L’escalier en spirale, Yeats

L\'escalier en spiraleAvec L’escalier en spirale, Jean-Yves Masson achève l’entreprise de traduction en français de l’intégrale des poèmes de William Butler Yeats, commencée en 1991 avec Les Cygnes sauvages à Coole.

Ouvrir un des derniers recueils de Yeats, c’est s’offrir au mouvement frénétique d’une parole déchirée entre les diverses tentations qui l’assaillent, oscillant presque follement entre des vœux de pureté et la haine de soi, entre la célébration de ce monde et l’imagination de régions où vivre. L’escalier en spirale (1938), dernier des recueils que Yeats a publiés de son vivant (avant la publication posthume des Derniers poèmes), ne manque pas à cette loi. C’est la voix d’un homme qui, à près de soixante-dix ans, sent approcher la mort et tente de se révolter contre elle, cherche des issues et des extases ; la voix d’un poète qui amorce sur son œuvre un regard plein de doute. C’est dans ce livre que l’on trouve le poème intitulé « Mort », où Yeats écrit, comparant le sort des hommes à celui des animaux, qui meurent sans peur ni espoir, écrit que « C’est l’homme qui a créé la mort ». La singularité de l’homme tient dans le sentiment profond de sa finitude. Cette connaissance effroyable semble pousser Yeats à la folie poétique : un cycle poétique comme « Incertitude » (« Vacillation ») témoigne d’une grande instabilité psychique, dont le poète est la victime autant que le témoin impuissant ; Yeats s’y montre tour à tour empli d’un feu qui lui donne la sensation de pouvoir bénir toute chose, puis accablé par le remords et la honte:

Des choses dites ou faites il y a bien des années,
D’autres non faites et non dites mais
Que je pensais pouvoir dire ou faire
M’accablent, et il ne passe pas un jour
Sans qu’un souvenir ressurgisse
Dont ma conscience ou ma vanité s’épouvantent.

p. 85

Dans le sillage de La Tour (publié cinq ans plus tôt, en 1933) ce livre est le lieu d’un déchirement de la voix du poète, qui s’accomplira véritablement dans les Derniers poèmes. Avant que le fantôme de Platon ne vienne l’interroger sur la finalité de son œuvre, que l’écho renvoyé par la pierre ne lui intime de se coucher et de mourir, avant que son esprit ne soit pareil à une ménagerie de cirque désertée par les animaux, l’heure est aux crises, à l’incertitude, au dialogue avec soi-même. L’escalier en spirale contient plusieurs des immenses poèmes de Yeats, et je voue une admiration particulière au « Dialogue de l’âme et du moi ». Les deux partis s’opposent, chacun célébrant son symbole propre, mais quel emblème choisir pour l’esprit : l’escalier en spirale, symbole de l’ascension spirituelle, ou l’épée japonaise qui a traversé les siècles, et dont la lame tranchante inspire la vigueur, la force, la vie. Finalement le moi l’emporte sur l’âme, et proclame qu’il est prêt à tout recommencer :

Un homme vivant est aveugle et boit ce qu’il doit boire.
Qu’importe si les fossés sont impurs ?
Qu’importe si je dois revivre tout cela ?
Si j’endure la peine de grandir,
L’ignominie de l’enfance, la détresse
Du garçon qui devient un homme ;
[…]
Oui, je suis disposé à suivre jusqu’à leur source
Tous les événements par l’action ou par la pensée ;
A prendre la mesure du tout et à me pardonner le tout !
Quand un homme comme moi chasse le remords,
La douceur qui emplit le cœur est si grande
Qu’il nous faut rire et chanter, que nous recevons
La bénédiction de toutes choses, et tout ce
Sur quoi nous jetons les yeux est béni.

pp. 27-29

S’il parle de « se pardonner le tout », c’est que Yeats est hanté par le péché originel : il y reconnaît le « thème » d’Homère (« What theme had Homer but the original sin ? », et l’âme, dans ce poème, souhaiterait être délivrée « de ces deux crimes : naître et mourir » (« the crime of death and birth »). Mais cette obsession ne traduit pas tant la hantise du jugement dernier qu’un profond sentiment de salissure de la condition humaine, dont la finitude entache la capacité à rêver, à imaginer, qui est la part éternelle de l’homme.

