A l’image de l’homme, Mario Luzi

A l'image de l'homme Mario Luzi (1914-2005) fait partie des plus grands poètes italiens du XXe siècle. Jean-Yves Masson, son principal traducteur en France, a offert il y a quelques années un volume dans la collection « Poésie/Gallimard » (Prémices du désert, 2005) où étaient rassemblés les six premiers recueils de Luzi (1936-1957),  le tout précédé d’une remarquable préface retraçant son itinéraire poétique avec intelligence et clarté. Ce volume permettait de faire découvrir à un large public une œuvre riche et éblouissante ; ce fut pour moi une révélation. Ce livre est devenu pour moi comme un bréviaire, une intarissable source à laquelle je bois dans les moments de doute. Qu’il célèbre l’Italie de son enfance ou qu’il médite plus gravement sur le temps, c’est toujours une parole d’espérance et d’amour, une invitation au partage que Luzi nous offre. Nous donner confiance, voilà peut-être la force de Luzi. Nul besoin de partager sa foi chrétienne pour comprendre sa parole, les images, les mots, bref, le travail poétique absorbent la rhétorique chrétienne traditionnelle, le poète n’en a gardé, si je puis dire, que le meilleur. Luzi est de ceux qui donnent au mot poète un sens concret : celui qui rassemble les hommes dans l’évidence de sa parole, celui dont la parole flambe, à l’avant de la vie.

A l’image de l’homme est l’un des derniers ouvrages de Luzi (1999) et sa traduction aux éditions Verdier date de 2004. Ce n’est pas à proprement parler un recueil de poèmes, c’est un livre de poésie, qu’il est préférable de lire dans l’ordre de composition. Les poèmes sont attribués à un double imaginaire du poète, ce sont autant de notes retrouvées dans son journal, et recueillies par ses amis après sa mort. Ce livre assume le vœu d’une parole ouverte, claire, aisément partageable. Les sujets et le thèmes y sont « délibérément confondus » peut-on lire dans la note liminaire. « Il me semble cependant pouvoir y reconnaître celui de son noviciat ininterrompu » se risque à écrire l’ami du poète imaginaire, qui a recueilli les fragments du défunt. Comme l’écrit Jean-Yves Masson en quatrième de couverture : ce « noviciat ininterrompu […] est une manière de concevoir la vie entière comme préparation à un accomplissement qui se situe au-delà d’elle, et hors du temps ». Belle façon de résumer ce qui fait la grandeur de la poésie de Luzi : l’amour de la vie terrestre, de ce monde-ci, en quoi il reconnaît la promesse d’un salut. La dimension sotériologique de sa poésie ne le pousse pas sur les voies du contemptus mundi, mais retourne son attente en joie. Le poète substitue au mépris de sa vie le bonheur d’attendre, rédimant ainsi les vies humaines.

[…] Nous absorbe-t-il
en soi ou nous dissout-il,
cet afflux de vie
vers la vie qui renaît ?
Qu’en est-il de nous, sommes-nous appelés ou bannis
par la régénération
de l’air, des éléments ?

p. 50-51

Mario Luzi
Mario Luzi

La question trouve vite sa réponse. L’homme, fragment mortel, est appelé dans la danse éternelle de la vie. L’homme c’est un détour dans le mouvement de la vie qui part de soi pour y revenir, un bras du fleuve destiné à rejoindre le cours qu’il a quitté. En attendant le retour dans le sein originel, le poète célèbre la vie incessante, le spectacle de la résurrection perpétuelle des choses du monde à laquelle il lui est donné d’assister. Il vit, refusant presque les assauts du matin, si salvateur, si chargé de promesse qu’il en est presque intolérable. Il prend dans le matin la leçon de pureté : « allume-moi comme une lampe, / ainsi je serai votive » (p. 116). Il s’interroge sur le mystère de la présence discernable encore au-delà des mots. Il rêve à ses renaissances, ses métamorphoses futures. Une image me semble se récurrente- ou bien est-ce simplement moi qui y fut particulièrement sensible, le fleuve : image, symbole, double, correspondant du poète. Le fleuve, écrit Luzi, est « assoiffé d’abondance / de flux, de respiration, de contrevent, / – qu’importe ! » (p. 63). Livré au hasard, haletant mais ne perdant jamais l’espoir l’infini qui doit l’accueillir :

Il scintille ça et là, il s’embrase
vers la ligne de la mer,
le faible courant qui descend.
Adieu, kilomètres de cours,
de patience, de colère,
d’extase entre les digues
dans les champs, sous les ponts.
Prends-moi, mer ouverte, annule-moi
mais rends-moi aux origines,
ramène-moi à la roche, à la source…
C’est cela qui brille dans le halo ambigu,
me fascine, me fait perdre la tête…

p. 102

Espérer, jusqu’à l’enivrement… De plus anciens vers de Luzi me reviennent en esprit, quelques vers de son premier recueil, La Barque, où la voix du jeune homme était déjà pleine de confiance et d’amour, où l’appétit de vivre et l’espérance étaient encore entiers. Le poète invitait ses amis à le rejoindre sur la barque de vivre, indiquant l’horizon, célébrant ses promesses :

Amis, depuis la barque on voit le monde
et en lui une vérité qui s’avance
intrépide, un soupir profond
qui va des estuaires jusqu’aux sources ;
la Madone aux yeux transparents
descend lentement à la rencontre des mourants,
recueille la somme de la vie, des douleurs
les désirs cachés depuis des années, sur la face humide.

« A la vie », dans Prémices du désert. Poèmes 1932-1956, Gallimard, Poésie, 2004, traduit par Jean-Yves Masson et Antoine Fongaro, p. 60

Plus de soixante ans séparent ces vers de ceux que j’ai cités plus haut, mais la même force s’y fait entendre. Le temps a passé mais n’a rien oblitéré de l’enthousiasme du poète, au contraire.  Il ne cesse de se nourrir de ce « mélange / de mort de vie » qui transmue « en lumière et en désir » (p. 191) « Comment faire pour que vieillir, ce soir renaître ? » se demande Yves Bonnefoy dans Les planches courbes ; les poèmes de Mario Luzi sont comme une illustration de cette renaissance par l’âge, dans une parole que la lumière ne cesse de conquérir.

*

Mario Luzi, À l’image de l’homme, Verdier, 2004, traduit de l’italien et postfacé par Jean-Yves Masson, 220 p., 15 €

Voir la page des éditions Verdier consacrée à Mario Luzi.

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