Alceste selon Rousseau

Comment croire à cet Alceste réinventé, qui déteste moins les hommes eux-mêmes que leur défaut de souci moral :

Ce n’est donc pas des hommes qu’il se dit ennemi, mais de la méchanceté des uns & du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avoit ni fripons, ni flatteurs, il aimeroit tout le genre-humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit Misanthrope en ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort peux qui ne pensent pas ainsi: car au fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchans, & flatte par sa coupable complaisance les vices d’où naissent tous les désordres de la Société.

Alceste, donc, est un amoureux de la vertu que son intransigeance rend amer et querelleur. Mais il n’est pas à proprement parler misanthrope ; Rousseau ne croit pas à sa déclaration de haine « générale » dirigée contre « tous les hommes », elle n’est que l’effet de son caractère épidermique et, de la part de Molière, une concession aux impératifs du théâtre. Alceste, écrit Rousseau, est d’ailleurs un homme que seul ce trait de caractère rend invivable : il est de nature aimable ; Célimène, Eliante et Arsinoé ont « du penchant » pour lui. Mais « il falloit faire rire le parterre » déplore Rousseau, et c’est ce qui fit faire d’Alceste un caractère risible, emporté, discutant de vétilles, etc… Afin de satisfaire l’appétit du public, Molière a fait rire d’Alceste au lieu de peindre honnêtement sa vertu, et a fait de Philinte une incarnation stoïque des complaisants et dont la « vertu traitable » n’est qu’une philosophie morale qu’il professe sans l’assumer pleinement ; mais c’est de lui qu’il faudrait rire. En gros, me semble-t-il, Rousseau voit Philinte comme un relativiste, et si l’on m’accorde l’anachronisme : un bon bourgeois – pas encore bouffi d’orgueil – mais bien pensant :

(…) convenons que, l’intention de l’Auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu’elle prêche est plus dangereux que le mal même : en ce qu’il séduit par une apparence de raison ; en ce qu’il fait préférer l’usage & les maximes du monde à l’exacte probité ; en ce qu’il fait consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice & la vertu ; en ce qu’au grand soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête – homme, il suffit de n’être pas un franc scélérat.

Rousseau admire Molière malgré cela, et il trouve de nombreuses beautés dans Le Misanthrope. Le problème vient de la nécessité de plaire au public, ce qui ne peut déboucher que sur une liquidation du souci moral au profit d’une peinture excessive des caractères.

Le commentaire passionné du Misanthrope par Rousseau ne manque pas de nous faire sourire, mais aussi, comme tout ce qu’écrit Rousseau, de nous captiver et d’exprimer une part inconnue de notre sensibilité. Que faire de cette lecture, qui substitue à la pièce de Molière la rêverie d’un homme absolument vertueux ? C’est bien cela que semble faire Rousseau : ayant reconnu quelques traits fondamentaux de l’homme vertueux, transparent – statut auquel tout son être aspire – il cherche à embarquer entièrement le caractère d’Alceste du côté de la vertu. Faut-il pour autant rejeter cet Alceste du côté des chimères qu’enfante l’esprit du philosophe engagé jusqu’à l’aveuglement dans la recherche et l’amour de la vertu ? Faut-il même condamner cette idée presque irréalisable de la vertu ? ou feindre de se pencher sur elle avec cette bienveillance incrédule et suffisante, cette tendresse condescendante dont Rousseau est souvent la victime ?

Osons croire à cet Alceste : d’abord parce que Rousseau déplore plus la complaisance de Molière qu’il ne remet en cause son génie : il connaît le théâtre et ses impératifs, il comprend la logique d’écriture de Molière ; ensuite parce que l’engagement si complet de Rousseau dans la défense d’Alceste exige qu’on lui fasse temporairement crédit, au moins par principe, afin de voir jusqu’où cela peut mener.

On a beaucoup raillé l’état de nature tel que Rousseau l’a décrit dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ou dans son Contrat social : souvent dépeint comme un état illusoire de bonheur et de bienveillance mutuelle entre les hommes, comme une rêverie préromantique improbable. Mes connaissances de la critique sur Rousseau sont presque inexistantes, et je serais très surpris que ces préjugés sur l’état de nature n’aient pas depuis longtemps déjà été dissipés.

Voilà en tout cas ce que j’en sais : l’état de nature, tel que Rousseau le décrit dans son Discours sur l’inégalité, n’est pas une réalité qu’il pense avérée, mais bien une fiction qu’il invente comme un étalon d’égalité pour mieux mesurer l’inégalité entre les hommes. Dans l’espèce de prologue qui précède la première partie du discours, le philosophe commence par relever ce paradoxe qui veut qu’on ne remette pas en cause l’idée de l’état de nature mais que la lecture des Ecritures impose qu’on nie son existence effective. Rousseau voit toutefois la permanence de cette idée d’état de nature, à la recherche de laquelle il veut partir :

Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels ; plus propres à éclaircir la Nature des choses qu’à montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du Monde. La Religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de l’état de Nature, ils sont inégaux parce qu’il a voulu qu’ils le fussent ; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de l’homme et des Etres qui l’environnent, sur ce qu’aurait pu devenu de Genre-humain, s’il fût resté abandonné à lui-même.

Le but de Rousseau est d’assumer pleinement ce qui jusqu’alors n’était qu’une supposition ; il y découvre l’espace d’une fiction possible, et le lieu d’une investigation sur la Nature humaine, pensée isolément des contraintes théologiques. C’est l’un des points essentiels me semble-t-il : son effort est de penser la nature humaine telle qu’elle se présente à lui, et non pas de se conformer à un modèle de pensée existant. Cela doit fournir un modèle qui peut aider à progresser moralement ; et même s’il formule, sous le coup d’un excès de son tempérament mélancolique, le vœu d’une régression à cet état prétendument passé, il sait bien que l’homme ne peut qu’avancer dans le temps : espérons que cette fiction de l’état de nature l’aidera à mieux se repérer dans le champ de la morale. C’est un rêve, inaccessible par définition, mais pensé et formulé comme tel, ainsi son si pur Emile.

Selon ce patron de pensée, Alceste serait un idéal vertueux, lui aussi inaccessible, mais nécessaire à la pensée de la vertu pratique. A l’inverse de Philinte qui sous couvert d’un esprit conciliant abandonne et liquide l’exigence morale, Alceste serait l’incarnation douloureuse de la recherche du bien, héros d’une passion morale et, partant, étalon de la moralité pratique ; à tout le moins, il représente l’exigence de la pensée.

Nul doute que le rire provoqué par les colères d’Alceste a du emporter la compassion de Rousseau ; que l’obsession raisonneuse de Philinte et le caquet de Célimène ont réveillé le délire de persécution du philosophe. Paradoxalement, le rire est peut-être le vrai point de contact entre Molière et Rousseau : c’est peut-être parce que Molière a fait rire d’Alceste que Rousseau a pu s’engouffrer dans la brèche d’une défense passionnée du gentilhomme. C’est une lecture très certainement étrangère aux intentions de Molière. Le Misanthrope serait pour Rousseau le lieu d’expression d’un rêve qui doit guider les hommes sur le chemin de la moralité, non pas comme un exemple, mais comme un idéal imaginaire dont il faut ressentir le manque, la perte et l’impossibilité, pour découvrir en soi le ressort de la bonté et de la compassion.

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