Pris de peur au crépuscule de sa vie, il se forge pour apprivoiser la mort le rêve d’une « Byzance » (il avait déjà écrit la « Traversée vers Byzance » dans La Tour) où mourir ne serait plus que se métamorphoser en flamme, pour chevaucher ensuite un dauphin et revivre à l’envers sa vie (« An age is the reversal of an age » lit-on dans « Parnell’s funerals »). Yeats a choisi Byzance comme cité idéale car elle représente pour lui le plus haut degré d’accomplissement des hommes au sein de l’Imagination : « Le peintre, le mosaïste, l’orfèvre travaillant l’or ou l’argent, l’enlumineur de livres sacrés étaient presque impersonnels, peut-être presque inconscients d’avoir un projet, absorbés dans leur sujet qui n’était autre que la vision de tout un peuple » écrivait-il dans A Vision. L’âge lui offre l’occasion d’une traversée poétique vers cette cité idéale où il pourrait enfin contempler à loisir cet être incréé, ce bel oiseau d’or sorti des forges de l’Empereur…

Miracle ! ouvrage d’orfèvre ou bien oiseau,
(Miracle plus qu’ouvrage ou oiseau),
Posé sur le rameau d’or à la clarté des étoiles
Peut chanter comme les coqs de l’Hadès
Ou, ulcéré par la lune, clamer à tue-tête
A la gloire du métal inaltérable
Son mépris pour le pétale ou l’oiseau ordinaires
Et pour toutes les complexités de boue et de sang.

p. 75

Il y a beaucoup à dire sur cette fascination pour Byzance (Kathleen Raine l’a très bien commentée d’ailleurs dans un chapitre de son admirable livre, traduit en français par J. Genet : W. B. Yeats et le pouvoir de l’Imagination), qui participe d’une tentation d’abjurer l’amour de la vie et de la condition humaine au profit d’un vaste rêve artistique. Toutefois, Yeats sait que « L’intellect de l’homme est forcé de choisir / Entre la perfection de la vie et celle de l’œuvre » (p. 71), et que le sacrifice de la vie abolit toute perspective de salut, et menace de réduire l’homme à un jeu malsain entre l’orgueil et le remords.

*

Ce n’est là qu’un tout petit parcours dans L’escalier en spirale, il faudrait encore bien des pages pour rendre compte de la diversité des images poétiques, pour expliquer les symboles qui obscurcissent parfois la lecture du recueil ou pour parler des poèmes plus subversifs où Yeats se plait à choquer l’étroitesse d’esprit et le puritanisme régressif de son temps. Je me suis attaché à rendre ici ce que la voix de Yeats a de plus saillant pour nous, que son érudition et son goût pour l’occultisme laissent parfois perplexes. Jean-Yves Masson a heureusement pourvu l’édition de notes très utiles ; et si certains poèmes demandent d’être dans une certaine mesure décodés, ils ne sont pas hermétiques, et la voix de Yeats est assez forte, assez énergique et troublante pour nous atteindre directement. Ses accès d’humeur ou les moments de grâce qui l’émeuvent, souvent rendus dans des vers d’une musicalité étonnante, ne manquent jamais de toucher notre sensibilité. C’est un poète d’autant plus proche de nous qu’il semble perpétuellement aux prises avec les différentes passions de l’esprit : le refus de la vie terrestre et la haine de la finitude, l’orgueil démesuré, ou bien au contraire le sentiment que chaque chose est bénie et mérite son attention, l’amour du bruit doux des galets dans la vague qui reflue. Il y a dans L’escalier en spirale un petit poème de quatre vers, que je trouve particulièrement fascinant :

SPILT MILK

We that have done and thought,
That have thought and done,
Must ramble, and thin out
Like spilt milk on a stone

*

LAIT REPANDU

Nous qui avons agi et pensé,
Qui avons pensé et agi,
Devons aller au hasard et nous disperser,
Comme du lait répandu sur une pierre.

pp. 42-43

La vision du lait répandu procure un sentiment d’horreur, tant elle résume admirablement la contingence de la vie humaine. Bien que l’homme essaye de donner un sens et une forme à sa vie, malgré les efforts de la pensée et l’énergie déployée, la vie n’est qu’une gerbe de lait qui échoue sur une pierre. Toutefois, Yeats ne semble pas amer, la vision s’impose mais ne provoque pas un de ces emportements dont pourtant sa poésie regorge par ailleurs ; le surgissement de l’image laisse toutefois un espoir, peut-être un peu de sens peut-il être arraché à la contingence. Il n’importe pas de répondre, mais de maintenir l’ambivalence de la vie, déchirée entre l’orgueil de l’homme et sa misérable condition.

*

W. B. Yeats, L’escalier en spirale, Verdier, 2008, présenté, annoté et traduit de l’anglais par Jean-Yves Masson, 224 p., 15 € – édition bilingue.

Voir la page du livre sur le site des Editions Verdier.

leslivres

2 thoughts on “L’escalier en spirale, Yeats

  1. versionscelestes lundi 19 mai 2008 / 11:47

    En effet, Maxime.

    Au fait, ton blog est très intéressant.

    Hasta pronto.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s