Etre sans destin, Imre Kertész

Pour reprendre une formulation de Frédéric Gros, dans la brillante préface qu’il a faite pour l’anthologie Michel Foucault (Philosophie, Folio Essais, 2004) : « La vérité est ce qui, dans le marais des certitudes partagées, fait rupture ». La vérité crée le scandale, elle existe notamment par son irréductibilité aux discours convenus. Cette idée de la vérité comme scandale, qu’incarne de façon exemplaire le cynique, celui qui fait de son corps le théâtre de ce scandale, m’obsède et me semble d’une grande fécondité. Le sens critique du penseur, en général, doit viser, désirer presque, cette rupture avec les discours communs : Barthes écrivait que l’intellectuel (ou le mythologue, je ne sais plus) était dans une position de dissidence. L’attitude critique, me semble-t-il, cherche toujours cette marginalisation, elle n’existe que par elle.

Imre Kertesz
Imre Kertész

Je viens de terminer Être sans destin, d’Imre Kertész. Il me faudrait trop de temps pour en faire une véritable recension, une critique ; je voudrais juste essayer de montrer qu’il y a quelque chose de scandaleux dans ce livre, au sens de Foucault.

L’auteur y raconte sur un mode autobiographique (bien qu’il ne soit pas à prendre comme une autobiographie, tant le travail critique de distanciation l’en écarte) son expérience dans les camps de concentration. Troublante est la manière qu’il a, non pas de se révolter contre l’autorité nazie, ni de décrire les atrocités commises, mais de raconter comment il a cherché à être « un détenu modèle », comment il admet et comprend la logique ennemie. L’adverbe « naturellement » revient sans cesse sous la plume de Kertész. Ce qui ne l’empêche pas de s’attarder sur sa décrépitude physique, son vieillissement accéléré… Mais il refuse et évite toujours la relation pathétique des crimes et de l’holocauste. Etrange mise à distance de la réalité, ou bien au contraire adhésion absurde à l’absurde de la situation. De Buchenwald, écrit le narrateur, il se souviendra à jamais des moments de bonheurs qui naissaient « dans les intervalles de la souffrance ». Buchenwald, ce n’était pas l’enfer écrit-il encore. Puis, quand il rentre chez lui, les amis qu’il rencontre, certes compatissants, formulent le souhait qu’il puisse renaître, oublier les horreurs qu’il a dû voir. Mais non, répond-il : bien que son destin ait pris un tournant imprévu, il doit l’assumer :

Moi aussi j’ai vécu un destin donné. Ce n’était pas mon destin, mais c’est moi qui l’ai vécu jusqu’au bout, et j’étais incapable de comprendre que cela ne leur rentre pas dans la tête :  que désormais je devais en faire quelque chose, qu’il fallait l’adapter à quelque chose […] Néanmoins, je leur ai fait comprendre qu’on ne pouvait jamais commmencer une nouvelle vie, on ne peut que poursuivre l’ancienne.

éd. 10/18, p. 357

Ecrire, construire « quelque chose » avec la réalité de son passé. Ce qui permet, sinon de s’en sortir, à tout le moins de vivre, c’est cette résistance à l’opinion qui veut qu’on ne peut pas parler des camps, qu’on n’y puisse voir qu’un magma d’horreurs et d’exactions sans nom. Assumer un destin qui a chu sur lui, et exercer malgré tout sa liberté d’homme. Vivre une vie « invivable ».

La prétendue indifférence du narrateur de Kertész et la revendication de la nécessité de continuer sa vie, ont à voir, me semblent-il, avec le scandale selon Foucault. Ce qui fait d’Etre sans destin un grand roman, c’est notamment ce positionnement absolument marginal, irréductible. Peut-être pas cynique, ce serait inapproprié. Mais on sent bien que selon l’auteur, une parole sur la vie concentrationnaire ne peut être délivrée que grâce à cette « rupture dans le marais des certitudes partagées ».

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