« A longing in me rose », Wordsworth – Notes sur le Prélude, II

L’impatience de Wordsworth (suite des premières notes sur le Prélude.)

Au livre I du Prélude, Wordsworth traite de son ambition poétique, de l’énergie qu’il sent bouillir en lui, et qu’il ne sait pas encore utiliser à bon escient. Il y a quelque chose de la scène primitive, fondatrice, dans le premier vers du Prélude : « Oh, there is a blessing in this gentle breeze« … Une brise fraîche vient frapper le visage du poète, et fait peu à peu naître en lui le sentiment d’une tâche à accomplir. Mais l’énergie libérée est incontrôlable. Ce qui nous rend proche le jeune Wordsworth, c’est justement cet aveu de son incapacité à gérer le désir qui cherche à s’exprimer. Quelque chose en lui le presse d’écrire, et lui rend insuffisant la vie calme et généreuse de sa retraite à la campagne ; il le dit lui-même : »I spare to speak, my friend, of what ensued: / The admiration and the love, the life / In common things […]/But speedily a longing in me rose« . A longing littéralement : un désir, une aspiration, mais je ne puis que traduire ainsi : une impatience. « A longing in me rose« : ces quelques mots me font toujours frémir. To long for, c’est attendre, mais comme on attend une délivrance, c’est espérer de toute son âme. A longing in me rose : aveu que la vie ne suffit pas, qu’elle est inconsistante et qu’une célébration lyrique doit venir compenser ce défaut douloureux. Mais sensation aussi du gouffre, du néant que la poésie devra combler, tant bien que mal… Il faudra du temps au jeune poète pour trouver un thème qui lui convienne, il s’essayera à la légende médiévale, au poème pastoral, mais rien n’y fait : une pensée creuse (« hollow thought ») le traverse, et tout son effort est ruiné, pire, elle le paralyse. Peu de poètes auront osé dire avec la même honnêteté l’horreur de l’inspiration facile, quand elle cache un manque plus profond qu’il faut affronter. A longing in me rose : je veux, je dois écrire, mais je sens que la poésie peut n’être qu’un vain effort… qu’elle ne sera, de toute façon, qu’un effort, que je dois tenter de rendre le moins vain possible.

Il me semble que cette aspiration de Wordsworth, ce désir nerveux  (cette névrose ai-je parfois envie de dire) est la première trace de la négativité qui parcourt le Prélude : il confessera ensuite avoir du mal à trouver un thème approprié à son caractère, et ne trouvera comme sujet que sa propre vie. Il deviendra lui-même le thème de son poème ; là où les autres Romantiques sauront encore écrire sur des mythes, Wordsworth sera le premier à élaborer le mythe de son existence – avec tout ce que cela implique d’autocritique, d’intransigeance, de lucidité. L’écriture du Prélude témoigne d’une poésie en crise : alors que les traditionnels poèmes narratifs anglais se déploient continument sur de longues laisses de vers, le Prélude fait sentir une plus grande instabilité dans l’enchaînement des laisses, qui font parfois penser aux différentes impulsions d’une conscience, qui rendent sensible une certaine fébrilité psychique du sujet poétique. En cela, il y a quelque chose de véritablement moderne chez Wordsworth, une modernité subie, soufferte, et non revendiquée.

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