« Mais puisque enfin mon nom doit vivre », Rousseau

Continuation du précédent message sur Rousseau : « Un de ces moments trop rares »

Statue de Rousseau à GenèveSi Les Confessions captivent le public contemporain avec la même vigueur, c’est sans doute que la voix de Rousseau est si authentique, que le trait y est si plein. Le geste de Rousseau est indéfinissable, tant s’y confrontent les déterminations : l’ambition littéraire et l’attente de la gloire posthume brouillent le souci de rassembler l’unité de sa vie ; tantôt plaidoirie pro domo et exacerbation du sentiment de persécution, retour ému sur des moments de grâce ou récit de voyage… Les Confessions satisfont aussi notre avidité conceptuelle, puisqu’on y devine ici tel processus psychique, ou que là l’auteur nous offre tel commentaire du travail autobiographique, de ses buts, de ses difficultés. Et c’est bien malheureusement que l’on se voit obligé de ne s’attacher qu’à l’une des ces facettes que l’on repère, quand on prétend commenter le texte si dense de Rousseau, sacrifiant l’unité du geste ; car tout ceci infuse plus ou moins également la parole de l’auteur, tout ceci s’écoule librement dans le flux de l’écriture. Et ce que je dis ici des Confessions peut se dire pour bien des œuvres, voire pour toutes les grandes œuvres artistiques, et bien d’autres l’ont dit avant moi !

Mais le texte de Rousseau me semble proposer un moyen de le questionner, que j’ai déjà tenté de définir dans le précédent message sur Rousseau. En m’appuyant sur un passage du livre III, je proposais de creuser l’idée d’un agent secret qui détermine l’existence, cause finale de la personne. André Breton commence Nadja par un célèbre « Qui suis-je », qu’il reprend immédiatement en « Qui je hante ? » ; eh bien je retournerai la question de l’identité en « Qui me hante ? ».

Cela revient, pour étudier Les Confessions, à considérer le texte comme une tension perpétuelle vers un autre, imaginaire, irréel, impossible : l’individu réalisé, parfaite actualisation de la puissance contenue par l’être. Le texte des Confessions me semble tendu entre d’un côté l’attachement inéluctable à soi, être impur, déchiré par les passions, mû par les ambitions, « sick with desire », ce moi qui s’interroge et dont il tente de réinventer la vie ; et d’un autre côté, cet autre soi, homme bon, homme fidèle à ses principes, bon citoyen. – Comment ne pas sourire, voire, être stupéfait, devant les allégations de Rousseau lorsqu’il raconte le placement systématique de ses nombreux enfants aux Enfants-Trouvés ; admirons comme il passe d’un éloge narcissique de ses qualités et de sa valeur à la justification de choix troublant :

Si je me trompai dans mes résultats, rien n’est plus étonnant que la sécurité d’âme avec laquelle je m’y livrai. Si j’étais de ces hommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au dedans desquels aucun vrai sentiment de justice et d’humanité ne germa jamais, cet endurcissement serait tout simple ; mais cette chaleur de cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste ; cette horreur du mal en tout genre, cette impossibilité de haïr, de nuire, et même de le vouloir ; cet attendrissement, cette vive et douce émotion que je sens à l’aspect de tout ce qui est vertueux, généreux, aimable : tout cela peut-il jamais s’accorder dans la même âme avec la dépravation qui fait fouler aux pieds sans scrupule le plus doux des devoirs? Non, je le sens et le dis hautement, cela n’est pas possible. Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n’a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J’ai pu me tromper, mais non m’endurcir. Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé; mais, loin que ma raison m’ait donné le même avertissement, j’ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à madame d’Épinay ou à madame de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens? Je l’ignore; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents : il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus.

Les Confessions, VIII

Mais comment ne pas sentir non plus le déchirement entre soi et soi, entre la noblesse des ambitions et le peu de consistance morale des agissements. L’écriture de Rousseau est animée d’un double mouvement de reconnaissance d’une promesse philanthropique et de déploration du peu de fidélité de sa vie à cette promesse. Les Confessions sont une tentative de combler le gouffre qui existe en lui, et que le remords augmente. – Ce à quoi on pourrait rétorquer que Rousseau gaspille son encre à la formulation de vœux pieux, et qu’il espère ainsi combler son défaut de moralité par une dépense rhétorique ; ce que je nomme une promesse ne serait qu’un trop grand crédit accordé à ses prétentions morales. Cela ne serait pas faux si déjà le projet philanthropique de Rousseau n’animait pas toute son œuvre, de ses Discours à ses mémoires. De plus, il y a chez Rousseau une conscience de sa propre valeur, un orgueil certain qui le confirme dans certains de ses choix ; Rousseau a l’intime conviction qu’il a, si je puis dire, un rôle à jouer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sentiment d’avènement à soi-même qui innerve Les Confessions, surtout la première partie ; sur l’engouement pour la littérature, que la lecture des Lettres philosophiques, entre autres, lui procure. Sur cette force qu’il sentait en lui, sans savoir encore à quoi la dévouer :

Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d’une chose à l’autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l’étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d’en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu.

