« Un de ces moments trop rares », Rousseau

Jean-Jacques a entre seize et dix-huit ans, il est laquais dans une maison et se fait remarquer un soir pour sa bonne connaissance du français lors d’un repas. Tous les regards se tournent vers lui, entraînés par celui de Mlle de Breil dont il cherche par tous les moyens à attirer l’attention : « Que n’aurais-je fait pour qu’elle daignât m’ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot ! Mais point : j’avais la mortification d’être nul pour elle ; elle ne s’apercevait même pas que j’étais là. » Après qu’une fine remarque lui eut valu un premier regard, cette seconde intervention emporte à nouveau l’adhésion de la jeune fille :

Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de Mlle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier ; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d’impatience la louange qu’il me devait, et qu’il me donna en effet si pleine et entière et d’un air si content, que toute la table s’empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune.

Les Confessions, III

Et sans doute cette reconnaissance ne serait pas vécue si triomphalement si elle ne procédait pas avant tout d’une satisfaction érotique. Loin de Mme de Warens, avec qui il vivait une relation fusionnelle, Rousseau épie la moindre sollicitude féminine, et le moindre signe est pour lui une bénédiction. – Le regard d’autrui fait exister : tarte à la crème de l’existentialisme. Pour Rousseau le concert d’éloges flatte un ego en manque de reconnaissance : son statut permanent de laquais ou de valet ne lui permet pas d’exploiter ni de cultiver ses facultés intellectuelles ; et il délaisse facilement les études au profit d’une longue marche en compagnie d’un bon camarade. Ses jeunes années sont partagées entre d’un côté le bonheur absolu de l’existence chez Mme de Warens, et de l’autre les différentes fonctions qu’il occupe au gré de ses errances, baladé qu’il est d’une maison à l’autre, tantôt en fuite, tantôt chassé – les premiers livres des Confessions ressemblent en cela à un roman d’apprentissage. Cet épisode béni des regards tournés vers lui rachète ses errances géographiques et morales ; le concert d’acclamations confirme le sentiment de sa singularité, la certitude qu’un accomplissement devait avoir lieu – ce destin fût-il douloureux et chaotique. Rousseau est ambitieux, et l’attention concentrée sur lui réveille un orgueil puissant que la timidité et la pudeur étouffent encore.

RousseauMais Rousseau ne commémore pas tant un instant de gloire arraché dans le passé, qu’il ne dresse cet épisode, au moment d’écrire, comme l’un des seuls qui, rétrospectivement, « vengent [son] mérite avili ». Ce moment de l’adolescence venge les outrages subis dans le reste de sa vie ; lorsqu’il écrit ces lignes, Rousseau voit un épisode salvateur : ce moment aura, pour un instant au moins, validé ma singularité et réalisé ce que je suis véritablement – quoi que j’aie pu dire, être ou faire plus tard. Pendant ce court instant se sera levé celui qu’il a cherché à devenir, qu’il a poursuivi, qu’il a rêvé d’être : individu resté dans les cartons de l’existence, inaccompli ; cet individu, je l’assimilerai à une cause finale : à l’origine de tout, et vers la réalisation de qui tout tend, l’agent secret qui cherche à prendre forme à travers l’existence. – Magie d’un regard qui délivre un instant de l’inextricable ; quelque chose de l’homme futur, encore en germe dans l’enfant, est reconnu, la promesse de sa grandeur est formulée ; la crête du présent est éclairée par l’avenir, béni par lui.

Dans ces lignes de Rousseau, j’ai peine à ne pas sentir un appel au lecteur, une invitation à porter lui aussi ce regard salvateur sur le destin de l’écrivain. Fût-ce de manière involontaire ou inconsciente, le texte des Confessions, à ce moment, sollicite notre attention et notre bienveillance. Rousseau nous incite à chercher cet autre, à faire droit à cet être inaccompli, à le rédimer, et l’aider à advenir ; c’est à nous, lecteurs, de recomposer Rousseau – qui s’abandonne à notre jugement en confiance, pariant sur l’universalité des sentiments humains :

Si je me chargeais du résultat et que je lui [le lecteur] disse : Tel est mon caractère, il pourrait croire que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai pensé, tout ce que j’ai senti, je ne puis l’induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore même en le voulant, n’y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C’est à lui d’assembler ces éléments et de déterminer l’être qu’ils composent : le résultat doit être son ouvrage ; et s’il se trompe alors, toute l’erreur sera de son fait.

Les Confessions, IV

L’ouvrage de Rousseau tire en grande partie son charme de cette logique de l’abandon ; Les Confessions sont animées par le rêve permanent d’échouer sur la conscience du lecteur, en ses bras amicaux, sous son regard aimant. Souvent, tout se passe comme si la peur d’être englouti pour l’éternité dans l’incompris saisissait Rousseau, qui se jette vers nous ; je me souviens de cette phrase : « Cela ne veut pas rien dire » qu’écrit Rimbaud dans sa fameuse lettre dite du voyant, que la crainte de s’enfermer sur un régime de parole différent des autres hommes pousse à lancer ce touchant appel ; il y a un peu de cela dans les Confessions

Le travail du lecteur est entre autres de reconnaître que sous la diversité des expériences, malgré la dispersion de l’existence au gré des contingences de la vie, ne remue qu’un seul être, travaillé – sinon dévoré – par la conscience de son inaccomplissement. Du premier au dernier des mots qu’il écrit, un auteur ne cherche-t-il pas justement à révéler cet agent secret de son existence ; comme si chaque phrase des Confessions était attirée par cet être que Rousseau a vu se lever, tournée vers son accomplissement futur, comme s’il était un pôle magnétique qui orientait vers lui – terre promise, inaccessible – la charge affective de chaque mot. En honneur de cela, il me semble qu’il faut toujours avoir en esprit la conscience qu’en chaque phrase un grand geste se cherche ; il faut être à l’écoute de la dimension dynamique d’un texte, de sa tension ; et l’une des meilleures postures critiques me paraît celle qui accompagne un effort et rémunère un élan, plutôt, sinon autant, qu’elle juge un résultat.

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