Le Boulevard périphérique, Henry Bauchau

Le Boulevard périphériqueHenry Bauchau est de ces écrivains dont on comprend très vite qu’ils resteront, que la postérité leur ouvre déjà les bras. J’ai lu Le Boulevard périphérique juste après avoir lu son Antigone, qui date de 1997, et la même impression m’a saisi : ces livres sont nécessaires, ils répondent à une exigence humaine, il fallait qu’ils soient écrits, aujourd’hui. Rien de trop : écriture riche mais mesurée, expression claire de sentiments profonds, aucune concession à l’effet, aucune posture, ni de la part de l’auteur ni de celle des personnages, tout est admirablement juste.

Paris, 1980. Le narrateur du Boulevard périphérique, écrivain et psychanalyste comme l’auteur, se rend presque tous les jours à l’hôpital pour rendre visite à Paule, sa belle-fille, atteinte d’un cancer. Lors de ces trajets interminables en métro, en RER, et surtout en voiture sur le boulevard périphérique, il se souvient. C’est le souvenir d’un ami, d’abord, qui occupe son esprit : Stéphane, l’ami alpiniste qui jadis l’a initié à l’escalade et avec qui il a partagé d’intenses moments de fraternité et une amitié non dénuée d’ambiguïté. Le début du roman s’attarde sur de nombreux épisodes de leurs escapades dans les rochers, où le narrateur décrit à plaisir l’agilité de Stéphane, sa sérénité devant l’épreuve, cette incroyable aptitude qu’il n’aura jamais. Toutes ces descriptions de l’aérien Stéphane, pour qui escalader est devenu naturel et simple, sont un premier contrepoint à celles des trajets laborieux du narrateur pour se rendre à l’hôpital, et à la pesanteur des visites à l’hôpital, où il faut espérer malgré tout, en dépit de tout.

Stéphane est mort pendant la guerre, laissant au narrateur l’image impérissable de sa jeunesse. Il a été capturé par Shadow, un officier nazi au nom évocateur, presque trop évident. « L’ombre portée de la mort en soi », ainsi les éditeurs résument-ils le personnage sur la quatrième de couverture : c’est une belle et juste formule. Shadow, le narrateur l’a rencontré plusieurs fois après la guerre ; il s’est fait convoquer par lui à la prison. Durant ces entretiens – plutôt les monologues de Shadow – qui constituent l’une des matières les plus denses et les plus troublantes du roman, l’officier terrifiant s’explique sur la naissance du mal en lui, de sa vocation au mal ; il se considère comme la force négative qui pousse le monde, le démon d’Ivan Karamazov. Devenu chevalier de la merde en écoutant les récits de la Grande Guerre :

Quelque chose s’est ouvert en moi. De toute cette histoire, de tous ces combats de rats dans leurs trous, j’ai senti s’élever une immense odeur d’excrément et j’ai connu le monde tel qu’il est. Un monde inéxorablement en train de manger et d’expulser. J’ai décidé de laisser aux autres leurs châteaux intérieurs, leurs châteaux et cachots en Espagne. Moi, j’aurais le château intestin, le château de merde.

p. 159

Mais c’est surtout sur Stéphane que s’explique Shadow : lui aussi a été fasciné par l’alpiniste, au corps si léger et au mental si stable, si imperturbable. Il a vu en lui son correspondant positif, la force ou l’élan positifs dont il incarnait le contraire. Stéphane représente la part céleste de l’homme, aérienne, immortelle contre laquelle a lutté Shadow, pulsion de mort, chevalier de la finitude :

C’est cette supériorité, cet allégement mâle, corporel, sexué de Stéphane que j’ai brisés. Oui, je suis arrivé à faire entrer de force, tu entends, à faire ingurgiter à Stéphane une part suffisante de pesanteur pour être connu de lui.

p. 96

Entre ces deux pôles, ces deux incarnations antagonistes qui investissent de plus en plus la mémoire du narrateur : Paule, la belle fille malade, dans le corps de qui se joue présentement le combat entre la vie et la mort. Les deux personnages sortis de la mémoire du narrateur encadrent le présent, ils l’infusent et leur histoire est à la fois l’écho et l’allégorie de la maladie de Paule, sans toutefois s’y réduire.

Cette grande porosité entre les époques, entre les souvenirs et l’actualité, est rendue admirablement sensible dans l’écriture de Bauchau. Le livre est en grande partie constituée de l’anamnèse du narrateur : tous les souvenirs affleurent à la surface de la conscience, venant se superposer aux événements présents à la faveur de la libre association ; et ces incidences, plus ou moins fortes, plus ou moins troublantes, viennent peu à peu éclairer le jeu d’affects mis en place, et guider le narrateur vers une plus grande compréhension de sa vie. Les personnages de Bauchau ne sont que des projections de ses propres pulsions, de ses désirs, de ses angoisses ; et l’art du romancier consiste alors à mettre en ordre tout cela, à tenter de s’y retrouver et de progresser. Les dernières lignes du livre, si touchantes, si profondes, sont un moment de lumière arraché aux ténèbres de l’existence, un moment de grâce par quoi le roman tout entier trouve son sens ; l’équation entre l’espérance et la fatalité est résolue. Le roman tout entier, dont la question initiale peut être formulée ainsi  » à quoi sert d’espérer quand la mort est certaine ? » est une patiente, une sublime conversion à l’espérance et à la finitude.

*

Henry Bauchau, Le Boulevard périphérique, Actes Sud, 2008, 256 p., 19,5 €

Voir la page sur le site des éditions Actes Sud, où lire une belle note de l’éditeur Bertrand Py.

Le Boulevard périphérique a reçu le prix du livre Inter : voir le site de Radio France.

Site internet du Fonds Henry Bauchau.

leslivres

2 thoughts on “Le Boulevard périphérique, Henry Bauchau

  1. Loïc vendredi 10 octobre 2008 / 17:35

    je viens de terminer. Ennui total dans cette lecture. et puis cette fascination, ce respect pour ce ss, de la part du narrateur…brrrrr

  2. sylvie mardi 28 octobre 2008 / 19:20

    J’ai également lu ce livre avec intérêt et émotion.
    L’écriture est troublante de justesse, et la construction remarquable.
    C’est incroyable comme la multitude de tableaux très allégoriques présents dans ce texte s’y insèrent comme si de rien n’était .
    Une très belle manière de transfigurer la réalité.

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