Utopies et hétérotopies, Michel Foucault

MFoucaultCe disque donne la possibilité d’entendre Michel Foucault prononcer deux petites leçons philosophiques passionnantes.

Comme toujours à cheval entre plusieurs approches, historique, sociologique, philosophique, Foucault nous livre une analyse brillante sur ces lieux conçus comme des refus, des échappatoires, « ces autres lieux, ces contestations mythiques et réelles de l’espace où nous vivons » que Foucault propose d’étudier avec une « science » : l’hétérotopologie : le théâtre, la bibliothèque, le musée, la maison close, le cimetière, le club Med… Où sont-ils situés dans l’espace social ? quels rites impliquent-ils ? quelle conception du temps ? Comment y entre-t-on ? peut-on en sortir ? Je retranscris quelques phrases à propos des villages de vacances :

Il y a, plus récemment dans l’histoire de notre civilisation, les villages de vacances. Je pense surtout à ces merveilleux villages polynésiens, qui sur les bords de la Méditerrannée, offrent trois petites semaines de nudité primitive et éternelle aux habitants de nos villes. Les paillotes de Djerba, par exemple, sont parentes en un sens des bibliothèques et des musées puisque ce sont des hétérotopies d’éternité : on invite les hommes à renouer avec la plus ancienne tradition de l’humanité ; et en même temps ces paillotes sont la négation de toute bibliothèque et de tout musée puisqu’il ne s’agit pas, à travers elles, d’accumuler le temps, mais au contraire de l’effacer et de revenir à la nudité, à l’innocence du premier péché.

Il y a de la mythologie à la Barthes dans ces analyses, à ceci près que Foucault ne cherche pas à démanteler l’idéologie petite-bourgeoise, son approche est différente. Et puis, il y a cette même qualité d’écriture, rigoureuse et mâtinée d’humour.

La seconde leçon vient en miroir, et présente le corps comme la seule vraie utopie. « Topie impitoyable » puisque je ne peux pas y échapper. Toutes ces utopies et ces hétérotopies sont peut-être autant de manières de conjurer la réalité scandaleuse du corps :

[…] tous les matins, même présence, même blessure ; sous mes yeux se dessine l’inévitable image qu’impose le miroir : visage maigre, épaules voûtées, regard myope, plus de cheveux, vraiment pas beau. Et c’est dans cette vilaine coquille qu’est ma tête, dans cette cage que je n’aime pas, qu’il va falloir me montrer, à travers cette grille qu’il faudra parler, regarder, être regardé, sous cette peau, croupir. Mon corps, c’est le lieu sans recours auquel je suis condamné.

Prison de l’âme, bien sûr, contre quoi l’homme imagine d’autres lieux, des lieux imaginaires, dans lesquels se dissipent les frontières corporelles de l’être. « Fade far away, dissolve » écrit Keats… Grâce à l’utopie, je dispose d’un « corps sans corps » : « un corps qui sera beau, limpide,  transparent, lumineux, véloce, colossal dans sa puissance, infini dans sa durée, délié, invisible, protégé, toujours transfiguré. » Mais toutes les utopies, dit Foucault, sont nées du corps, puisqu’il en est lui-même une : il a ses mystères, ses zones invisibles, les choses y entrent et en sortent. C’est l’utopie absolue, à partir de quoi tout s’ordonne, se hiérarchise, rayonne. Mon corps est toujours ailleurs… sauf quand je fais l’amour.

Je voudrais enfin dire un mot de la matière sonore elle-même, la voix de Michel Foucault : une élocution et une articulation parfaites, voire excessives ; un ton vigoureux qui rend sensible le profond engagement humain au cœur de la pensée de Foucault, le ton passionné et rebondissant d’un excellent pédagogue. Une voix dont les élans, les silences, les emportements sont les signes d’un esprit en marche, d’une pensée en acte.

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