Ennemis publics, M. Houellebecq/ B.-H. Lévy

C’était le secret éditorial le mieux gardé de la rentrée littéraire. Des rumeurs couraient : y aura-t-il un nouveau Houellebecq en cette rentrée 2008 ? Et non, ce sera un livre de courriers électroniques entre les deux têtes à claques du paysage littéraires français : Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy. La désinvolture nonchalante et les revendications de médiocrité du premier font grincer les dents depuis plus de dix ans ; l’autre, le dandy mondain, agace par sa grandiloquence et son lyrisme démodé. Et depuis presque un mois, le romancier nihiliste dépressionnsite et l’humaniste-idéaliste se montrent un peu partout, au Grand Journal, chez Picouly, Demorand, j’en passe, formant un improbable tandem.

Mais enfin, pourquoi pas ! Et cédant à la pression médiatique – et à ma curiosité – j’ai acheté Ennemis publics, bien moins inintéressant qu’il n’y parait. Je commencerai toutefois par souligner un point négatif. Tout nous oppose, commence par dire Houellebecq, et il faut s’y faire : le livre est en grande partie un dialogue de sourds. Non seulement les points de désaccord sont nombreux, mais il est fatiguant de sentir BHL tenter de réduire les opinions médiocres de Houellebecq à des postures provocatrices, feindre que son interlocuteur n’est pas si mauvais qu’il le dit. Ben si. De deux personnalités si fortes, si opposées, on était en droit d’attendre une vraie confrontation, un dialogue piquant ; il n’en ressort dans l’ensemble qu’un livre de courbettes.

Cela étant dit, l’échange donne lieu à des moments fort intéressants. Heureusement, les deux épistoliers ne passent pas leur temps à se lamenter sur le peu d’amour qu’ils suscitent, cela est vite réglé (BHL reste discret quant à ses détracteurs, alors que Houellebecq fait un inventaire vitriolé de ses têtes de turcs : Assouline, Naulleau…) Mais ce n’est pas là le centre du livre. Les deux écrivains se laissent aller à l’évocation de souvenirs d’enfance avec une honnêteté inattendue. Le portrait du père, par exemple, par chacun d’entre eux donne lieu à de belles pages. BHL :

Il était un roi reclus.
Il jouait aux échecs, je le répète, mais seul, ou avec moi, ou, à la fin, avec un ordinateur.
Il était un personnage lumineux, mais étranger à sa propre lumière et n’en tirant, bizarrement, pas parti : les autres dans la chaleur, la clarté qu’il dégageait ; lui dans cette ombre qu’il avait voulue et où se donnait libre cours son nouveau goût pour l’austérité, la solitude, le silence.

p. 55

Mais je retiendrai surtout les pages dédiées aux modèles littéraires, aux lectures marquantes. Les deux écrivains reconnaissent leur admiration commune pour Baudelaire, admiration poétique bien sûr, mais aussi reconnaissance d’un pair suprême dans son statut d’ennemi de la société. Houellebecq revient sur sa découverte de Pascal et de Schopenhauer notamment :

Les droits de l’homme, la dignité humaine, les fondements de la politique, tout ça je laisse tomber, je n’ai aucune munition théorique, rien qui puisse me permettre de valider de telles exigences.
Demeure l’éthique, et là oui, il y a quelque chose. Une seule chose en vérité, lumineusement identifiée par Schopenhauer, qui est la compassion. A bon droit exaltée par Schopenhauer, à bon droit vilipendée par Nietzsche comme source de toute morale. J’ai pris – cela n’est pas nouveau – le parti de Schopenhauer.

p. 179

Le prétexte de la correspondance offre à chacun l’occasion d’une liberté de ton qui rend le livre agréable à lire, même quand BHL s’embarque dans des considérations théologiques ou philosophiques. Qui se heurtent, d’ailleurs, à la très courtoise insensibilité de Houellebecq. Il y a d’ailleurs quelque chose de comique dans l’imperturbabilité de Houellebecq, dans son obstination à refuser plus de dignité à un homme qu’à un chien, dans sa manière de sauver l’économie française en proposant de tout miser sur le tourisme. Mais il est émouvant aussi de le voir regretter parfois de devoir jouer un personnage devant les médias, quand il dit que seul l’encouragement des lecteurs anonymes lui remonte le moral, ou qu’il rêve que les poètes se lèvent de leur tombe pour lui répondre.

Dans l’ensemble, les contributions de Houellebecq me semblent plus honnêtes, plus enrichissantes : BHL se laisse vite emporter dans des pages d’un enthousiasme fatigant, alors que Houellebecq se laisse parfois franchement aller au jeu de l’introspection, de la confidence – certes toujours sur un mode furtif. Ce n’est pas pour en rajouter sur le dos du philosophe mal aimé, mais on l’eût peut-être préféré plus recueilli.

*

Michel Houellebecq et Bernard-Henri Lévy, Ennemis publics, Flammarion-Grasset, 2008, 336 p., 20 €

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