Le premier amour, Sándor Márai

Le Premier amourSándor Márai (1900-1989) est aujourd’hui reconnu comme l’un des plus grands écrivains hongrois du XXe siècle. Une renommée tardive pour un auteur que le temps avait laissé dans les oubliettes de l’histoire. Bien qu’il ait joui d’une reconnaissance à la hauteur de son talent dans son pays jusque durant la Seconde Guerre mondiale, Sándor Márai fut obligé de se protéger des rafles de juifs et des pillages des russes. L’installation progressive du communisme en Hongrie le contraint à s’exiler en 1948 aux Etats-Unis. Il continue à écrire en hongrois, ses livres se lisent sous le manteau, et la reconnaissance n’est pas au rendez-vous. Il se donne la mort en 1989, quelques mois avant la fin de la République Populaire de Hongrie.

Depuis les années 1990 les éditions Albin Michel publient les œuvres de Márai en traduction française. Les Braises, L’Héritage d’Esther, Métamorphoses d’un mariage sont notamment déjà disponibles au Livre de Poche. Le cru 2008 est un très beau roman, le premier de Márai. Le premier amour est constitué du journal personnel que commence à tenir un professeur de latin vieillissant pour tromper son ennui. Un personnage sans envergure de la province hongroise, discret, ni vraiment conformiste, ni tout à fait éclairé. L’occupation d’abord innocente devient l’occasion d’une véritable introspection; jour après jour un malaise se fait sentir, une dépression qui ne dit pas son nom, un sentiment de vide existentiel. Quand commence à naître en lui une passion amoureuse pour une de ses élèves, et surtout une relation antagoniste avec le petit ami de cette fille, Mádar, besogneux et boutonneux qui concentre l’attention du professeur qui s’isole peu à peu dans sa folie.

Je n’ai malheureusement pas pu encore trouver la date d’écriture de ce livre, ce qui aurait été intéressant pour le situer plus précisément dans le contexte culturel européen. On rapproche souvent Márai de Zweig, Roth ou Schnitzler, on invoque aussi Kafka, qu’il a été l’un des premiers à découvrir en Hongrie : sans doute, mais c’est à Thomas Mann que je n’ai cessé de penser en lisant Le premier amour. Le Thomas Mann des rencontres étranges et des luttes intérieures, de l’individu que les circonstances poussent à la conversion, voire, à la métamorphose ; des individus qu’une révélation existentielle menace et appelés pour cela à remettre en question leurs habitudes et leurs certitudes. C’est aussi un roman inspiré par les découvertes récentes de la psychanalyse. Le roman frôle avec ivresse près des gouffres de l’identité, il en aime le vertige et fait sa matière de son instabilité et de ses contradictions. L’écoute curieuse des rêves, l’objectivation de sa propre conscience sont autant de signes de cette sensibilité aux écrits de Freud. Dans la première partie du roman, une scène me semble particulièrement rendre cette fascination pour la démarche analytique : le personnage raconte s’être livré à une confession sans fin à un voyageur mystérieux rencontré sur son lieu de villégiature :

Mon souvenir le plus fort est celui de cette ivresse qui s’est emparée de moi. Celle de pouvoir parler. Personne ne voyait mon visage. Je pouvais tout dire. Des mots, des idées, des noms inconnus, à moitié oubliés me revenaient à l’esprit. J’étais comme un homme qui vient de sortir de prison où il aurait été privé de parole toute une vie et qui s’enivre du simple fait de parler, et d’être écouté par quelqu’un. Jamais je ne m’étais rendu compte à quel point le verbe est une chose merveilleuse. J’étais comme soûl : tout se déversait hors de moi […]

p. 79-80

Pouvoir libérateur de la parole, associations libres de la conscience qui dérive, ivresse de parler sans fin : le personnage plonge tout entier dans le gouffre de la parole. Les souvenirs anciens remontent à la surface, les haines et les frustrations enfouies arrivent en pleine lumière. Et l’ambiguïté du sentiment qui s’ensuit, fait de bonheur et de honte, de haine de soi.Et plus généralement, Márai décrit avec brio l’évolution psychologique d’un être tourmenté, la chute progressive d’un être dans son délire, la prise de pouvoir de ses pulsions absurdes, la conversion de ses fantaisies en chimères.

*

PRESSE

Dans ce premier texte comme dans d’autres romans, tels que Les Braises et, surtout, Métamorphoses d’un mariage, l’écrivain hongrois insiste toujours sur les rituels de ses personnages, leur banalité silencieuse dissimulant une violence infinie, perçant les apparences pour transformer l’illusion du confort en tragédie sociale.

Christine Ferniot,  Télérama n°3071, 22 nov. 2008

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Sándor Márai, Le premier amour, traduit du hongrois par Catherine Fay, Albin Michel, Les Grandes Traductions, 2008, 320 p., 20 €

leslivres

3 thoughts on “Le premier amour, Sándor Márai

  1. Myriam jeudi 1 janvier 2009 / 18:57

    Je ne connais pas cet auteur, mais les rapprochements que vous évoquez avec Zweig, Kafka et surtout Thomas Mann, m’incitent à aller découvrir cet ouvrage.
    Bonne Année 2009 à vous !

  2. Maxime jeudi 1 janvier 2009 / 20:21

    Oui, Márai doit être considéré au sein de cette pléiade d’écrivains contemporains d’une crise, qui ont décrit l’agonie d’un monde ancien, et la décrépitude, notamment, des valeurs de l’empire austro-hongrois. La tradition scolaire nous donne plus vite accès aux écrivains de langue allemande ; il est justement intéressant de pouvoir avoir accès à la sensibilité hongroise.
    Heureux de pouvoir faire partager cette découverte de fin d’année.
    Bonne année à vous aussi !

  3. Cécile jeudi 15 janvier 2009 / 10:45

    J’ai découvert Marai avec Les Braises, et tous ses livres sont passionnants. Les analyses psychologiques toujours très fines, et les personnages toujours très attachants. Un grand écrivain que l’on redécouvre enfin !
    Bravo pour votre blog.

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