Séraphine, Martin Provost

Séraphine retrace la vie de Séraphine Louis, dite Séraphine de Senlis (1864-1942), artiste peintre dont les toiles fleuries sont souvent rapprochées de l’art naïf.

C’est aussi la troisième réalisation de Martin Provost, qui sert ici un film tout en nuance, plein d’élégance et d’émotion. En effet, ce film s’attache à un personnage méconnu avec une attention et une délicatesse rares dans cinéma biographique français (je pense à l’effrayant La Môme, monstre cinématographique et biographique, ramassis de clichés et d’effets épuisants), mais il a aussi le mérite d’éviter bien des écueils du film sur l’art (exit la grande scène de l’artiste furieusement inspiré devant sa toile…). Il convient d’emblée de saluer la performance de Yolande Moreau, dont le physique épais, le parler fruste et surtout le talent, rendent le personnage de Séraphine très attachant et plein de grâce. Mais cela est dû aussi en grande partie à la subtilité du filmage et de la mise en scène, qui jamais ne cherchent à rien souligner. C’était pourtant l’un des risques majeurs : montrer avec emphase tout ce que peut receler de poétique un personnage simple, la grâce des brutes. Mais non, Martin Provost respecte l’intégrité de Séraphine, sa dévotion sans mesure ou bien ses rêves de gloire quand la reconnaissance l’atteint enfin. L’erreur aurait été de faire de Séraphine une Félicité ; mais le film n’est en rien Flaubertien, ni le récit ni la mise en scène n’ont cette austérité extrême d’Un cœur simple, et heureusement. Si le cœur de Séraphine est simple, le réalisateur entend en tirer la profondeur et l’énergie.

L’histoire de Séraphine, c’est celle d’une femme de ménage qui gagne difficilement sa vie, mais qui dépense le peu qu’elle gagne dans l’achat de pots de peinture. C’est son ange gardien qui lui a intimé l’ordre de peindre, et c’est toujours profondément inspirée par la Vierge qu’elle peint, à quatre pattes, dans le minuscule réduit qui lui sert de chambre. Pour préparer ses couleurs elle a « ses petits secrets » : du sang de porc dont elle prélève quelques centilitres chez un boucher, de la cire fondue des cierges, etc… Mais à aucun moment le film ne tombe dans le misérabilisme ; l’émotion est ailleurs, dans l’obstination fervente d’une femme assiégée par une vision qu’elle sait divine. Ce qui intéresse le réalisateur, c’est justement cette dévotion absolue de Séraphine à son art, qui peint sans rien attendre en retour. Citant Thèrése d’Avila, elle rappelle que l’on trouve Dieu dans ses casseroles. Peindre, c’est un acte de piété, de foi, un acte d’amour et de reconnaissance, peu importent les conditions misérables de vie et les humiliations quotidiennes ; et il fallait beaucoup de réserve et de discrétion pour rendre cette équation spirituelle à l’écran sans la rendre lourde ou démonstrative.

Le film se centre sur la rencontre de deux solitudes : celle de Séraphine, et celle du marchand d’art Wilhelm Uhde, (Ulrich Tukur) l’un des premiers acheteurs de Picasso, découvreur du douanier Rousseau. Uhde, qui à la veille de la Première Guerre mondiale s’est retiré à Senlis afin de trouver un peu de paix, et a Séraphine comme femme de ménage. Premier admirateur de ses toiles, dont il a connaissance par un heureux hasard, il va la pousser à perfectionner son art. C’est grâce à lui qu’elle approfondira sa vision artistique, que les quelques pommes ou fleurs qu’elles peignaient sur une planche de bois viendront remplir des toiles géantes de leurs motifs répétitifs et de leurs couleurs enflammées. – Moi aussi, il m’arrive d’avoir peur de mes toiles, confie-t-elle… – De retour en France après la guerre, il devient son mécène, et lui promet une exposition à Paris qui ne verra malheureusement jamais le jour à cause de la crise économique des années trente. Après quoi l’on voit Séraphine sombrer dans la folie avant d’être internée à Clermont. Elle mourra en 1942, à Villers sous Erquery.

