », Benjamin insiste sur la nécessité d’une subjectivité. Penser la traduction, ce ne sera désormais plus définir un ensemble de prescriptions techniques – une « méthode » – mais assumer le détachement entre spéculation et pratique. « Entre l’espace du principe et l’acte de traduire existe un obscur espace de choix où interviennent la subjectivité et l’inconscient. »

S’interroger sur la « tâche » du traducteur, c’est s’interroger sur sa responsabilité et ses devoirs. Cependant la réflexion de Benjamin ne relève pas de l’éthique. Il faut aller chercher plutôt du côté de l’allemand. Le mot « tâche », « Aufgabe », se rapporte à un autre terme : « Auflösung » : solution, résolution. La « tâche » affronte un problème qu’il faut résoudre ; et c’est un trouble dans le langage que la traduction a pour « tâche » de solutionner, de résoudre. On voit bien ici le changement de perspective opéré par Benjamin, qui ne considère plus la traduction comme un acte de transmission interlinguistique, mais comme un travail dans l’espace du langage, le lieu, la demeure des hommes et de la vérité. Travail qui doit aboutir à l’avènement d’une « pure langue ».

La pure langue

Un nouveau paradoxe se dresse dans la pensée de Benjamin, qui combat l’idée d’une traduction qui vise la « ressemblance » mais parle de la traduction comme mimésis. Cette contradiction se résout grâce à l’idée de « ressemblance non sensible ». Benjamin souligne la périssabilité des traductions ; alors que les œuvres ne cessent de se renouveler dans leur gloire, les traductions deviennent obsolètes, et finalement sont toujours en retard sur l’œuvre originale. Berman rappelle le raisonnement kantien qui sous-jacent cette affirmation : la connaissance est une construction, non l’observation passive d’objets figés. Ce qu’il s’agit de dégager, c’est ce qui « dans l’œuvre, est pure oralité au delà de l’écrit ».

Ce noyau sous-jacent à toutes les langues, Benjamin l’appelle « reine Sprache », « pure langue ». Pure langue, souligne Berman, qui n’est pas un « pur langage », le logos, le principe logique qui sous-tend chaque langue, la raison pure (reine Vernunft) de Kant ; et qui n’est pas non plus la langue de l’œuvre, qui pour pure qu’elle soit, reste une langue particulière et marquée historiquement. C’est la langue adamique que la tragédie de Babel a dispersée en mille langues, et c’est une langue à venir que les gens parleront. Langue vers laquelle toutes les langue se dirigent, langue dont l’intentionnalité rassemble tous les « vouloir dire » particulier à chaque langue. « Les langues naturelles s’excluent mutuellement, mais, à un autre niveau, s’additionnent […] » et le produit de cette addition est la pure langue. Langue « intransitive, incommunicative et insignificative qui, pour Benjamin, est la langue même ». Berman avoue se trouver en proie à l’obscurité du philosophe.

Benjamin donne la métaphore du « vase brisé » qu’il faut reconstituer. On voit bien ici le lien entre Auflösung (résolution) et Aufgabe (tâche). Ce qui fonde l’activité du philosophe, écrit Benjamin, c’est la nostalgie de cette langue première, de cette langue de la vérité. Alors que la tâche du poète est première, elle suit les intuitions et les sentiments, la tâche du traducteur est « dérivée, dernière, idéelle ». Le traducteur se situe au bout de la chaîne de la pensée, de la recherche de la langue de la vérité, et sa tâche est la plus ardue : il doit chercher à se rapprocher de la langue de l’original, en maintenant l’écart infini qui sépare les langues ; il doit œuvrer pour le rapprochement des langues, et attester en elles leur incomplétude, qui est désir de complémentation. Comme souvent chez Benjamin, c’est un paradoxe qui vient dire l’essence de la traduction. Les notions de ressemblance, de littéralité et de fidélité sont passées au crible de cette définition de la tâche du traducteur, de même qu’elles servent à en chercher toutes les implications.

Cette résolution, à laquelle œuvre le traducteur, est le but de la croissance des langues ; croissance que Benjamine qualifie de « sainte ». Berman rappelle alors le lien entre le religions révélées et le langage, lieu de la révélation. De même, les textes sacrés sont ceux qui manifestent le plus un désir d’être traduits, alors même que l’intensité de la parole divine dépasse la capacité d’une langue, d’où la nécessité d’une « poly-traduction » et « poly-retraduction ». Toute volonté de traduction est liée à cette injonction de traduire le texte sacré. L’origine de la traduction est religieuse, et Berman propose de comprendre le terme de religion dans un sens large, « comme tout ce qui a rapport au lien de l’homme à la totalité du monde ». Traduire les Grecs, traduire Milton, Virgile, Broch ou Baudelaire, ce sont des tâches religieuses.

Le commentaire de Berman se termine sur la nécessité de comprendre le concept de « pure langue » dans un sens plus large que dans sa détermination messianique. Selon lui, la « pure langue » est ce qu’il nomme « l’essence dialectale de la langue », à savoir son noyau d’oralité. Les traductions de Luther, de Leyris, de Klossowski sont des traductions dialectales. « La traduction peut agir comme agent dialectisant, par où la langue revient à ses origines orales ». La littéralité et la fidélité n’ont de sens que par leur attention à restituer cette essence orale de la langue.

*

Antoine Berman, L’Âge de la traduction. « La tâche du traducteur » de Walter Benjamin, un commentaire, Presses Universitaires de Vincennes, coll. « Intempestives », décembre 2008, 188 p., 20 €

Recension effectuée pour nonfiction.fr

A lire aussi sur Fabula, le compte-rendu de ce livre par Mathieu Dosse.

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