Two Lovers, James Gray

La presse a  unanimement salué Two Lovers,  le quatrième opus de James Gray, dans lequel le réalisateur américain fait preuve de la même virtuosité et de la même élégance. Un an après La Nuit nous appartient (We Own the Night) et huit ans après The Yards, il s’éloigne du monde mafieux pour servir une histoire d’amour somme toute classique, démontrant ainsi sa capacité à changer de genre sans pour autant rompre avec les thèmes qui hantent son cinéma, notamment l’hésitation entre loi familiale et désir de liberté. C’est à la fois le même film et un film différent. Comme une incursion dans le monde de la comédie romantique qui ne fonctionnerait pas et qui bascule dans le drame existentiel.

C’est aussi sa troisième collaboration avec Joaquin Phoenix, à qui il offre l’un de ses rôles les plus pénétrants, plein d’ambiguïté et de mystère. Ses épaules tombantes, son phrasé inarticulé, sa voix toujours troublée, son regard tantôt fuyant tantôt implorant font de Leonard un héros de cinéma inhabituel, et pourtant d’une présence incontestable. L’acteur réussit à suggérer une négativité, un gouffre intérieur, il crédite d’emblée son personnage d’un passé, de secrets, de non dits, d’angoisses. Un Hamlet d’aujourd’hui – « Je suis un descendant du Roi du Danemark », dit-il en plaisantant avec Sandra (Vinessa Shaw).

Joaquin Phoenix & Vinessa Shaw
Joaquin Phoenix & Vinessa Shaw

Mais ce film a suscité assez de bons et justes éloges pour me dispenser largement d’en rajouter.

Je souhaiterais juste faire partager mon enthousiasme pour ce qui m’est apparu comme un véritable moment de cinéma, un moment dense, renversant. A plusieurs reprises, les deux personnages principaux, Leonard et Michelle (G. Paltrow), discutent ensemble au téléphone, souvent avec leur téléphone portable. Leonard est dans sa chambre, Michelle est dans son appartement. Leurs deux appartements sont en vis à vis, et les deux personnages peuvent donc se voir, s’épier, pendant qu’ils se téléphonent. Ce dispositif, tout droit issu de Rear Window (Leonard photographie Michelle par la fenêtre), donne lieu à des scènes visuellement réussies. Les confidences se font par téléphone (outil qui prétend abolir les distances en les affirmant), l’un près de l’autre mais chacun prisonnier de son lieu d’habitation : Leonard vit chez ses parents et Michelle vit dans un appartement dont le loyer est payé par un homme marié qui semble-t-il la mène en bateau. Ce qui explique entre autres pourquoi Michelle donne rendez-vous à Leonard sur le toit de l’immeuble lorsqu’elle veut lui demander conseil : espace neutre, ouvert, aéré, et lumineux,  lieu aussi d’une poignante étreinte. A l’inverse, c’est tout en bas, dans la cour, que se terminera leur idylle plus rêvée que vécue.

Gwyneth Paltrow & Joaquin Phoenix dans Two Lovers, de James Gray
Gwyneth Paltrow & Joaquin Phoenix

Mais voilà, quand James Gray filme ses deux acteurs en train de se téléphoner, il choisit de faire entendre leurs deux voix à travers le téléphone. La voix nouée de Leonard et celle, inquiète et sensuelle, de Michelle baignent toutes deux dans le brouillard sonore du téléphone. Elles nous paraissent lointaines, ces deux voix faibles, mais étrangement présentes. La médiation technologique ouvre pour ces deux êtres fébriles un espace feutré et protecteur, un espace d’amour. Ces quelques moments me semblent une grande réussite cinématographique. La superposition de cette matière sonore au dispositif scénique que j’ai décrit rend proprement vertigineuses ces quelques scènes, où s’affrontent l’enfermement socio-spatial des corps et l’union rêvée par les voix tressées ensemble dans cet arrière-monde éthéré qu’ouvre le téléphone.

