« Je me contente aisément de peu de mets », Montaigne, Yourcenar, Rousseau

Voici rassemblés quelques extraits plaisants où il s’agit… du manger. Il y a longtemps que j’avais l’idée d’un telle regroupement, mais l’idée m’en semblait un peu vaine. C’est donc pour lutter contre la dérive paresseuse d’une fin d’après-midi que je me livre à ce travail léger.

Dans L’Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar fait partager ses préférences végétariennes à Zénon :

Depuis l’époque où il avait égorgé lui-même un porc chez un boucher de Montpellier, pour vérifier s’il y avait ou non coïncidence entre la pulsation de l’artère et la systole du cœur, il avait cessé de trouver utile d’employer deux termes différents pour désigner la bête qu’on abat et l’homme qu’on tue, l’animal qui crève et l’homme qui meurt. Ses préférences en matière d’aliments allaient au pain, à la bière, aux bouillies qui gardaient quelque chose de la saveur épaisse de la terre, aux aqueuses verdures, aux fruits rafraîchissants, aux souterraines et sapides racines. L’aubergiste et le frère cuisinier s’émerveillaient de ses abstinences, dont l’intention leur paraissait pieuse. Parfois, cependant, il s’appliquait à manger pensivement un morceau de tripe ou un bout de foie saignant pour se prouver que son refus venait de l’esprit et non d’un caprice du goût.

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au noir

L’écriture de Yourcenar a cela de particulier qu’elle donne souvent l’impression d’avoir circonscrit tout un ensemble de données en quelques lignes ; sa richesse lexicale et sa tendance mesurée à l’inventaire lui confèrent un fort pouvoir résomptif qui contribue à mon sens à la rendre magnétiquement attirante.  – C’est une écriture qui ordonne, qui hiérarchise. De ses premiers écrits romanesques (Alexis) à ses mémoires, c’est une vaste entreprise d’ordonnance qui s’est mise en place : tenter d’ordonner les émotions (Alexis), le monde (Hadrien), vertige devant la confusion (Zénon), mettre en ordre les souvenirs, l’histoire personnelle (Le Labyrinthe du monde). Et l’agent principal de cette mise en ordre, c’est l’écriture, le style même de Yourcenar. Revenons à notre sujet : la célébration savoureuse d’un repas simple, les détails d’un régime et ses éventuelles raisons. Montaigne, à la fin des Essais, s’attarde longuement sur ses préférences culinaires et l’équilibre du goût. En voilà quelques lignes :

Je ne choisis guere à table ; et me prens à la première chose et plus voisine : et me remue mal volontiers d’un goust à un autre. La presse [abondance] des plats, et des services me deplaist, autant qu’autre presse : Je me contente aisément de peu de mets, et hay l’opinion de Favorinus, qu’en un festin, il faut qu’on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu’on vous en substitue tousjours une nouvelle : Et que c’est un miserable soupper, si on n’a saoullé les assistants de crouppions de divers oyseaux ; et que le seul bequefigue merite qu’on le mange entier. J’use familierement de viandes sallées ; si aymé-je mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n’en sert pas d’autre pour ma table, contre l’usage du pays.

Montaigne, Essais, III, XIII

Venons-en à Rousseau enfin, qui s’attarde quelques instants sur la nécessité d’être économe durant ses escapades en solitaire sur les routes de France.

Quoique je vécusse avec beaucoup d’économie, ma bourse insensiblement s’épuisait. Cette économie, au reste, était moins l’effet de la prudence que d’une simplicité de goût que même aujourd’hui l’usage des grandes tables n’a point altérée. Je ne connaissais pas, et je ne connais pas encore, de meilleure chère que celle d’un repas rustique. Avec du laitage, des œufs, des herbes, du fromage, du pain bis et du vin passable, on est toujours sûr de me bien régaler ; mon bon appétit fera le reste quand un maître d’hôtel et des laquais autour de moi ne me rassasieront pas de leur importun aspect. Je faisais alors de beaucoup meilleurs repas avec six ou sept sous de dépense, que je ne les ai faits depuis à six ou sept francs. J’étais donc sobre, faute d’être tenté de ne pas l’être: encore ai-je tort d’appeler tout cela sobriété, car j’y mettais toute la sensualité possible. Mes poires, ma giunca, mon fromage, mes grisses, et quelques verres d’un gros vin de Montferrat à couper par tranches, me rendaient le plus heureux des gourmands.

J.-J. Rousseau, Confessions, II

note : la « giunca » est une sorte de lait caillé, et les « grisses » sont des gressins.

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