La musique de Michael Galasso (auteur de la mémorable bande son d’In The Mood for Love, rien que ça !) sert merveilleusement le film. Les cordes ne trament aucune mélodie, mais vibrent plus ou moins fort, passent en un instant de l’harmonie à la dissonnance ; tout cela forme un écho pénétrant au destin de Séraphine, qui assume son intensité et son étrangeté.

Cet article ne ressemble pas vraiment à une critique cinématographique en règle, mais j’espère en tout cas que vous irez voir Séraphine, qui me semble un exemple de biopic tendre et respectueux.

*

Séraphine, de Martin Provost, avec Yolande Moreau, Ulrich Tukur, Anne Bennent, en salle depuis le 1er octobre.

Voir la belle note de François Thoraval sur son blog.

Bande-annonce

Le site du film : http://www.seraphine-lefilm.com/index.html

A l’occasion de la sortie du film, le Musée Maillol organise une rétrospective sur Séraphine de Senlis depuis le 1er octobre jusqu’au 5 janvier 2009. Télécharger la brochure.

9 thoughts on “Séraphine, Martin Provost

  1. versionscelestes mercredi 15 octobre 2008 / 15:56

    Merci pour ce post, Maxime. Ce ne sera pas à strictement parler une critique cinématographique ; néanmoins je trouve ton texte fort intéressant. Ce qui compte, c’est le fait d’avoir attiré l’attention sur un film qui serait passer inaperçu, à mes yeux, en tout cas.

    Salutations célestes.

  2. nicole fraysse jeudi 27 novembre 2008 / 17:53

    superbe blog! je me suis permise de faire un copié collé , tout en citant les sources, de l’article sur Séraphine, le film de Provost! je me permets si vous êtes d’accord, de mettre un lien afin de venir vous découvrir!
    cordialement

  3. Florent A. samedi 28 février 2009 / 0:51

    Bonjour, j’ai vu Séraphine et j’ai vraiment aimé ce film, j’aimerais savoir le nom de la musique de Michael Galasso, celle qui passe le plus souvent, si on peut acheter le cd ou télécharger la musique légalement. Merci

  4. Christian dimanche 8 mars 2009 / 22:45

    Depuis plusieurs mois je cherche vainement la musique que Michael Galasso a composé pour ce film. Quelqu’un a t-il un tuyau ?

  5. Maxime lundi 9 mars 2009 / 8:07

    Eh bien je la cherche aussi ! Il me semble qu’elle n’a pas été éditée en CD pour l’instant. Espérons que sa distinction aux Césars accélèrera la sortie d’un disque.

  6. rosabijou vendredi 22 mai 2009 / 23:27

    Je viens de voir ce tres beau film et Oui, votre commentaire colle bien à l’émotion que m’a laissé » Séraphine » et qu’aucune critique « en règle » n’a sue rendre, comme quoi…la sensibilité n’a pas d’école.

  7. delapeinture mardi 23 juin 2009 / 7:52

    Merci à Maxime pour ce texte relatif à Séraphine.Etant pour ma part souvent décalé avec l’actualité, je n’avais pas vu le film à l’époque. Mais j’ai également rédigé un commentaire car le personnage pose des questions assez passionnantes.C’est pourquoi, j’invite très humblement A saut et à gambades à visiter mon blog ! François.

  8. Max-Louis dimanche 16 mai 2010 / 15:53

    Bon jour,

    Je viens de découvrir le film, et, par la même occasion votre billet sur Séraphine.
    En vérité, je m’intéresse peu, voire pas du tout, au biopic.
    J’ai été particulièrement touché par Séraphine. Un film intime et tout à la fois pudique.
    Votre billet sur le sujet apporte tout le reste de ma pensée. Merci à vous.

    Max-Louis

  9. Mathias lundi 31 janvier 2011 / 23:50

    Bonjour,

    Un film délicat, une musique qui ne l’est pas moins. Hélas ! Pour les amateurs de cette dernière, aucune sortie n’est programmée pour l’instant. Il n’y en aurait pas assez, en volume, pour remplir un CD.

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