« Good stuff, Yeats », Clint Eastwood

S’il ne bénéficie pas encore en France d’une renommée à la hauteur de son génie, Yeats n’en traverse pas moins les frontières culturelles. Il est même souvent cité, dans les livres et au cinéma. Dans Rois & Reine, Ismaël Vuillard (Mathieu Amalric) raconte à sa psychanalyste un rêve qu’il a fait d’après un poème de Yeats (qu’il prononce maladroitement « Yits »…). Le dernier livre d’Henry Bauchau, Le Boulevard Périphérique, qui a remporté récemment le prix du livre Inter, commence par une épigraphe empruntée à Yeats : « Marche doucement car tu marches sur mes rêves » / « Tread softly because you tread on my dreams » vers cité dans Equilibrium (2002). Le livre de Cormac McCarthy No Country for old men (adapté au cinéma par les frères Coen) emprunte son titre à un célèbre poème de Yeats : « Sailing to Byzantium ». Philip Roth a aussi emprunté le titre d’un de ses livres à ce poème : The Dying Animal traduit en français par La Bête qui meurt. J’achève ici le pesant catalogue d’exemples !

million-dollar-baby-mo-cuishleLe cinéma américain compte un autre grand lecteur de Yeats : Clint Eastwood a souvent confié son admiration pour le poète irlandais dans des entretiens. En 1995, dans Sur la route de Madison (The Bridges of Madison County), les deux amants échangent des vers tirés de « The Song of Wandering Aengus », un poème de 1899, tiré du Vent parmi les roseaux (The Wind Among The Reeds), un émouvant recueil amoureux. « The silver apples of the moon / The golden apples of the sun » prononce Richard (C. Eastwood), phrase immédiatement identifiée par Francesca (M. Streep) qui lui dit le nom du poème, à quoi Richard répond par une réplique anthologique : « Good stuff, Yeats » (comment traduire cela : « c’est bien, Yeats » oublie le côté désinvolte de sa réplique ; quelque chose comme « c’est trop cool, Yeats » est complètement à côté, mais il y a un peu de cela…). Et de s’expliquer : « Realism, dichotomy, sensuousness, beauty, magic, all that appeals to my Irish ancestry. » Richard a ou rêve d’avoir des origines irlandaises, comme Eastwood. Ce fantasme continue dans Million Dollar Baby (2004), dans lequel le réalisateur convoque à nouveau Yeats, et avec lui, tout un imaginaire irlandais et gaélique. On y voit Frankie Dunn (Eastwood) plongé dans un livre en gaélique, on le voit même lire Yeats en gaélique, langue que le poète maitrisait à peine : c’est en anglais qu’il a écrit toute son œuvre, poèmes, essais et pièces de théâtre. De même, le surnom qu’il donne à Maggie (Hilary Swank), Mo Chuishle (prononcer muh-kwishla) est une expression gaélique qui signifie littéralement « mon battement de coeur », mon sang, et par là, ma chérie (au sens affectif d’un père à son enfant). C’est à travers ce rêve de l’origine, de la terre et du folklore irlandais, à travers l’invention de « tout un monde lointain, absent, presque défunt » qu’Eastwood tente de comprendre son identité dans ce film. Proust a écrit quelque part qu’il n’y a de vrais paradis que ceux qu’on a perdus, c’est un peu cela que fait Eastwood, il tente de s’inventer un paradis perdu, dont Yeats serait comme la figure tutélaire.

UnforgivenDans ce film plus encore que dans Impitoyable (Unforgiven, 1992), Eastwood s’y représente en homme vieillissant, posant de manière brûlante et redoutable la question du sens de la vie, je veux dire : le sens du chemin accompli. Ces deux films, d’un point de vue narratifs, sont identiques : quelqu’un vient solliciter le vieil homme retiré, planqué, afin de demander son aide ; il refuse d’abord puis accepte à contre-cœur ; et enfin se prend malgré lui au jeu. Cette demande est dans les deux cas une occasion de réparer une erreur, de corriger la trajectoire du destin, et, peut-être, d’être sauvé ; cela est d’autant plus saillant dans Million Dollar Baby, où l’un des fils rouges de l’histoire est constitué des rencontres successives entre Frankie et le prêtre, le premier venant titiller de ses arguments rationnels la foi du second – qui lui rétorque à chaque fois : « Avez-vous écrit à votre fille ? » avec qui on devine qu’il est brouillé. Le questionnement spirituel de Frankie est réel et profond : il veut savoir s’il sera pardonné ou non, forgiven ou unforgiven, damné. Le titre du plus crépusculaire des westerns est bien mal traduit en français : il ne s’agit pas de savoir s’il est impitoyable, mais si le Seigneur le sera avec lui. A cet égard, le titre français renverse la problématique spirituelle du film en caractéristique psychologique de scénario de base. L’un et l’autre film semblent tous deux nier la possibilité d’un salut véritable, les deux issues proposées sont des saluts terrestres, des saluts par le mal, par la transgression : une dernière ivresse et une dernière fusillade d’un côté, et de l’autre l’euthanasie de sa presque fille adoptive.

