« Mugitusque boum », Hugo

Variations sur un poème d’Hugo

« Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile »

Ainsi commence le poème d’Hugo : ce qui plus bas se révèle être une apostrophe est d’abord une simple évocation du cri des bœufs ; le poète tente de rappeler la présence de ce cri. La douceur qualifiant Virgile emplit l’espace affectif: le « temps du doux Virgile » fait moins penser au siècle d’Auguste qu’à celui des heureux agriculteurs et des pâtres réjouis ; avec le mugissement des bœufs, c’est toute un rêve bucolique qui éclôt, c’est Tityre se prélassant à l’ombre d’un hêtre, lentus in umbra. Sans doute Hugo était-il en train de relire les Géorgiques quand la touchante description du bonheur des agriculteurs lui a fait lever les yeux de son livre ; quelques vers du poète latin firent remonter en lui le souvenir lointain du cri des bœufs et du sentiment de plénitude associé à l’écoute de ce cri, qui eut pour lui la beauté d’un chant et la densité d’une parole ; je l’imagine distrait de sa lecture par l’aspiration soudaine de tout son être à un bonheur supérieur. Les vers latins lui découvrirent cette colonne de fumée qui s’élève au loin, derrière une colline, et étreint le cœur du voyageur : « la vie est là », se dit-il alors, pleurant presque à l’idée de voir ses années d’errances enfin sanctionnées, enivré à l’idée de rejoindre bientôt le cercle des hommes que la sagesse réunit et que la mort n’effraie plus.

Aux yeux d’Hugo, la Nature est un cycle perpétuel qu’anime une force divine sans faille ; chaque cadavre vient finalement engraisser la vie, la régénération universelle rachète les morts individuelles. L’homme est rendu à l’humilité de sa condition devant cette perfection ; il disparaît « sans que rien manque au monde, immense et radieux. » Le constat de cette beauté indépendante de lui emplit de joie le poète car il sait qu’il participe de cette beauté ; il sent l’égale dignité de tous les maillons du vivant, en compagnie de qui il est embarqué dans le mouvement perpétuel d’actualisation du sens et de révélation de l’amour. – Et parfois la surface de la nature rompt sous la pression d’une transcendance devenue trop dure à contenir, la beauté commune se déchire et laisse s’échapper une forme dégénérée de soi. Le cri des bœufs sonne comme un excès de plénitude, un débordement de la coupe d’être qui ruisselle sur la paroi du monde. Il crée une brèche qui laisse apercevoir le bouillonnement de la grande nécessité vitale ; et la parole du poète n’est plus qu’une paraphrase enflammée de l’impératif de vie qui préside au monde.

« Et Virgile écoutait comme j’écoute »

Tel le son de l’Angélus quand il se répand à travers le crépuscule des campagnes et distrait les hommes de leur occupation pour orienter soudain leurs cœurs vers le même but et les emplir de la même aspiration spirituelle, le mugissement des bœufs rassemble malgré les siècles les âmes des poètes dans la même contemplation du vivant, principe intemporel.

*

MUGITUSQUE BOUM

Mugissement des boeufs, au temps du doux Virgile,
Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :

« Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d’herbes !
« Que la terre, agitant son panache de gerbes,
« Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
« Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson !
« A l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
« Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
« Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
« Quand le brun laboureur des collines descend
« Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
« Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
« Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
« Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
« Imite dans son coeur l’allongement de l’ombre !
« Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre !
« Que tout s’épanouisse en sourire vermeil !
« Que l’homme ait le repos et le boeuf le sommeil !
« Vivez ! croissez ! semez le grain à l’aventure !
« Qu’on sente frissonner dans toute la nature,
« Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
« Dans l’obscur tremblement des profonds horizons,
« Un vaste emportement d’aimer, dans l’herbe verte,
« Dans l’antre, dans l’étang, dans la clairière ouverte,
« D’aimer sans fin, d’aimer toujours, d’aimer encor,
« Sous la sérénité des sombres astres d’or !
« Faites tressaillir l’air, le flot, l’aile, la bouche,
« Ô palpitations du grand amour farouche !
« Qu’on sente le baiser de l’être illimité !
« Et paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
« Ô fruits divins, tombez des branches éternelles ! »

Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
Et Virgile écoutait comme j’écoute, et l’eau
Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
Le vent, et le rocher l’écume, et le ciel sombre
L’homme… – Ô nature ! abîme ! immensité de l’ombre !

Victor Hugo, Les Contemplations

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