« Un triomphe ne sied guère qu’aux morts », Yourcenar

Dans les Mémoires d’Hadrien, l’empereur récemment couronné en vient à s’occuper des funérailles de son prédécesseur Trajan :

Un dernier soin restait à prendre : il s’agissait de donner à Trajan ce triomphe qui avait obsédé ses rêves de malade. Un triomphe ne sied guère qu’aux morts. Vivant, il se trouve toujours quelqu’un pour nous reprocher nos faiblesses, comme jadis à César sa calvitie et ses amours. Mais un mort a droit à cette espèce d’inauguration dans la tombe, à ces quelques heures de pompe bruyante avant les siècles de gloire et les millénaires d’oubli. La fortune d’un mort est à l’abri des revers ; ses défaites même acquièrent une splendeur de victoires. Le dernier triomphe de Trajan ne commémorait pas un succès plus ou moins douteux sur les Parthes, mais l’honorable effort qu’avait été toute sa vie. Nous nous étions réunis pour célébrer le meilleur empereur que Rome eût connu depuis la vieillesse d’Auguste, le plus assidu à son travail, le plus honnête, le moins injuste. Ses défauts mêmes n’étaient plus que ces particularités qui font reconnaître la parfaite ressemblance d’un buste de marbre avec le visage. L’âme de l’empereur montait au ciel, emportée par la spirale immobile de la Colonne Trajane. Mon père adoptif devenait dieu : il avait pris place dans la série des incarnations guerrières du Mars éternel, qui viennent bouleverser et rénover le monde de siècle en siècle.

Marguerite Yourcenar, Mémoires d’Hadrien

Ce qui rend ces paroles d’Hadrien si touchantes, c’est la conscience qu’il a de la surcharge affective que supportent les rites funéraires. En effet, l’apothéose de Trajan a quelque chose de démesuré, la reconnaissance est excessive – et Hadrien le sait ; mais la mort d’un être opère une mutation fondamentale : arraché à jamais à notre société, il en devient l’absent irrémédiable. La mort d’un être crée un vide que rien ne peut combler, qui motive cette dépense excessive d’hommages. Montaigne, ayant peut-être une pensée émue pour La Boétie, explique ainsi sa sympathie pour les défunts :

Voire, de mon humeur, je me rends plus officieux envers les trespassez : Ils ne s’aydent plus : ils en requierent ce me semble d’autant plus mon ayde : La gratitude est là, justement en son lustre.

Essais, III, IX

La spirale immobile de la Colonne Trajane...L’hommage existe en quelque sorte pour suppléer une incapacité à exister, à se défendre ; il vient tenter de combler un défaut de parole. La mort institue un « différend », dans le sens défini par Lyotard : le régime de parole des morts est l’absence, voire, l’impossibilité. En effet, quand Montaigne écrit qu’ils « ne s’aydent plus », on peut comprendre qu’ils ne peuvent plus s’aider, qu’ils sont privés d’une capacité qu’ils avaient. Les morts n’incarnent pas une absence de parole, mais une volonté frustrée de parler, ils sont cette incapacité radicale. La mort brise le cours de la vie, elle en interrompt le mouvement ; et dans le même instant, elle révèle son unité et sa grandeur, elle commence à indiquer le point de fuite – imaginaire, rêvé – qui fut la terre promise vers laquelle la vie du défunt fut tendue, orientée, aimantée. Elle commence à éclairer la vie du défunt comme un geste, mais un geste inaccompli, dissipé dans le néant, et révèle ainsi une grande frustration.

C’est du verbe latin defungor (accomplir, s’acquitter) que vient le mot « défunt » : le défunt est celui qui est quitte, qui en a fini avec (la vie). Mais si le défunt est celui qui a accompli son trajet de chose vivante, il demeure celui que des rêves obsédaient, source de désirs toujours insatisfaitts et d’ambitions jamais atteintes. La mort signe l’arrêt de frustration éternelle. Et rendre un hommage, c’est tenter désespérément de rattrapper le temps perdu, et d’offrir au défunt l’amour et la reconnaissance qui lui ont manqué toute sa vie. – « Les morts, les pauvres morts, ont de grandes douleurs » écrit Baudelaire, dans un poème dédié à la mémoire de Mariette, « la servante au grand cœur ». Ce court poème, au centre des Fleurs du mal est infusé par le remords, celui de n’avoir pas offert à Mariette la reconnaissance qu’elle méritait ; le remords est la preuve de la compassion et l’objet du don funéraire à Mariette.

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