Montaigne, Zweig

ZweigVoilà un tout petit livre, mais d’une inestimable qualité.

C’est une petite biographie de Montaigne, que Zweig a rédigée vers la fin de sa vie. Il s’est déjà réfugié à Pétropolis lorsqu’il relit passionnément les Essais ; c’est un homme déjà dévasté par la certitude que l’horreur est inévitable. Comme l’écrit Roland Jaccard dans sa très belle préface, Zweig avait rencontré Freud lorsqu’il s’était installé à Bath, mais il acceptait avec bien moins facilement que lui le fait que la culture ne guérira pas l’homme de ses pulsions destructrices. Pour le médecin la barbarie nazie est une tragique confirmation de ses théories, et pour l’homme de lettres humaniste c’est le revers infligé par l’histoire à l’espoir construit et porté par toute une vie. Dans les tristes jours brésiliens que Zweig partage avec Lotte – il y aurait un roman à écrire cet amour me semble-t-il – Montaigne se dresse comme un modèle inattendu ; l’occasion pour Zweig de chercher un salut aux idées qu’il a défendues, et que le cours des événements semble fouler du talon.

Montaigne est l’homme d’une fin de siècle. La vague enthousiaste de l’humanisme a reflué lorsqu’il commence à écrire, la joie de vivre délirante de Rabelais (par ailleurs extrêmement critique et lucide sur les ambitions de son siècle) laisse place à une modestie presque obséquieuse, l’examen critique de toute chose se retourne contre soi : l’homme se retrouve définitivement seul ; Montaigne relève le défi :

Même aux temps fanatiques, à l’époque de la chasse aux sorcières, de la « Chambre Ardente » et de l’Inquisition, les hommes ont toujours pu vivre ; pas un seul instant cela n’a pu troubler la clarté d’esprit et l’humanité d’un Erasme, d’un Montaigne, d’un Catellion. Et tandis que les autres, les professeurs en Sorbonne, les conseillers, les légats, les Zwingli, les Calvin, proclament : « Nous connaissons la vérité », la réponse de Montaigne est « Que sais-je ? » ; tandis que, par la roue et l’exil, ils veulent imposer : « C’est ainsi que vous devez vivre ! », son conseil à lui est : pensez vos propres pensées et non pas les miennes ! Vivez votre vie ! Ne me suivez pas aveuglément !

pp. 92-93

Pour Zweig, Montaigne incarne la volonté de liberté qui rédime un siècle voué à la violence et la barbarie. C’est un auteur qui ne s’offre entièrement qu’aux lecteurs mûrs, il faut avoir été suffisamment enduré « d’expériences et de déceptions » pour comprendre le sens de la posture sceptique de Montaigne :

Seul celui qui, dans le bouleversement de son âme, est contraint de vivre une époque où la guerre, la violence, la tyrannie des idéologies menacent la vie même de chacun et, dans cette vie, sa substance la plus précieuse, la liberté de l’âme, peut savoir combien il faut de courage, de droiture, d’énergie, pour rester fidèle à son moi le plus profond en ces temps où la folie s’empare des masses. Il faut d’abord avoir soi-même douté et désespéré de la raison, de la dignité de l’homme, pour pouvoir louer l’acte exemplaire de celui qui reste debout dans le chaos du monde. […] Ce n’est que quand le destin nous rendit frères que Montaigne m’apporta son aide, sa consolation, son amitié irremplaçables ; que son destin en effet est désespérément semblable au nôtre.

pp. 13-14 & 17

L’identification est absolue. Montaigne est un exemple et un miroir, il est celui qui a succédé là où, peut-être, j’ai échoué ; à tout le moins, écrire sur Montaigne, c’est d’emblée, pour Zweig, poser la question du sens de son engagement intellectuel, et de son exil brésilien, de sa vie. Montaigne semble le lieu d’un dernier espoir, mais peut-être aussi l’ultime révélateur de la fatalité. Combien de temps a séparé la rédaction de ce petit livre du jour où les époux Zweig prirent la tragique décision de hâter conjointement leur fin ?

Lorsque j’ouvris ce petit livre, je m’étais armé d’un crayon gris et d’une règle afin de souligner, comme je le fais souvent pour les essais, les phrases marquantes ou les grandes étapes du raisonnement. Je m’aperçus cependant que chaque phrase méritait d’être retenue. Le premier chapitre, dont sont tirées les quelques lignes que je viens de citer, est une déclaration de fraternité totale avec Montaigne. Puis en à peine cent pages, Zweig retrace la vie de Montaigne, l’acquisition récente par la famille du titre de noblesse, son éducation, la retraite dans la bibliothèque, les voyages, les charges publiques ; il tente d’expliquer les raisons et les motivations de son indépendance, et s’attarde surtout sur la recherche obstinée de « l’essence », qui fascine visiblement l’autrichien. Car Montaigne a passionnément cherché à n’être que soi-même : « Il n’est ni Diogène qui se cache dans son tonneau, ni Rousseau qui se jette dans la folie monomaniaque de la persécution […] D’avoir cultivé son moi ne l’a pas rendu solitaire, mais au contraire lui a apporté des milliers d’amis. » (p. 85) Quelle leçon que cette fidélité à soi-même, mais quelle statue effrayante pour Zweig.

*

Stefan Zweig, Montaigne, PUF, Quadrige, traduit de l’allemand par Jean-Jacques Lafaye et François Brugier, et révisé par Jean-Louis Bandet, 1982, 125 p.

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