Les bouquinistes, les morts

Qui fréquente les étals des bouquinistes connaît sans doute ce plaisir discret de laisser le regard errer sur les tranches serrées des livres dans l’espoir de voir surgir une affaire, que l’on n’attendait pas précisément, mais pour laquelle toutefois on est secrètement venu. Telle édition historique, tel ouvrage introuvable. Ou bien lorsqu’on feuillette un livre pris au hasard, parce que le titre ou la belle couverture nous ont retenus, la surprise de lire quelques mots que l’on sait immédiatement qui resteront dans notre mémoire :

Je pense parfois que viendra l’heure de nous réconcilier avec les morts, quand le destin commence à dévoiler son visage équitable, et la vanité de notre dialogue angoissé. Les ciels clairs de novembre, et ces jours où l’hiver ne se décide pas à venir, où le temps est en suspens dans sorte d’éternité hésitante, préfigurent vraiment la lumière juste, protégée des frissons, que les anciens laissaient courir sur les champs aériens de l’Élysée. Enfin pacifiés, nous nous entretenons au milieu des tombes, et c’est la voix des morts, à nouveau limpide et familière, qui nous ramène à notre enfance sans larme. C’est l’heure de l’oubli, l’heure où, toute justification désormais inutile, se dévoile enfin notre fraternité naturelle avec les défunts, qui nous offre un asile et épuise dans un soupir cette secrète intolérance à vivre que cachait notre jeu mortel.

Et l’on se demande alors quelle céleste décision a fait que ce livre échoue là, sous nos yeux, quelle loi du destin a changé ma promenade de santé en cheminement vers une rencontre ? Combien de mains l’ont torturé avant moi ? Combien d’âmes ces mots ont-ils traversées avant d’atteindre aujourd’hui, et si directement, le fond de mon cœur ? Il y a même quelque chose d’incongru, d’anarchique dans l’irruption soudaine d’une voix si proche, qui déchire la surface du temps et du lieu présents, découvrant un instant ce tréfonds, cette chapelle intérieure où prient et parlent confusément mes intuitions, mes désirs, mes craintes.

*

Citation : Sergio Solmi, Méditations sur le scorpion, Verdier, 1984, traduit de l’italien par Eliane Formentelli et Gérard Macé. (éd. originale : Adelphi edizioni, Milano, 1972)

3 thoughts on “Les bouquinistes, les morts

  1. Myriam dimanche 11 janvier 2009 / 12:34

    Ce texte est très beau et parfois je ressens également cette émotion avec les tableaux. Dans combien de mains, sur combien de murs, de maisons et de palais oubliés sont-ils passés avant de se trouver, là, sous nos yeux et, de temps en temps, de repartir sous notre bras …

  2. Grisier mercredi 14 janvier 2009 / 0:55

    Vous êtes un chercheur d’or urbain, merci pour toutes ces pépites !

  3. François jeudi 15 janvier 2009 / 9:45

    Merci pour cette belle évocation de vos promenades. Je fréquente aussi souvent les bouquinistes près de chez moi, et ce genre de moments me remplit toujours d’un bonheur immense. C’est très bien écrit.
    Je vais essayer de lire cet auteur italien qui a vraiment l’air très beau.

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