« La nature ne fait rien d’incorrect », Diderot

Notes de lecture sur les Essais sur la peinture de Diderot

Animé par la volonté de définir les critères du jugement et de la valeur esthétiques, Diderot a pour ambition d’être normatif, prescriptif, tel un poéticien de l’art pictural. Son écriture oscille entre d’un côté l’examen des ressources de la peinture (dessin, couleur, lumière…) et des techniques (clair-obscur, perspective, composition…) et de l’autre l’observation des choses naturelles et des hommes. Il pose à sa manière le problème de la mimèsis : faut-il imiter la nature ? que faut-il imiter ? selon quelles modalités ? quelles sont la nature et l’ambition de la toile ?

Le début de ces Essais sur la peinture est pour le moins surprenant :

La nature ne fait rien d’incorrect. Toute forme belle ou laide a sa cause, et de tous les êtres qui existent, il n’y en a pas un qui ne soit pas comme il doit être.

Il est remarquable qu’un essai sur la peinture, et sur le dessin en particulier, commence par un énoncé clair et péremptoire sur la nature et les formes naturelles. Au seuil d’un traité sur les moyens et les vertus de la représentation, Diderot pose une loi concernant la réalité, la matière du peintre, ses objets : chaque être vivant se développe selon une loi propre qui régit la croissance et l’évolution du corps, ainsi que l’agencement de ses différents éléments. Cette loi donne à chaque corps sa nécessité, sa particularité et son unité ; chaque corps suit la pente naturelle de son être. Qu’on pose un voile sur une Vénus de marbre, et qu’on ne laisse dépasser que les orteils…

Si sur l’extrémité de ce pied la nature évoquée derechef se chargeait d’achever la figure, vous seriez peut-être surpris de ne voir naître sous ses crayons que quelque monstre hideux et contrefait. Mais si une chose me surprenait, moi, c’est qu’il en arrivât autrement.

Cette loi naturelle ne définit pas le beau, mais la cohérence interne d’un corps, elle garantit sa particularité absolue. Partant, Diderot pose l’irréductibilité des choses naturelles et des hommes à quelque conception de l’esprit que ce soit – d’où la très possible non concordance entre les belles créations artistiques et les choses naturelles, et ses critiques plus ou moins virulentes à l’égard de l’enseignement académique. Représenter la nature, ce sera avant tout être à l’écoute de cette nécessité du corps représenté, de son ordre et de son unité. Mais Diderot évacue l’idée d’un corps naturel pur, non rompu aux nécessités de la vie :

Je n’ai jamais entendu accuser une figure d’être mal dessinée, lorsqu’elle montrait bien dans son organisation extérieure, l’âge et l’habitude ou la facilité de remplir ses fonctions journalières. Ce sont les fonctions qui déterminent et la grandeur entière de la figure et la vraie proportion de chaque membre et leur ensemble. […] S’il y avait une figure difficile à trouver, ce serait celle d’un homme de vingt-cinq ans qui serait né subitement du limon de la terre, et qui n’aurait encore rien fait ; mais cet homme est une chimère.

Deux points méritent d’être soulignés : d’abord le refus de peindre une pure création de l’esprit ; ensuite : l’admiration des corps tels que les impératifs sociaux les ont modifiés, une attention portée aux hommes dans leur simple réalité. Diderot fait l’éloge des « habits vieux » dans lesquels il trouve « une multitude infinie de petits accidents intéressants » et donne l’exemple de ce jeune homme à qui l’on a fait un portrait de son père et qui s’exclame :

Vous n’avez rien fait qui vaille, ni vous, ni le peintre. Je vous avais demandé mon père de tous les jours, et vous ne m’avez envoyé que mon père des dimanches. »

Une notre de Laurent Versini nous apprend que ce jeune homme n’est autre que Diderot lui-même.

L’un des fondements de la critique artistique de Diderot tient dans cette attention à ce que le voile d’aucune conception ne s’impose devant la réalité lorsqu’on entreprend de la représenter : C’est la raison pour laquelle il s’attaque aux poses académiques, qui “guindent” les représentations :

Si vous perdez le sentiment de la différence de l’homme qui se présente en compagnie, et de l’homme intéressé qui agit, de l’homme qui est seul, et de l’homme qu’on regarde, jetez vos pinceaux dans le feu. Vous académiserez, vous redresserez, vous guinderez toutes vos figures.

et ailleurs :

La figure sera sublime, non pas quand j’y remarquerai l’exactitude des proportions, mais quand j’y verrai tout au contraire un système de difformités bien liées et bien nécessaires.

Soucieux de respecter la particularité de chaque corps humain, Diderot s’élève donc contre ce qui en diffère la présence et ce qui en altère l’intégrité et la singularité. On peut dire que la réflexion de Diderot est grevée d’un souci de la présence de l’homme : l’intelligence de Diderot consiste à ménager, au sein d’une pensée en mouvement, un espace d’existence pour l’homme. L’interrogation esthétique est sous-tendue par une conception de l’homme à moitié établie, à moitié en train de se construire ; dans le vaste geste d’écriture et de pensée par lequel Diderot tente de fonder son esthétique picturale, il cherche à dégager les conditions de possibilité d’émergence, au sein de la toile, de la présence. J’insiste sur le caractère dynamique de ce souci de présence : je ne dis pas que Diderot construit un espace pour l’homme, mais qu’il s’efforce de penser de telle sorte que cet espace puisse exister.

