Notes sur la traduction, Y. Bonnefoy & Keats

Dans son essai sur « La mélancolie, la folie, le génie, – la poésie » (préface du catalogue de l’exposition Mélancolie, génie et folie et Occident, Galeries Nationales du Grand-Palais, 2005 ; reprise dans L’Imaginaire métaphysique, Seuil, 2006), Yves Bonnefoy décrit ainsi le rêveur mélancolique, dont Keats est le modèle :

Le chant de l’oiseau est entendu, en son ailleurs, on se met en route vers lui, avec une carte qu’on croit avoir, et aimer avoir, on a en esprit une idée du lieu où vivre et de la façon d’y vivre, mais cette idée, c’est déjà de l’explicité, du verbalisé, de la pensée conceptuelle, déjà une simple image et non la véritable présence, et il s’ensuit que ces chemins tournent, reviennent sur eux-mêmes, et celui qui s’y était engagé doit comprendre son illusion, mais risque bien de la préférer.

L’Imaginaire métaphysique, p. 63

« Vorrei et non vorrei », l’hésitation de Zerline dans le Dom Juan de Mozart résume l’attitude du mélancolique : il veut et ne veut pas s’arracher de son rêve :

Le sentier que l’on rêve n’est-il pas, en effet, plus satisfaisant, de bien des façons, que cet autre qu’il faudrait se frayer dans le désordre de ce qui est ? Ne peut-on pas se donner le plaisir du rêve un moment encore, aussi lucide soit-on ?

idem

Que ce soit l’envie de disparaître, de se dissiper – « fade far away, dissolve » – parmi le feuillage où chante le rossignol ou bien de rejoindre le bonheur bucolique fixé à jamais sur le flanc d’une urne grecque, il y a toujours dans la poésie de Keats la tentation de céder la réalité décevante de ce mode-ci – « the weariness, the fever and the fret » – au profit d’un rêve de beauté. Non qu’il se laisse prendre au jeu du rêve, mais la tentation est plus forte, l’imagination le dévaste et le désir de cet autre monde se répand en lui presque comme un poison quand il entend chanter le rossignol :

My heart aches, and a drowsy numbness pains
My sense, as though of hemlock I had drunk,
Or emptied some dull opiate to the drains
One minute past, and Lethe-wards had sunk:

Ode to a Nightingale

Mon cœur a mal, une somnolence
Endolorit mes sens, comme si je venais
De boire la ciguë ou, jusqu’à la lie,
Le vin noir de l’opium, et sombrais maintenant
Dans les remous des rives du Léthé

trad. Y. Bonnefoy

Au plus fort de son extase, Keats rêve d’une mort voluptueuse ; « To cease upon the midnight with no pain » : « Cesser d’être », traduit Bonnefoy : ce n’est pas brusquement défaillir, mais sentir le poids de la finitude corporelle se défaire, se dissoudre dans l’air comme une musique, conjointement avec l’objet de la présence. Le néant qui suit la mort est remplacé par cet état voluptueux. D’une certaine manière Keats affaiblit la réalité de la mort, il place entre lui et elle l’écran d’un rêve immatériel.

On est bien loin ici de la poésie de Bonnefoy, attachée à la réalité de la chair ; toute conquête d’un peu de présence trouve toujours pour contrepartie le vieilissement :

[…] L’après-midi
A été pourpre et d’un trait simple. Imaginer
S’est déchiré dans le miroir, tournant vers nous
Sa face souriante d’argent clair.
Et nous avons vieilli un peu.

« Le Dialogue d’Angoisse et de Désir », Pierre écrite

L’impératif de connaître la mort s’est transformé au fil des recueil en ce goût de vieillir, forme de sagesse ; « l’estroite cousture de l’esprit et du corps s’entre-communiquants leurs fortunes » a pris la forme d’une morale pratique. La connaissance du monde prend la forme d’un double mouvement : libération puis vieillissement. C’est ainsi qu’Yves Bonnefoy s’engage dans sa finitude. « Tu vieilliras », lit-on, parole grave et solennelle, où pourtant s’exprime un rapport au monde enfin apaisé:

Tu vieilliras,
Et, te décolorant dans la couleur des arbres,
Faisant ombre plus lente sur le mur,
Etant, et d’âme enfin, la terre menacée,
Tu reprendras le livre à la page laissée,
Tu diras, C’étaient donc les derniers mots obscurs.

« Le livre, pour vieillir, Pierre écrite

« Ombre plus lente »… « se décolorer »… Vieillir, serait-ce comme Keats se déprendre de soi, se dissiper. Non : l’été passé, le corps est « accru », non moins lourd, non dissout comme chez le poète anglais. Keats, dans son rêve d’évaporation, esquive le vieillissement. Son rapport au monde est fusionnel, sa mort l’est autant. Cependant, dans ces lignes de Pierre écrite que nous avons citées, n’y a-t-il pas la tentation de disparaître, censurée, tue. Il manque pour une adhésion immédiate, ce coup porté par la présence, l’innocence d’une foi de l’union entre Vérité et Beauté. Pourtant, Keats n’est pas dupe : il sait que la Beauté n’a qu’un temps, « Beauty that must die« , que Bonnefoy traduit ainsi « La Beauté, ce qui doit mourir ». Là où Keats peint plutôt la fatalité du destin de la beauté, il semble que Bonnefoy veuille rappeler l’impératif moral de la détruire.

Mais la traduction pourrait être un pont lancé entre ces deux sensibilités à la finitude, l’une voluptueuse, l’autre intransigeante.Traduire Keats serait pour Yves Bonnefoy une manière de vivre l’expérience de Keats par procuration ; pour s’autoriser à vivre selon des modalités non seulement étrangères, mais qu’on s’est parfois interdites, qu’on a sciemment ou non refoulées, ou que par impératif moral on a écartées de sa pratique. Ce serait une manière de faire droit à la mélancolie qui a peut-être été refusée, de se livrer pleinement à l’ambiguïté du désir mélancolique, qui veut et ne veut pas. Traduire pour faire céder, le temps de l’écriture, la barrière d’un interdit, pour dépasser une certaine frilosité, pour dissoudre une timidité, en suivant la franchise de l’acte d’autrui ; traduire, enfin, pour assouvir cette tentation du rêve que l’on porte : transgresser un interdit, fût-il le résultat d’une construction morale, l’expression d’une intransigeance impitoyable, seule garante de l’honneur et de la lucidité de sa propre parole. La pratique de la traduction peut être un remède contre une exigence excessive, elle est comme une conjuration de l’immobilisme des principes moraux qui font que l’intransigeance devient intolérance ; traduire, en somme, pour éviter l’autisme moral.

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