"Des maîtres vénitiens…", poème

22 08 2008

Des maîtres vénitiens…

Il a fait chaud ce jour que tu rêvas
D’un bleu nouveau, fébrile, inquiet.
L’orage menaçant, le ciel froissé,
Et peut-être d’un dieu la jambe de lumière
Qui troue l’espace et fauche les lointains
Et fait de ce peu d’herbe, ici ramassée,
Tout un pays de chair et de musique.
Oh ! le délassement dans les draps coulissants
De l’été ! Houle, bonheur
Que pas un nombre n’ordonne ;
Mais ces plus douces mélodies, plus hautes,
Celles qu’on n’entend pas,
Elèvent une ronde calme, joyeuse,
Le feu mesuré et continu que rêvent les poètes.
Et l’on s’endort, la tête et le corps pleins
De ce bourdonnement par quoi le temps déborde.

Des maîtres vénitiens ma mémoire a mêlé
Deux, puis d’autres toiles :
L’une a troublé l’autre,
Puis l’une à l’autre s’est tressée ;
Au fond de moi nouée, resserrée,
C’est une écharpe de couleurs qui ceint
La souche double d’ébriété lucide.
- L’orage, ce fut un pont inachevable ;
Les ultimes pas se sont dissipés,
Vertige intense, ébloui dans les voûtes.
Bien que la musique fût renversante,
Que le geste s’égarât, distraitement,
Jouant parmi colonnes et nuages,
L’ivresse fut discrète dans l’éther,
Disparaître dignement, dérive aérienne…

© Maxime Durisotti, Août 2008

Giorgione -La TempêteGiorgione -La Tempête





"Nous ne sommes pas nés dans une verte roulotte", Mann

21 07 2008
Montaigne écrit que l’âme est dénouée à vingt ans, et que le reste de la vie n’est que la conséquence logique de ce qui a été découvert à ce jeune âge, l’accomplissement d’une promesse, en quelque sorte. On pourrait à peu de choses près dire la même chose d’une œuvre artistique, dont l’expansion serait la considération répétée, sous des angles différents, d’une même intuition, d’une même question. Ce qui revient, pour le critique, à repérer sous la diversité des formes, à faire sortir par le simple travail de l’écoute et de l’attention, la veine enfouie d’une obsession.

Thomas Mann

Thomas Mann

Dans l’oeuvre de Thomas Mann, Tonio Kröger, me semble-t-il, formule un questionnement essentiel, pose une angoisse fondatrice, avec lesquels le romancier tente de négocier au fil de ses autres romans : l’hésitation entre l’héritage bourgeois et l’attirance vers l’art, la beauté, la littérature. Le jeune Tonio est marqué par cette double détermination : il y a en lui l’amour du confort bourgeois, l’adhésion à certaines valeurs , une certaine forme d’intolérance, une certaine frilosité au changement. "Nous ne sommes pas nés dans une verte roulotte" : phrase prononcée par son père et qui résonne tout au long de sa vie dans sa tête, sceau de son éducation et sel de sa paralysie, de sa crampe mentale ; et de l’autre côté, il y a la tentation d’une vie moins sûre, vouée aux exigences seules de la beauté, non de l’utilité – en tout cas pas celle de la logique économique – bref, l’art. C’est la mère de Tonio, au caractère plus tendre et moins intransigeant, voire bohème, qui incarne cette ascendance contradictoire. Tonio Kröger, que l’on retrouve à différents âges de la vie, ne cesse de vivre cette déchirure intérieure entre deux formes de distinction ; et c’est une première manière de poser le sens de l’engagement artistique, autant que de témoigner de la crise d’une société dont l’idéologie se craquelle. Il me semble que cela est assez évident pour qu’on ne me taxe pas de marxisme primaire ! Et je crois que Thomas Mann était tout à fait conscient de cela, et ce qui rend Tonio Kröger si touchant, c’est justement la focalisation sur le vécu intime, sur le débat intérieur du personnage, sur le vécu individuel de la crise.

Je suis en train de lire La Montagne magique - en français, eh oui, je ne suis pas germaniste ! On pourrait dire que ce livre est un manuel de déconstruction des valeurs bourgeoises. Le second chapitre, constituée d’un retour sur l’enfance du personnage principal, Hans Castorp, nous renseigne sur l’éducation hautement traditionnelle et bourgeoise qu’il a reçue. C’est toutefois sans jamais tomber dans la caricature excessive ou grossière que Mann s’y prend, peut-être en vertu d’une certaine tolérance à l’égard de ces discours que, sans doute, il a lui-même connus. Le jeune Hans Castorp a manifesté assez tôt une attirance pour les navires, mais quand un ami suggère qu’il pourrait devenir peintre de bateaux et de scènes nautiques, il rejette immédiatement l’idée d’avoir "une occupation de crève-la-faim". Le séjour de Castorp au sanatorium s’apparente à un lent assouplissement de sa raideur psychologique, Hans Castorp y est plongé au milieu d’une mulitude de discours qui mettent en danger la fiabilité des principes qu’il a appris : la grande messe de célébration de la "dissection psychique" – parodie des apologies abusives de la psychanalyse (et preuve surtout d’un sens critique de Mann à l’égard d’une science naissante), discours, excessif encore, du Progrès Humain tenu par un étrange italien diabolique, ton paternaliste du médecin chef plus louche encore que Knock… Tout cela en hauteur (quel beau paragraphe, dans les premières pages, où la progression en altitude est comparée à la plongée dans le Léthé, respirer l’air plus frais et rare des sommets fait oublier peu à peu), dans une atmosphère étrange où les saisons ne se succèdent pas régulièrement, il se met soudain à neiger en plein mois d’août… Et que dire enfin de cette porte qui ne cesse de claquer, ce qui a le don d’excéder Hans Castorp : autant de moments où Mann torture son personnage, joue avec sa rigidité, le malmène gentiment mais obstinément. – Parti pour trois semaines, Hans Castorp restera sept ans dans cet étrange lieu ; que j’ai hâte de savoir ce qui l’attend dans les prochaines cinq-cents pages qui me restent à lire…

Quant à La Mort à Venise, c’est sous un autre angle encore qu’il pose la question qui hante Tonio : celle du travail. Quand Aschenbach (au nom bien évocateur, rivière de cendres, si je ne m’abuse) croise le regard du beau Tadzio, il sent s’effondrer son travail, non pas tant son œuvre qu’avec elle sa démarche d’artiste qui a cru que la beauté pouvait être produite par l’esprit humain, ses facultés, son calcul. C’est toute une éthique du travail artistique qui est démantelée, peut-être celle que Tonio eût opposé à celle de son père : une éthique du travail artistique et spirituel (celle pour laquelle Baudelaire manifeste tant d’intérêt dans ses carnets), contre une éthique du travail matérialiste. Tadzio, Apollon de quinze ans, donne à Aschenbach l’estocade finale : cette beauté naturelle, incarnation de la divinité, rend rétrospectivement vain l’effort spirituel de l’artiste qu’il a été, elle prive Tonio d’une issue, et c’est dans les flammes de l’inutilité et de l’orgueil que Faust aura finalement laissé sa santé, à jamais damné . C’est la victoire suprème du père, des valeurs bourgeoises, du dédain. – Ce bilan est bien triste, et pour le compléter, il ne me reste plus qu’à lire tous les romans de Thomas Mann…








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