Baudelaire, « Le Masque »

Voilà une lecture du poème « Le Masque », ajouté par Baudelaire dans la seconde édition des Fleurs du mal en 1861. Ce poème est l’ekphrasis d’une statue d’Ernest Christophe, à qui il dédie le poème. L’enjeu de ce travail est double : comprendre pourquoi Baudelaire orchestre une mise en scène pour décrire la statue, et quel est le sens de l’insertion du poème à l’endroit où Baudelaire a choisi de le placer.

Ce travail a été publié dans 1857, Baudelaire et Les Fleurs du Mal, sous la direction de Pierre Brunel et Giovanni Dotoli, Fasano, Schena Editore, Biblioteca Della Ricerca, Bari-Paris n° 4, 2007 :

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Ernest Christophe, La Comédie humaine ou Le Masque
un exemplaire de grande taille est visible au Musée d’Orsay

LE MASQUE

Statue allégorique dans le goût de la Renaissance

A Ernest Christophe, statuaire

Contemplons ce trésor de grâces florentines;
Dans l’ondulation de ce corps musculeux
L’Élégance et la Force abondent, sœurs divines.
Cette femme, morceau vraiment miraculeux,
Divinement robuste, adorablement mince,
Est faite pour trôner sur des lits somptueux,
Et charmer les loisirs d’un pontife ou d’un prince.

– Aussi, vois ce souris fin et voluptueux
Où la Fatuité promène son extase;
Ce long regard sournois, langoureux et moqueur;
Ce visage mignard, tout encadré de gaze,
Dont chaque trait nous dit avec un air vainqueur :
«La Volupté m’appelle et l’Amour me couronne!»
A cet être doué de tant de majesté
Vois quel charme excitant la gentillesse donne !
Approchons, et tournons autour de sa beauté.

O blasphème de l’art! ô surprise fatale !
La femme au corps divin, promettant le bonheur,
Par le haut se termine en monstre bicéphale !

– Mais non! ce n’est qu’un masque, un décor suborneur,
Ce visage éclairé d’une exquise grimace,
Et, regarde, voici, crispée atrocement,
La véritable tête, et la sincère face
Renversée à l’abri de la face qui ment.
Pauvre grande beauté ! le magnifique fleuve
De tes pleurs aboutit dans mon cœur soucieux;
Ton mensonge m’enivre, et mon âme s’abreuve
Aux flots que la Douleur fait jaillir de tes yeux!

– Mais pourquoi pleure-t-elle ? Elle, beauté parfaite
Qui mettrait à ses pieds le genre humain vaincu,
Quel mal mystérieux ronge son flanc d’athlète ?

– Elle pleure, insensé, parce qu’elle a vécu !
Et parce qu’elle vit ! Mais ce qu’elle déplore
Surtout, ce qui la fait frémir jusqu’aux genoux,
C’est que demain, hélas! il faudra vivre encore !
Demain, après-demain et toujours ! – comme nous !

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