« Un tour de l’humaine capacité », Montaigne

Au livre I de ses Essais, dans un chapitre intitulé « De la force de l’imagination », Montaigne écrit ceci :

Aussi en l’estude que je traite, de noz moeurs et mouvements. les tesmoignages fabuleux, pourveu qu’ils soient possibles, y servent comme les vrais. Advenu ou non advenu, à Rome ou à Paris, à Jean ou à Pierre, c’est tousjours un tour de l’humaine capacité : duquel je suis utilement advisé par ce recit. Je le voy, et en fay mon profit, egalement en umbre qu’en corps. Et aux diverses leçons, qu’ont souvent les histoires, je prens à me servir de celle qui est la plus rare et memorable. Il y a des autheurs, desquels la fin c’est dire les evenements. La mienne, si j’y scavoys advenir, seroit dire sur ce qui peut advenir.

Essais, I, XX

Ces remarques font suite à un inventaire de cas qui illustrent les pouvoirs de l’imagination, soit qu’elle trouble ou altère le jugement, soit qu’elle permette des réalisations extraordinaires. Montaigne en vient ensuite à s’expliquer sur l’usage de ses sources : que les faits relatés soient avérés ou non, qu’importe, du moment que la chose est possible. Comment ne pas se souvenir de la distinction d’Aristote entre l’historien et le poète : Montaigne ne cite pas Aristote, mais la similitude est frappante :

De ce qui a été dit résulte clairement que le rôle du poète est de dire non pas ce qui a réellement eu lieu mais ce à quoi on peut s’attendre, ce qui peut se produire conformément à la vraisemblance ou à la nécessité.

Poétique, IX, 1451 b, trad. Michel Magnien

Tel le travail du poète selon la définition d’Aristote, celui de Montaigne est de dessiner la forme du possible. On trouvera au fil des essais plusieurs exemples de ces possibles ; petit à petit, Montaigne va notamment travailler à élargir sa conception de l’homme, dont il commentera avec la même humilité les différentes formes, y reconnaissant toujours « un tour de l’humaine capacité ». Du moment que la vraisemblance garantit la possibilité de cet événement, Montaigne en récupère la relation au fil de son écriture. Son but d’écrivain semble être de recenser le maximum de déclinaisons humaines, d’agrandir la notion de l’homme pour faire droit à l’ensemble des possibilités de l’être humain.

Le livre II contient un essai assez surprenant et court, « Sur un enfant monstrueux ». Montaigne raconte avoir rencontré trois personnes qui conduisaient un enfant difforme « pour tirer quelque soul de le monstrer, à cause de son estrangeté ». Après avoir dûment décrit la difformité de l’enfant (« Au dessoubs de ses tetins, il estoit pris et collé à un autre enfant, sans teste, et qui avoit le conduit du dos estouppé, le reste entier »), Montaigne en vient à ironiser sur les prétendues divinations auxquelles auxquelles on se livrait à la vue de créatures difformes, rappelant enfin que Dieu ne crée rien sans intention :

Ce que nous appellons monstres, ne le sont pas à Dieu, qui voit en l’immensité de son ouvrage, l’infinité des formes, qu’il y a comprinses. Et est à croire, que cette figure qui nous estonne, se rapporte et tient, à quelque autre figure de mesme genre, incognu à l’homme. De sa toute sagesse, il ne part rien que bon, et commun, et reglé : mais nous n’en voyons pas l’assortiment et la relation. […] Nous appellons contre nature, ce qui advient contre la coustume. Rien n’est que selon elle, quel qu’il soit. Que cette raison universelle et naturelle, chasse de nous l’erreur et l’estonnement que la nouvelleté nous apporte.

Essais, II, XXX

Cette conclusion démontre non seulement la confiance de Montaigne dans la Création, mais aussi et surtout son effort pour établir l’égale dignité des êtres vivants, fussent-ils difformes ; la certitude que chaque être vivant est le produit d’une nécessité pousse l’esprit à reconsidérer la nomenclature de ses catégories d’appréhension du réel. L’écriture de Montaigne est en cela un combat mené contre l’étroitesse d’esprit et la peur de l’inconnu ; et partant : pour l’altérité, catégorie générale qui désigne tout ce qui n’est pas nous et que notre frilosité et notre contentement nous poussent à différer.

Lorsque Montaigne écrit qu’il cherche à « dire sur ce qui peut advenir » et non ce qui est advenu, il entame la construction d’un sens critique qui trouvera un aboutissement dans l’expression d’un respect a priori, par principe, de l’altérité. Cette expression si heureuse : « un tour de l’humaine capacité », signe la reconnaissance de la vastité du champ de l’humain et de la multiplicité des déclinaisons de « l’humaine condition » – dont Montaigne dira bientôt que chaque homme en porte en soi la forme entière. Le principe poétique d’Aristote, qui lui faisait dire que la poésie était plus philosophique (histoire de contredire encore une fois Platon !) que l’histoire, est devenu chez Montaigne un principe d’écriture, une méthode, presque, par quoi son geste d’écriture se fait aussi un geste d’accueil des hommes et de reconnaissance de leur dignité.

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