Le lustre de Baudelaire

Les écrits intimes de Baudelaire constituent une matière étrange, contradictoire, où les aphorismes sur l’amour et les pensées misogynes côtoient de pénétrants aveux et les introspections les plus sévères. Le poète y met à nu la véritable fébrilité de son cœur, il jette pêle-mêle sur le papier ses incertitudes, ses dégoûts et ses fascinations, ses opinions les plus basses. Il nous offre l’occasion de vivre au plus près les obsessions d’un être et ses tourments :  la contradiction de l’esprit qu’attirent également Dieu et Satan, que hantent la paresse et la dissipation de l’esprit… Ces innombrables feuillets apparaissent comme l’antichambre des productions littéraires et critiques de Baudelaire. Toutes les pensées s’y montrent, jaillissent comme autant de fusées. Et l’on comprend d’autant mieux l’effort qu’ont nécessité les poèmes, la construction des Fleurs du mal et du Spleen de Paris : se frayer un chemin dans le désordre de l’esprit, reconnaître quelles pulsions méritent d’être suivies, et quelles autres il faut combattre.

En relisant récemment ces écrits, je suis tombé sur ces quelques lignes où Baudelaire écrit qu’au théâtre…

Ce que j’ai toujours trouvé de plus beau dans un théâtre, dans mon enfance et encore maintenant, c’est le lustre – un bel objet lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique.

Mon cœur mis à nu, feuillet 17

Le véritable spectacle, au théâtre, c’est le lustre, écrit-il ensuite. On devine que c’est bien plus qu’une sensation esthétique qui fait frémir Baudelaire ; on devine une adhésion magnétique, une secrète correspondance entre l’état auquel aspire l’esprit de Baudelaire et l’harmonie formelle et la transparence du lustre. Un esprit enfin ordonné, où chaque pensée trouve sa place au sein d’un réseau clair et beau ; esprit qu’ont cessé de torturer ses fantômes et sa lucidité ; esprit qu’un nombre ordonne, dont les arabesques de cristal, les pampilles et les flammes immobiles sont la face visible. Un lustre, nuée luminescente maintenue par une architecture arborescente régulière… Un objet « où le luxe a plaisir à se mirer dans l’ordre », pour reprendre une formule de « L’invitation au voyage » (Spleen de Paris).

Lorsque le rêve d’un palais luxuriant remplace la réalité de son taudis, le poète de « Rêve parisien » écrit qu’il avait « banni de ces spectacles, / Le végétal irrégulier ». Le lustre représente le reflet inverse des productions naturelles, il substitue au foisonnement inquiétant des végétaux une mesure, une géométrie. Revendication de la supériorité de l’esprit humain qui dompte la nature, conjure son engendrement perpétuel et choisit de substituer à la vie terrestre la réclusion dans un paradis artificiel, un château de beauté. On pressent Des Esseintes dans cette fascination :

Et des cataractes pesantes,
Comme des rideaux de cristal,
Se suspendaient, éblouissantes,
A des murailles de métal.

Non d’arbres mais de colonnades
Les étangs dormants s’entouraient,
Où de gigantesques naïades,
Comme des femmes, se miraient.

[…]

C’étaient des pierres inouïes
Et des flots magiques ; c’étaient
D’immenses glaces éblouies
Par tout ce qu’elles reflétaient !

« Rêve parisien »

Et pourtant ! Les Fleurs du mal ne sont pas un lustre ! Rien de cristallin… Au contraire, c’est un diamant irrégulier, un livre dont les ambiguïtés et les grincements ouvrent des gouffres qui absorbent la lumière. Rien, dans l’architecture du recueil, de la circularité ou de la symétrie du lustre. La charpente en est plutôt baroque, le cours celui d’un fleuve tortueux, allant de précipice en précipice, pour se jeter finalement dans la mort. Chaque poème est l’occasion d’une bifurcation, d’une correction de trajectoire.

Le lustre et l’ataraxie qu’il promet sont un mensonge, et Baudelaire le sait (c’est bien le sujet de « L’amour du mensonge »), c’est la promesse d’une fausse délivrance, un but inaccessible. C’est le rêve d’un détachement spirituel, d’un abstraction de la réalité, d’une idéalité pure. Mais c’est un peu de paix que s’accorde le poète obsédé par la chair et la mort. Il y a quelque chose de touchant dans ces lignes, dans l’accumulation frénétique d’adjectifs qui tentent d’exprimer intégralement la perfection et l’harmonie : « lumineux, cristallin, compliqué, circulaire et symétrique ».

*

Si ces lignes de Baudelaire me fascinent, je n’en doute pas, c’est qu’elles me rappellent une fascination personnelle pour les arbres. Les lecteurs familiers de ce blog ont pu suivre l’élaboration d’un cycle de sonnets dédiés aux arbres. Cycle prétendument achevé par un « Adieu », mais qu’en réalité je sais bien qu’il faut que je creuse encore. L’élan du tronc qui se dédouble à l’infini comme pour explorer le ciel par mille chemins, le feuillage qui retient la lumière, qui bouge doucement dans le vent… Un équilibre que les mobiles de Calder m’ont toujours semblé rendre avec fantaisie et légèreté. Je pense aussi à ce très beau poème de Seamus Heaney :

THE POPLAR

Wind shakes the big poplar, quicksilvering
The whole tree in a single sweep.
What bright scale fell and left this needle quivering ?
What loaded balances have come to grief ?

The Spirit Level, London, Faber & Faber, 1996

Tout cela est en germe dans le lustre qu’admire Baudelaire : une sensation d’ordre, d’équilibre, de compensations… En germe, rêvé peut-être, mais pas encore envisagé sérieusement ; le lustre invoque plutôt une perfection close sur soi, il est le symbole d’un état impossible à atteindre et sa brillance est celle d’une structure claire, non d’une présence qui se détache. Rien de l’allégorie ouverte du poème de Heaney. Mensonge d’ordre et d’unité donc, mais qui permet, en creux, de mesurer la sensation de désordre et de déchirement qu’éprouve Baudelaire.

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