Il semble qu’on puisse définir ainsi l’homme pour qui est maintenu ouvert cet espace d’existence : être de finitude qui s’accomplit dans l’espace social au gré des circonstances les plus diverses. Le souci de la présence humaine va de pair avec celui du hasard de son accomplissement. Par ce mouvement d’élaboration continue d’un principe mimétique, Diderot permet de penser l’égale dignité des destins humains, qui sont autant de déclinaisons honorables de cet être particulier. Serait-il abusif de faire une lecture politique de ses recherches esthétiques, et y voir une tentative de subversion des représentations de l’Ancien Régime ? je l’ignore ; toutefois, on ne peut manquer de voir que cette écriture est travaillée par une pensée de l’homme qui est bien plus qu’un idéal abstrait. Cette pensée prend progressivement forme, au fil de l’interrogation sur les moyens et les techniques de la peinture, par un questionnement de l’apparence de cet homme et des représentations qu’on doit et qu’on peut en faire. Le geste intellectuel de Diderot n’est pas seulement esthétique, il est aussi moral et éthique : il pose de manière sous-jacente la question de l’image de l’homme qui préside à la conception d’une société.

Ce ne sont là que des propositions critiques, rien de plus…

3 thoughts on “« La nature ne fait rien d’incorrect », Diderot

  1. delapeinture jeudi 6 août 2009 / 17:26

    Texte tout à fait passionnant dont la rigueur de l’exigence explique parfois le caractère ardu. Et c’est tant mieux ! Un tel sujet valait bien ces « propositions critiques » !
    Diderot, poéticien de l’art pictural, formule un peu clinique mais qui recouvre sans doute bien des vérités quant à sa contribution novatrice (et enthousiaste !)à la critique d’art. Diderot, philosophe de la nature, terme qui semble presque un concept né des Lumières lorsqu’on lit ses Pensées sur l’interprétation de la nature.
    Mais, s’agissant des Arts, quelle nature? Lors du Salon de 1763, son éloge à propos de Chardin n’apparait pas sans ambigüité. Ainsi lorsqu’il écrit « …peut-être la nature n’est-elle pas plus difficile à copier », Diderot se réclame en effet d’une mimèsis qui ne convient guère aux préoccupations de l’auteur du bocal d’olives. Dans son essai sur Chardin, je crois que Comte-Sponville avait bien mis en lumière le malentendu entre l’homme de lettres et le peintre.
    Et puis (vous évoquez la question sur le plan philosophique à la fin à la fin de votre texte) il y a la question cruciale de la morale dans la peinture, extension culturelle de la nature, selon Diderot. A ce titre, son enthousiasme pour Greuze (qui est l’opposé même de la nature !) a valeur d’exemple, parce qu’il témoigne d’un attachement indéfectible à la narration édifiante, qui annonce Vien, David et les autres. Sans vouloir conclure, il me semble que ce sont précisément les contradictions de Diderot, qui rendent sa lecture si vivante. Au fond, Diderot, c’est déjà le XIXe siècle.

  2. Maxime jeudi 6 août 2009 / 22:15

    Merci de votre commentaire. J’ai écrit ce texte il y a un petit peu plus d’un an, et j’ai quelque peu laissé les Salons depuis ce temps, mais cette lecture m’avait passionné.
    -L’ambiguïté de la notion de nature est importante, vous avez raison de la souligner. Ce que je trouve passionnant dans le texte de Diderot, c’est d’abord son obstination de penser ; c’est proprement une pensée en perpétuelle formation, en mouvement, une pensée qui se structure d’année en année, et l’on peut voir comment, petit à petit, il développe un sens critique, il se donne des principes esthétiques, il donne à l’art une fonction, des ambitions, et, comme vous le dites, une morale (le revirement à propos de Boucher en témoigne). Nous avons la chance d’être plongés dans le flux même d’une pensée en formation, avec encore plus d’évidence que Montaigne ; on le voit tenter de dépasser certaines contradictions, se confronter à certains jugements qu’il a émis et qu’il corrige. Et puis c’est une merveilleuse leçon de phénoménologie, puisque c’est tout le rapport de spectateur qui s’élabore, tout un voir et un regarder qui se structurent, étape nécessaire pour asseoir l’autorité critique.
    -Un goût des narrations édifiantes, en effet ! et à ce propos il faut lire son théâtre, que je qualifierais de mélodrame avant l’heure. Son drame bourgeois nous semble un peu vieillot, aujourd’hui, mais il fut d’une grande fécondité.

  3. jean paul galibert samedi 23 avril 2011 / 19:53

    la perfection de la forme
    vient peut-être du rien
    qui permet les métamorphoses

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