Notes sur le Prélude, I

C’est l’œuvre d’un jeune homme : Wordsworth a trente-cinq ans lorsqu’il en achève la première grande version (1805, en treize livres, après la version en deux livres de 1799) ; on y sent une fraîcheur, une énergie et une innocence rares. La facilité avec laquelle les vers s’enchaînent est déconcertante, la musicalité renversante, sensuelle. S’adressant à la rivière qui passait près de la maison de son père, la Derwent, il écrit qu’elle « loved / To blend his murmur with my nurse’s song » (« aimait / A mêler son murmure au chant de ma nourrice ») ; le doux et clair bruissement de la rivière, son cours facile, se font encore entendre dans ses vers. Rien de cette pesanteur rhétorique propre à la poésie française, ni de ses codes métriques et rimiques : la poésie anglaise n’a de loi, en gros, que celle de l’ïambe, et c’est moins une loi que l’écoute d’une pulsation de vie, un battement, un pressentiment sensible, déjà, de l’être. Mais un vertige aussi : une impatience, un appétit, un désir. Le premier mot du Prélude, l’embrayeur de cette vaste parole, le pivot par quoi tout un être s’engage dans une expérience poétique est un cri de joie, ou plus exactement, un soupir de ravissement : « Oh there is a blessing in this gentle breeze » – nous fermons les yeux, un frisson nous parcourt l’échine…

La complicité avec la nature, la découverte de sentiments élevés ainsi que la naissance de l’ambition poétique sont les thèmes centraux du livre I du Prélude. La visée de l’ouvrage est de dépeindre « La croissance de l’esprit d’un poète », tel est le sous-titre de ce vaste poème autobiographique. Le premier livre se centre donc sur l’éveil de sa sensibilité, sur les premières tentatives poétiques et sur l’angoisse du jeune poète qui peine à gérer son désir d’écrire et à croire en ses capacités ; il est tendu entre deux sentiments opposés, deux forces contradictoires dont le futur poète est le lieu d’affrontement : l’envie d’écrire et l’incapacité à assumer ses ambitions, une impatience et une paralysie, ou bien encore, pour reprendre une dualité chère à Y. Bonnefoy, le désir et l’angoisse. De même l’enfant a bu aux deux sources contraires de la beauté et de la peur : « I grew up / Fostered alike by beauty and by fear » : « Nourri également par la beauté et l’effroi ». Nous n’en sommes pas encore à l’ambiguïté de l’angélisme rilkéen, mais la beauté et le terrible sont déjà liés chez Wordsworth ; à tout le moins, on peut dire qu’il pressent leur lien profond.

à suivre…

Notes sur le Prélude, II


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