La machine à écrire, Les Quatre Cents Coups

La première question que la psychologue pose à Antoine Doinel est la suivante : pourquoi a-t-il a décidé de remettre à sa place la machine à écrire qu’il a dérobée dans le bureau de son père. Antoine est incapable de trouver une véritable raison, il allègue vaguement la peur, mais n’est pas convaincu lui-même. Je ne sais pas, répète-t-il, je ne sais pas… Mais la question se pose en effet : cette machine lourde et encombrante que les deux  jeunes voleurs transportent péniblement à travers Paris, pourquoi ne choisissent-ils pas de la laisser dans la rue puisqu’ils ne parviennent pas à en tirer quoi que ce soit du mont-de-piété ? pourquoi Antoine choisit-il de s’exposer une nouvelle fois au risque de se faire prendre ? C’est sans compter le romanesque dont il habille son fait : il ferme son blouson, remonte son col d’un geste sûr, et s’enfonce un vaste chapeau sur la tête – chapeau qui, explique-t-il, devrait faire en sorte que sa silhouette soit confondue avec celle d’un homme aux yeux du gardien. Et quand celui-ci l’attrape, il l’empêche d’ôter son chapeau, crucifiant l’enfant sur place, riant du grotesque de sa mascarade.

machine

Les films policiers nous l’ont cent fois dit et montré : le criminel retourne toujours sur le lieu de son forfait, et c’est bien ce qui se produit, à ceci près qu’Antoine n’est pas un meurtrier. Cet épisode de la machine à écrire, volée puis remise à sa place, m’a toujours semblé être l’un des plus troublant des Quatre Cents Coups, l’un des plus pénétrants. Il y a quelque chose d’étrange dans ce retour : comme si Doinel tentait d’effacer son geste, de l’annuler, ou bien comme s’il cherchait à être enfin arrêté… Comme s’il provoquait sa mauvaise fortune. De quelle faute cherche-t-il à s’amender ? Quelle raison obscure, inconsciente le précipite ainsi dans la gueule du loup ?

Prenons du recul, et posons nous la question du point de vue narratif : pourquoi cette répétition, cette reprise de la scène ? quel sens donner à cet épisode qui ne trouve d’issue que dans l’échec narratif ? Le film avance d’habitude grâce aux fuites en avant d’Antoine : un nouveau mensonge, une fugue… mais ici, c’est l’échec d’une tentative d’amendement qui le condamne définitivement : le vol de la machine à écrire le fait passer du statut de garçon indiscipliné à celui de délinquant. Et si l’on suivait jusque là ses frasques avec une fraternelle sympathie, le film bascule ensuite dans une gravité inédite : incarcération au poste de Police, puis maison de correction à la discipline rigide et aux méthodes brutales. L’épisode de la machine volée puis remise en place constitue un pivot qui indique le terme d’une certaine logique narrative de la fuite en avant, son épuisement, son impossible continuation. Comme si le cinéma, lui aussi, cherchait à s’amender, à effacer, à annuler quelque chose…

grillage

Le plus étrange me semble être la complète innocence avec laquelle les deux enfants considèrent la machine : elle n’est envisagée que comme un objet d’échange, qu’ils veulent mettre au clou, puis comme un objet encombrant dont ils ne savent que faire. A aucun moment la machine à écrire n’est considérée pour ce qu’elle est, à aucun moment Antoine n’envisage de s’en servir pour écrire.

Et pourtant…

*

Ceci est l’ouverture d’une communication en cours de rédaction sur Les Quatre Cents Coups pour un prochain colloque intitulé « Quand le cinéma prend la parole »

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