Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Imre Kertész

Kaddish pour l'enfant qui ne naîtra pas

On lit rarement des livres d’une telle intensité, dont le vertige vous aspire dès les premières lignes, et qui renversent en moins de deux-cents pages vos sentiments d’homme et vos certitudes. Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas (publié en Hongrie en 1990, traduit en 1995 – Kertész a reçu le prix Nobel de littérature en 2002) est un livre remarquable d’intelligence et de sensibilité, le témoignage poignant d’un être détruit par son expérience à Auschwitz.

Et pourtant, l’expérience des camps ne constitue pas la matière principale du roman (il faut lire pour cela Être sans destin, le premier roman de Kertész). Le livre se présente comme un long monologue intérieur plus ou moins nettement adressé à un être absent – cet enfant qui ne naîtra pas, que le narrateur refuse d’engendrer ; l’auteur y ressasse la relation avec sa femme, qu’il n’a pas réussi à aider à vivre et qui, elle non plus, n’a pas sur le guérir,  il revient sans cesse sur son métier d’écrivain et de traducteur, et sur ce refus de l’enfant. C’est un livre hanté, hanté par l’absence de l’enfant, hanté aussi par la mémoire des morts dans les camps, et celle de Paul Celan, dont la célèbre « Fugue de Mort » revient de façon obsessionnelle, par bribes, dans le flux de conscience, et dont un extrait est cité en exergue. La mort est le centre de gravité du roman, son point de fuite, le gouffre qui aspire le narrateur dans son néant.

Le Kaddish, dans la tradition juive, est une prière que l’on adresse aux morts, afin de louer Dieu et le grand projet qu’il a conçu pour nous. Celui de Kertész se dirige plutôt vers une catastrophe ; à mesure que le sujet accepte d’abandonner ses illusions et regarde avec lucidité la triste singularité de son être, la vie devient de plus en plus difficile à envisager. Vivre – ou plutôt survivre – pour le narrateur, c’est écrire et traduire ; écrire, traduire, c’est creuser sa tombe, cette tombe « dans l’air » de Celan. C’est approfondir la douleur d’une judéité assumée paradoxalement grâce à Auschwitz :

[…] j’accepte d’être juif, exclusivement de cet unique point de vue je considère comme une chance, une chance particulière et même une grâce, non le fait d’être juif, parce que je me fiche, m’écriai-je, de ce que je suis, mais d’avoir pu être à Auschwitz en tant que juif stigmatisé et d’avoir, par ma judéité, vécu quelque chose, d’avoir vu quelque chose de mes yeux, et de savoir irrévocablement quelque chose dont je ne démordrai jamais.

p. 140

Auschwitz, ou l’occasion d’aggraver définitivement les contradictions fondamentales de l’être, de revivre, à l’échelle des adultes, les angoisses de l’enfant. L’enfance : le temps des premières humiliations, des premières lâchetés, la découverte que le mal est tapi dans l’instinct même des hommes. Et la cause d’une inguérissable marginalité, qui rend impossible toute adaptation au monde tel qu’il est, au cours des choses. Le narrateur vivra toujours derrière une vitre opaque qui diffère le sens, l’obscurcit, le trouble ; et de la même manière refusera d’être père, d’être, selon ses mots, le destin et le dieu d’un enfant.

*

Imre Kertész fait preuve d’une grande distance critique, parfois déroutante, mais toujours pertinente, par rapport à la réflexion traditionnelle sur les camps :

Et cessez enfin de répéter, dis-je vraisemblablement, qu’Auschwitz ne s’explique pas, qu’Auschwitz est le fruit de forces irrationnelles, inconcevables pour la raison, parce que le mal a toujours une explication rationnelle, il se peut que Satan en personne, ou bien Iago, soit irrationnel, mais ses créatures sont des êtres parfaitement rationnels, on peut déduire tous leurs actes, comme une formule mathématique ; on peut les expliquer par l’intérêt, la cupidité, la paresse, la volonté de piussance, la concupiscence, la lâcheté, telle ou telle satisfaction instinctive, ou en dernier lieu, en désespoir de cause, une folie quelconque – paranoïa, manie dépressive, pyromanie, sadisme, masochisme, mégalomanie démiurgique ou autre, nécrophilie, que sais-je encore, par laquelle des nombreuses perversités, et peut-être toutes à la fois, en revanche, dis-je vraisemblablement, écoutez-moi bien, ce qui est réellement irrationnel et qui n’a vraiment pas d’explication, ce n’est pas le mal, au contraire : c’est le bien.

p. 52-53

Cette volonté de renverser l’opinion commune qui fait d’Auschwitz un impensable, un indicible, un irrationnel rend toute sa grandeur à la recherche du bien. Jean-François Lyotard avait en philosophie tenté cette résistance à l’impossibilité de discourir sur Auschwitz, dans Le Différend. Il faut se donner les moyens de parler écrivait Lyotard. A sa manière, le narrateur de Kertész oblige son interlocuteur à reconnaître la facilité du mal ; à l’inverse, le bien va contre l’instinct, contre la pulsion. Ce n’est ni l’émergence du sentiment moral selon Kant, ni la dépossession identitaire du martyr ; non, le bien est un défi lancé à la raison, il touche en cela au divin.

*

Imre Kertész, Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas, Actes Sud, 1995, traduit du hongrois par Natalia Zaremba-Huzsvai et Charles Zaremba ; rééd. Babel, 2003, 144 p., 6,50 €

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