« Dans l’inconscient de la lumière », Bonnefoy, Wordsworth

Dans La longue chaîne de l’ancre (2008), Yves Bonnefoy consacre un sonnet à Wordsworth. Il évoque un troublant épisode du Prélude. Je vous propose ici la traduction de cet épisode (dans la version du 1805), puis le sonnet d’Y. Bonnefoy.

Un soir (sans doute elle [la nature] guidait mes pas)
J’embarquai seul sur la barque d’un pasteur,
Un esquif, amarré au tronc d’un saule
Dans une grotte de pierre, son port d’attache.
C’était près des rives de Patterdale, un vallon
Auquel j’étais inconnu, là accourut
Un écolier aventureux pendant ses vacances :
Je cheminai depuis l’auberge du village,
A peine avais-je aperçu le petit esquif,
Découvert par un hasard inattendu
Que je dénouai l’amarre et montai à bord.
La lune était haute et le lac brillait, lumineux
Au milieu des montagnes chenues ; je m’écartai
Du rivage, frappant l’eau de mes rames, frappant encore,
En rythme, et mon petit bateau se mit en route,
Tel celui qui avance d’un pas régulier,
Mais qui, le front penché, se hâte. Cet acte furtif
M’emplissait d’un bonheur coupable, et ce n’est pas
Sans le murmure de la montagne, ses échos,
Que mon bateau s’avançait, laissant
Derrière lui, de chaque côté, immobiles,
De petits cercles brillant mollement sous la lune,
Jusqu’à ce qu’ils se confondent, ne faisant plus
Qu’un seul chemin de lumière étincelante.

Une crête de pierre se dressa
Au dessus de la caverne du saule
Et désormais (comme celui qui rame fièrement
De toute sa puissance) j’attachai mon regard
Au sommet de cette crête rocailleuse,
La limite de l’horizon – car derrière
N’étaient que les étoiles et le ciel gris.
O ma féerique embarcation ! à pleins bras
J’enfonce mes rames dans l’eau silencieuse
Et quand après l’effort je les relève ma barque
Fend l’eau, tel un cygne emporté.
Soudain, derrière cette crête rocailleuse (qui toujours
Limitait l’horizon) une immense falaise,
Comme animée d’une volonté de puissance,
Dresse la tête. Je rame et rame encore
Et sa stature ne cessant pas de grandir, l’immense falaise
S’interpose entre les étoiles et moi, toujours
D’un pas régulier, comme un être animé
Qui me poursuivait. Tout tremblant, je fais demi-tour
Puis me hâte sur les eaux silencieuses
En direction de la caverne et de son saule.
Là je laisse ma barque, en son lieu d’amarrage,
Puis m’en retourne au travers des champs, l’esprit
Grave et sérieux ; après que j’eus assisté
A ce spectacle, pendant de nombreux jours ma tête
Fut agitée par la sensation faible mais étrange
De modes d’être inconnus. Une obscurité
Régnait dans mon esprit – nommons-la solitude,
Ou abandon total. Plus de forme rassurante,
Celle des objets quotidiens, l’image d’un arbre,
De la mer ou du ciel, ni la verdeur des champs ;
Mais de puissantes, d’écrasantes formes, ne vivant pas
Comme les hommes, passèrent à travers mon esprit
Tout le jour, et hantèrent mes rêves nocturnes.

William Wordsworth

traduit par Maxime Durisotti (©, 2008) d’après W. Wordsworth, The Prelude. The four texts (1798, 1799, 1805, 1850), edition de Jonathan Wordsworth, Penguin Classics, 1995

*

UN SOUVENIR D’ENFANCE DE WORDSWORTH

Comme, dans le Prélude, cet enfant
Qui va, dans l’inconscient de la lumière
Et avise une barque et, entre terre et ciel,
Y descend, pour ramer vers une autre rive,

Mais voit alors s’accroître, menaçante,
Une cime là-bas, noire, derrière d’autres,
Et prend peur et retourne à ces roseaux
Où de minimes vies murmurent l’éternel,

Ainsi ce grand poète aura poussé
Sa pensée sur une heure calme du langage,
Il se crut rédimé par sa parole.

Mais des courants prenaient, silencieux,
Ses mots vers plus avant que lui dans la conscience,
Il eut peur d’être plus que son désir.

Yves Bonnefoy, La longue chaîne de l’ancre, Mercure de France, 2008

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