*

La blonde et la brune. Dualité fondamentale du cinéma depuis Vertigo, qu’exploite ici James Gray comme un exercice de style. Woody Allen l’a fait il y a quelques années dans Match Point (et il vient de le refaire, bien que différemment, dans Vicky Cristina Barcelona) dans lequel était mis en scène la même hésitation entre la blonde et la brune : la blonde offre le vertige exaltant d’un destin sans repère (Leonard et Michelle se comprennent car ils sont tous les deux cinglés, « fucked-up »), la brune promet le confort d’une vie rangée et sage (éminemment bourgeoise dans Match Point). James Gray a visiblement aimé le film de Woody Allen, puisqu’il utilise le même extrait de l’opéra de Donizetti, L’elisir d’amore, « Una furtiva lagrima » dans l’interprétation d’Enrico Caruso. Un vieil enregistrement dans lequel la voix du chanteur se fait entendre derrière le voile du brouillard sonore…

*

Two Lovers, de James Gray, avec Joaquin Phoenix, Gwyneth Paltrow, Vinessa Shaw, Isabella Rossellini, en salles depuis le 19 novembre 2008

Le site du film : http://www.twolovers-lefilm.com/

3 thoughts on “Two Lovers, James Gray

  1. Emma lundi 15 décembre 2008 / 14:52

    Merci beaucoup pour cette analyse lumineuse.

    « Comme une incursion dans le monde de la comédie romantique qui ne fonctionnerait pas et qui bascule dans le drame existentiel. »

    Le propos précédent me parait très intéressant et comme je trouve qu’il mérite d’être développé, je me permets donc d’apporter ma petite contribution.

    Il est très juste de parler d’une « incursion » dans le monde de la comédie romantique. Le réalisateur emprunte des codes classiques du genre : la blonde et la brune, le héros ridiculisé par son incapacité à choisir, les intrusions de la famille et la belle-famille dans sa vie amoureuse… Mais il est vrai qu’il ne s’agit que d’un emprunt. Le véritable registre du film est tout autre. C’est bien celui du drame existentiel noir et profond, cher à James Grey. Des le début, en assistant à la tentative de suicide de Leonard, on comprend que film n’aura pas la légèreté que son titre et son affiche semblaient annoncer. Leonard, qui a sombré après la rupture de ses fiançailles, ne sait plus qui il est. Il travaille au pressing familial, il a fait un peu de photographie, mais ne se reconnaît dans aucune de ces identités qu’on cherche à lui faire endosser tour à tour. Il s’apparenterait en quelque sorte au héros tragique, qui ne veut pas accepter son destin de successeur à la tête de l’entreprise de son père et se débat en vain. Il tente tout d’abord de lutter contre l’inéluctable en essayant de se donner la mort, puis c’est par le personnage de Michelle que se présente l’échappatoire. C’est d’ailleurs souvent par une ouverture, la fenêtre, qu’elle lui apparait. En levant les yeux vers elle, il s’évade de sa chambre, symbole de la prison familiale. Elle représente l’ailleurs ou il veut s’enfuir et l’autre qu’il veut devenir. Il est déjà transformé lorsqu’il la suit dans la city ou en boite, milieux et lieux qu’il ne fréquente pas habituellement.

    On assiste, à travers les déboires amoureux du personnage principal, à une douloureuse quête identitaire. Leonard cherche à se fuir car il en est venu à se détester lui-même. Cet espoir prend la forme concrète du projet de fuite à l’autre bout du pays avec Michelle. Ce n’est que lorsqu’il doit renoncer à cela qu’il cesse d’être aveugle à l’amour que lui portent Sandra et sa propre famille. Le fait d’être aimé peut alors le réconcilier avec lui-même. Il peut être le fils et le mari que tout le monde attendait. Est-ce une sorte de happy end? J’y vois personnellement une fin tout à fait tragique. Le héros a tenté de lutter contre son destin mais en vain, il doit finalement se résigner. Leonard fait taire son désir pour ne plus en souffrir. Il met fin à sa quête en acceptant une identité qu’on lui propose en échange de l’amour. On éprouve tout de même un certain soulagement lors du dénouement. C’est une renaissance pour Leonard, il pourra vivre à nouveau sans avoir à se chercher douloureusement. Pourtant si cette fin laisse un goût amer, c’est qu’elle signifie aussi la mort d’une partie de lui-même, celle qui faisait de lui un héros.

  2. Irène samedi 5 février 2011 / 1:24

    Je viens de voir Two Lovers et je me suis souvenue de ton article – très juste. C’est un film d’une insondable tristesse m’a-t-il semblé, tous les personnages sont plus ou moins des blessés, au milieu de choix faits comme par défaut (même chez les personnages féminins, je ne parle pas que du héros). Un très beau film…

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