Contre la Loi de rétention de sûreté

Plus qu’une dérive du système judiciaire, la loi de rétention de sûreté constitue une grave remise en question de la pensée de l’homme et du citoyen sur laquelle repose notre société.

Il est évidemment aberrant de priver un homme de ses libertés pour des forfaits qu’il n’a pas commis ; pour la simple raison qu’il pourrait perpétrer un nouveau crime. Cela revient à faire de lui l’incarnation d’une menace, à réduire son identité à celle de l’irrémissible : on le damne.

« Et si votre fille se fait violer, si elle se fait assassiner : voudriez-vous que le criminel soit remis en liberté ? » Voilà aujourd’hui l’argument absolu, l’ultime soutien de cette loi ; voilà la poutre qu’il faut abattre. Cette rétorque est le signe d’une profonde erreur de raisonnement : la décision de justice doit-elle se grever de l’affliction des victimes ? Assurément non. La douleur des victimes relève de la sphère privée ; la justice, au contraire, est une tentative de retrouver un équilibre social.

« Mais enfin ! si la chair de votre chair subit les plus atroces outrages ? » Certes mon immense douleur de père ou de mère ne serait jamais guérie. Certes je désirerais rageusement tirer la plus grande vengeance du criminel. Oui, je serais capable de tuer, dis-je. Ce serait à mes yeux une juste vengeance, mais aux yeux de la justice, ce serait un autre crime. Alors je réfrène mes ardeurs criminelles. Reste que j’ai reconnu en moi la vérité d’une pulsion malfaisante, j’ai même rêvé de l’assouvir. Ne suis-je pas dangereux moi aussi ? Ne faudrait-il pas moi aussi m’enfermer, pour la sûreté des citoyens ?

La LRS condamne la dangerosité en oubliant que chaque homme est potentiellement dangereux ; chaque homme est potentiellement un criminel. La plupart des hommes savent brider et contenir cette pulsion de mort. L’homme dangereux est celui qui n’arrive pas à la contrôler, celui dont le sens de la responsabilité défaille et dont le corps entier risque effectivement de s’abandonner à l’exécution d’un acte impardonnable. N’est-ce pas cette défaillance qu’a tenté de porter à notre attention Albert Camus, lorsqu’il inventait L’Etranger, et qu’il faisait commettre à son personnage un meurtre dont il semble que sa responsabilité soit dissoute par un bizarre concours de circonstances.

La LRS propose de mettre un homme en cage comme on le fait d’une bête. On ne doit pas, même par précaution, priver de ses libertés un homme dit dangereux : on doit reconnaître sa faiblesse et soutenir sa responsabilité défaillante, voire parfois inexistante. S’il est en effet insensé de laisser en liberté un homme qui représente une menace, il est tout à fait inhumain de l’enfermer, alors que tout son être réclame notre attention. Il est inhumain de l’isoler des autres hommes comme si on refusait de reconnaître en lui une malheureuse mais pourtant véritable déclinaison du genre humain, égale à tous en dignité et en honneur. Il est inhumain de se satisfaire d’une conception partielle et incomplète de l’homme, selon laquelle seuls les hommes responsables méritent la considération. Nous que la nature a dotés d’un sens moral fort, ayons l’humilité et le courage de nous pencher sur celui de nos frères dont l’esprit a cédé à sa part d’ombre et de mort. Reconnaissons en lui un reflet trouble de nous-même, comme réfléchi par un miroir déformant mais révélateur des contingences de la chair.

Ce qui est en jeu, c’est la conception de l’homme qui préside à nos décisions, bref : un principe fondateur.

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