« Amor Fati », David Gascoyne

David Gascoyne (1916-2001)

David Gascoyne (1916-2001) est l’un des plus grands poètes anglais du XXe siècle, et le plus marquant des Surréalistes d’outre-Manche. Il est l’auteur du Premier manifeste anglais du surréalisme (écrit en français), où il se fait le passeur des idées et de la rhétorique de Breton. Durant les années 30, il vient en France et devient l’ami de Dalí, Ernst, Miro, Eluard ; mais aussi et surtout du couple Jouve : il traduira nombre des poèmes de Pierre Jean Jouve en anglais, et suivra une psychanalyse avec Blanche.

D’une richesse extraordinaire, sa poésie se situe d’abord dans la filiation de Hölderlin (qu’il traduit), Blake, Yeats, Rimbaud, entre autres ; et dans un dialogue constant avec les poètes et artistes contemporains : Fondane, Soupault, Magritte… Tendue entre la fascination pour la mort et celle du Christ, elle peut-être d’une incandescence rare d’un point de vue spirituel. Pour autant, elle n’en est pas coupée de son temps, et témoigne d’un fort ancrage dans l’époque contemporaine, d’une conscience aiguë que quelque chose de l’histoire se joue. Enfin, une grande humanité anime les poèmes de David Gascoyne, dont beaucoup sont par exemple consacrés à la mémoire de défunts proches. Mais ces quelques mots ne rendent pas compte de la variété de la poésie de Gascoyne, de ses obsessions et, parfois, de sa folie ; il faut lire Gascoyne !

Bien qu’il bénéficie d’une grande notoriété dans le monde de la poésie, il faut déplorer l’absence d’un bon volume de traductions. Il a pourtant été beaucoup traduit : par Eluard, Jouve, entre autres ; espérons qu’un éditeur comble un jour cette lacune !

Je vous propose ici une traduction du poème « Amor Fati », qui n’est sans doute pas l’un de ses plus grands poèmes, mais dont le vers initial m’obsède : « Beloved enemy, preparer of my death ». Il y a une grandiloquence shakespearienne dans ce vers. J’aime tout ce qu’évoque le syntagme « preparer of my death » : c’est autant l’ennemi vigilant et funeste, pour reprendre Baudelaire, que la servante : l’officiant patient et dévoué de ma mort, dont il prépare le lit, dont il dresse la table. Je suis touché par la grande détresse dont témoigne ce poème, qu’engendre une urgence physique (crenched, drought, convulsion…) que nulle parole ne parvient à délier ; une sorte de crampe intellectuelle. La traduction n’est pas parfaite, et je n’arrive pas à la relire sans en changer un mot…

*

AMOR FATI

Ennemi bien aimé, qui prépares ma mort,
Quand il ne reste désormais plus aucun vêtement
Pour étouffer l’impact crispé des membres,
Quand une sécheresse réciproque touche notre haleine impatiente,
Et que les langues jumelles luttent pour atteindre la surface
De l’épaisse marée – un courant douloureux
Qui nous vide de l’intérieur – quand le désir
Du sang n’est plus qu’un pâle rougeoiement
Et que les convulsions accourent en rafales accélérées,
Parler devient fatal : Ne rompt point
Ce vide par lequel notre silence parle
De sa triste et muette fureur à l’étoile
Dont le scintillement déchire
Le ciel lourd sous lequel nous gisons
Et nous heurtons l’un l’autre, oh, irrémédiablement !

David Gascoyne
Traduit par Maxime Durisotti (© 2008), d’après les Selected Poems, Enitharmon Press, 1994, p. 97

One thought on “« Amor Fati », David Gascoyne

  1. Blandine L. mercredi 30 septembre 2015 / 20:45

    Merci pour cette présentation et cette belle traduction d’Amor Fati, que je découvre. Saviez-vous que Gascoyne avait lui aussi traduit ce poème (ainsi que quelques autres) ? J’ai traduit son deuxième recueil, Man’s Life Is This Meat (1936), qui paraîtra en version bilingue avant la fin de l’année, recueil auquel je compte ajouter quelques autres poèmes dits « surréalistes » et certaines de ses autotraductions.
    Je découvre également votre traduction précise de « Sonnet : The Uncertain Battle » sur le Festin de Babel, et l’erreur que vous signalez (« beind » au lieu de « behind ») dans les Selected Poems est bien une coquille, rectifiée dans les New Collected Poems parus en 2014 chez Enitharmon. Heureuse en tout cas de constater que Gascoyne continue d’être lu et apprécié !

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