[…]

L’épée use le fourreau, dit-on quelquefois. Voilà mon histoire. Mes passion m’ont fait vivre, et mes passions m’ont tué. Quelles passions ? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus puériles, mais qui m’affectaient comme s’il se fût agi de la possession d’Hélène ou du trône de l’univers.

Les Confessions, V

Dans un très beau passage des Mémoires d’outre-tombe, après avoir décrit les sorties de chasse avec son père, Chateaubriand raconte le sentiment d’inflation du désir et de l’énergie que la chasse ne satisfaisait ni n’épuisait plus ; il ne savait cependant pas encore à quoi destiner cet élan de l’être: « mon esprit et mon cœur s’achevaient de former comme deux temples vides, sans autels et sans sacrifices ; on ne savait pas encore quel Dieu y serait adoré. » Il en fut de même pour Rouseau, me semble-t-il. Et pour faire enfin place des vers que j’affectionne particulièrement, je citerai Apollinaire, qui dans « Cortège » raconte lui aussi son avènement à soi : « Un jour / Un jour je m’attendais moi-même / Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes / Pour que je sache enfin celui-là que je suis ». Rousseau aussi a cherché à savoir celui-là qu’il était, hanté par sa présence autant que par l’impossibilité de son avènement. La jeunesse de Rousseau témoigne de cette impatience de se connaître, cette attente de soi, et ce sentiment que l’on est porteur d’une promesse que la vie doit réaliser. La vie de Rousseau est ainsi partagée entre la certitude d’une vie promise à quelque chose de grand, et le triste accomplissement de cette promesse, à savoir les brouilles nombreuses avec ses contemporains (Diderot, Grimm, Voltaire, Hume…), les fausses allégations colportées par la rumeur publique. L’écriture de Rousseau fait un grand écart vertigineux entre glorification et mortification de soi, entre les déclarations d’amour absolu pour l’humanité et le désir de « rompre en visière » avec le genre humain – Rousseau reprend mot pour mot l’expression d’Alceste ! (livre VIII)

C’est entre ces deux pôles, dans cette déchirure que Rousseau bâtit son mythe : « Qui que vous soyez, qui voulez connaître un homme, osez lire les deux ou trois pages qui suivent : vous allez connaître à plein J.-J. Rousseau. », peut-on lire au livre VII. Le sentiment de sa renommée obsède Rousseau, qui se considère comme maudit. Un passage du livre IV me semble éloquent à ce propos :

En me conduisant dans la chambre qui m’était destinée, il [le secrétaire d’ambassade] me dit : « Cette chambre a été occupée sous le comte du Luc par un homme célèbre du même nom que vous : il ne tient qu’à vous de le remplacer de toutes manières, et de faire dire un jour, Rousseau premier, Rousseau second. » Cette conformité, qu’alors je n’espérais guère, eût moins flatté mes désirs si j’avais pu prévoir à quel prix je l’achèterais un jour.

Les Confessions, IV

C’est de Jean-Baptiste Rousseau qu’il s’agit, qui a résidé quelques années auparavant dans ce même hôtel. Ce Rousseau-là fut banni à cause de poèmes licencieux : du pain béni pour Jean-Jacques qui voit son nom doublé de la mémoire d’un exilé, auguste patronage. Jean-Jacques Rousseau, ce nom, est l’emblème de ce gouffre, tout se passe parfois comme si les confessions étaient une grande tentative de redonner sa cohérence et son sens à son nom. Le nom qui portait une promesse philanthropique s’est transformé en l’exemple d’une damnation. Alors, c’est avec résignation que Rousseau accepte sa renommée :

Si ma mémoire devait s’éteindre avec moi, plutôt que de compromettre personne, je souffrirais un opprobre injuste et passager sans murmure ; mais puisque enfin mon nom doit vivre, je dois tâcher de transmettre avec lui le souvenir de l’homme infortuné qui le porta, tel qu’il fut réellement, et non tel que d’injustes ennemis travaillent sans relâche à le peindre.

Les Confessions, VIII

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