Le rêve assumé d’un paradis perdu, une vie vouée à l’angoisse de l’échec : on doit à Eastwood un regard sur soi que l’on peut qualifier, pour le coup, d’impitoyable. La haine de soi qui infuse ses films en fait des réflexions extrêmement attachantes sur la vie. Et c’est l’exil qui semble être la sanction d’une telle vie. A la fin des deux films que j’ai convoqués ici, Eastwood se retire, le hors champ étant une métaphore de cet fuite hors de la vie. Unforgiven se termine – si mes souvenirs sont bons – sur un très beau plan de la campagne américaine éclairée par la lumière tamisée du couchant, sur quoi se détachent la silhouette d’une ferme et celle d’un arbre à contre-jour :

unforgiven2

Quel plus beau plan d’adieu au monde, quel plus bel Abschied ; c’est moins Yeats qui vient en tête qu’Hugo : « Le soleil s’est couché ce soir dans les nuées… ». Et si c’est ici le plan d’ouverture du film (ce que semblerait corroborer l’inscription du titre…) je continue à croire qu’un plan analogue clôt le film. Je ne me souviens plus si un plan si emblématique termine Million Dollar Baby, mais le film se termine bien par une sortie hors de l’histoire et du champ de Frankie Dunn. Frankie qui avait déjà manifesté son vœu de quitter la société : étant allé visiter Maggie à l’hôpital, il lui avait lu quelques vers de Yeats, de ce qui est peut-être son plus célèbre poème « The Lake Isle of Innisfree », que je reproduis ici dans son entier :

I will arise and go now, and go to Innisfree,
And a small cabin build there, of clay and wattles made:
Nine bean-rows will I have there, a hive for the honey-bee,
And live alone in the bee-loud glade.

And I shall have some peace there, for peace comes dropping slow,
Dropping from the veils of the morning to where the cricket sings;
There midnight’s all a glimmer, and noon a purple glow,
And evening full of the linnet’s wings.

I will arise and go now, for always night and day
I hear lake water lapping with low sounds by the shore;
While I stand on the roadway, or on the pavements grey,
I hear it in the deep heart’s core.

The Rose, 1893

Quelques gouttes d’eau tombant dans une fontaine avaient réveillé chez le jeune irlandais le souvenir du Walden de Thoreau, et suscité en lui l’écriture de ce si bel appel à la solitude et à la paix, loin du monde. Frankie ne cite pas le poème intégralement, mais rassemble quelques vers. Il rêve personnellement d’un lieu coupé du monde, où ne le poursuivrait pas la culpabilité d’avoir entraîné Maggie, et partant, de l’avoir mené jusqu’à cet accident tragique, où ne le poursuivrait pas non plus le souvenir de toute une vie ponctuée d’erreurs (son acolyte Eddie Scrap, interprété par Morgan Freeman, lui en veut encore de lui avoir fait manquer une occasion de gagner un grand combat ; son poulain le quitte pour un entraîneur qui lui offre de meilleurs combats), qu’il a eu l’orgueil de vouloir racheter en s’occupant de Maggie. C’est à tous ces fantômes que voudrait échapper Frankie. Non seulement Yeats incarne l’origine rêvée, mais il donne aussi au vieillard hanté par le remords l’horizon d’une vie meilleure, un rêve lui aussi. Dans ces fins de film où le personnage principal s’en va, où le cinéaste s’en remet à la beauté d’un paysage « immense et radieux » sans lui, j’ai peine à ne pas sentir l’effet le plus radical de la haine de soi. Décidément, that is no country for old men

Une note sur Gran Torino (février 2009) vient prolonger ces réflexions.

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