Tintern Abbey, Wordsworth

27 06 2008

En 1798, Coleridge et Wordsworth publient conjointement les Lyrical Ballads, un recueil de poèmes écrits, comme on dit, à quatre mains. Coleridge y a signé quatre poèmes, dont le fameux “Rime of the Ancyent Marinere”, et Wordsworth un peu plus. Ce recueil est généralement considéré comme l’événement inaugurateur du Romantisme en Angleterre. L’ambition des deux amis poètes était de rendre accessible la poésie en convoquant des thèmes populaires et les mots de tous. Wordsworth s’explique dans la préface, texte célèbre qu’il rédige pour l’édition augmentée de 1800 :

The principal object, then, which I proposed to myself in these Poems was to chose incidents and situations from common life, and to relate or describe them, throughout, as far as was possible, in a selection of language really used by men; and, at the same time, to throw over them a certain colouring of imagination, whereby ordinary things should be presented to the mind in an unusual way; and, further, and above all, to make these incidents and situations interesting by tracing in them, truly though not ostentatiously, the primary laws of our nature: chiefly, as far as regards the manner in which we associate ideas in a state of excitement.

WordsworthCette aile inusitée de la poésie se laisse entendre notamment dans le long poème qui clôt le recueil : le poète raconte une visite récente près de l’abbaye de Tintern, sur les berges verdoyantes et escarpées de la Wye. Il déclare chaleureusement son amour à la rivière, la remercie des moments de réconfort que son souvenir lui a procurés quand il était perdu dans l’agitation des villes, rappelle le souvenir de ses promenades enfantines… Autant du point de vue du thème que des mots employés c’est un poème très libre ; et c’est ce poème dont je vous propose une traduction.

Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’il est traduit en français. Je ne connais pas la liste entière de ceux qui se sont adonnés à cet exercice, et je dois dire que je ne me suis pas passionné pour la question : il est préférable de se laisser avant tout porter par le texte-même. La seule édition que j’ai consultée est celle des Poèmes choisis et traduits par François-René Daillie chez Poésie/Gallimard. C’est une belle édition de poche, mais dont la traduction ne me convainc pas. F.-R. Daillie s’obstine à faire rentrer sa version dans le cadre d’un vers de douze syllabes, ce qui donne finalement un mélange de vers stylistiquement hétéroclites, hanté par le spectre d’un alexandrin dont il ne donne ni une version personnelle (Hugo, Apollinaire ou Bonnefoy se sont approprié l’alexandrin) ni l’élégante copie de son incarnation classique. Et pourtant, on ne peut pas reprocher à Daillie de n’avoir pas compris le texte de Wordsworth : s’il évite ça ou là quelques difficultés, c’est plutôt à l’impératif formel qu’on doit s’en prendre, qui bride sa liberté de poète. Je ne prétends pas faire mieux que lui, ni que quiconque ; j’ai tenté de donner une version personnelle et authentique du poème de Wordsworth, qui fut pour moi l’occasion d’un travail et d’une réflexion sur le vers libre. Je ne refuse pas l’alexandrin quand il se présente (le premier vers de ma traduction, pour bien faire, est fait de douze syllabes !) mais je lutte contre l’attirance qu’il suscite, contre la perfection formelle qu’il promet. J’ai tenté de donner un souffle à ce poème, d’adapter la force et l’élan de ce souffle à ce qui était dit, bref, de créer une parole véritable, qui soit l’écho dans ma langue de celle de Wordsworth.

Illustration : William Wordsworth par Benjamin Robert Haydon, 1842, National Portrait Gallery of London

*

VERS ECRITS QUELQUES MILES EN AMONT DE TINTERN ABBEY

En revenant visiter les berges de la Wye
lors d’un séjour, le 13 juillet 1798

Cinq années ont passé ; cinq étés aussi longs
Que cinq interminables hivers ! Et à nouveau j’entends
Ces eaux qui depuis les sources des montagnes roulent
Avec un doux murmure terrestre.* – A nouveau
Je puis admirer ces hauts escarpements
Qui en ce lieu sauvage et presque déserté font naître
L’idée d’une plus grande solitude, et marient
Le paysage à la paix du ciel. - Le jour
Est venu pour moi de m’apaiser à nouveau
Là, sous le noir sycomore, et de voir
Les lopins de terre de ces chaumières, les grappes de ces vergers
Qui, en cette saison, avec leur fruits non encore mûrs
S’abandonnent parmi les bois et les taillis
Et de leur simple teinte verte ne troublent pas
Le paysage vert et sauvage. A nouveau je puis voir
Ces haies, qui semblent à peine telles, mais plutôt
Des lignes de jeune bois ensauvagé ; ces fermes pastorales
Vertes jusqu’à leur porte même ; et des guirlandes de fumées
S’élevant en silence d’entre les arbres
Comme le signe improbable, dirait-on,
De vagabonds vivant dans ces bois de nulle maison,
Ou de la grotte de quelque ermite où, près de l’âtre
L’ermite solitaire est assis.

Bien qu’absentes longtemps
Ces formes de la beauté n’ont pas pour moi été
Tel un paysage devant l’homme aveugle :
Mais souvent, seul dans ma chambre, parmi le
Tumulte des villes et des cités, je leur ai dû,
Aux heures de lassitude de douces sensations qui
Dans le sang et tout autour du cœur se faisaient sentir
Et traversaient même mes plus pures pensées ;
Tranquille renaissance pour ces émotions
D’un plaisir enfoui depuis si longtemps que
Peut-être elles n’avaient en rien pu déterminer
Les meilleures décisions d’un homme bon,
Ses petits gestes, indéfinissables, inouïs
De bonté et d’amour. Je ne crois pas moins
Que c’est d’elles que je reçus un autre don
De plus sublime nature : cette humeur bénie
Par quoi le poids du mystère,
Par quoi le fardeau lassant, accablant
De ce monde incompréhensible
Est dissipé ; cette humeur sereine et bénie
Vers quoi nous mènent tendrement les affections,
Jusqu’à ce que le souffle dans notre écrin de chair,
Que même le battement du sang humain
Soient presque suspendus, que nous gisions,
Le corps endormi, devenus âme vive ;
Quand nous aurons l’œil apaisé par le pouvoir
De l’harmonie, et celui, profond, de la joie,
Nous pénètrerons la vie intime des choses.

Cela pourrait-il n’être
Qu’un vain espoir – mais non ! Oh, combien de fois
Dans les ténèbres, égaré parmi les innombrables formes
Qu’éclaire le triste jour, quand l’inquiétante
Et stérile agitation du monde, et quand sa fièvre
Ont flotté près de mon cœur battant,
Combien de fois, en esprit, me suis-je tourné vers toi
Ô sylvestre Wye ! Toi la vagabonde de ces bois,
Combien de fois mon esprit s’est-il tourné vers toi !

Et désormais, grâce
Aux rayons de ma pensée pourtant presque éteinte,
A coup de faibles, de pâles reconnaissances, et
Presque perplexe, semblant s’être rembrunie,
L’image en esprit s’est ranimée :
Et je me tiens ici, sensible non seulement
Au plaisir présent, mais aussi à ces séduisantes pensées
Qu’à présent il y a de quoi vivre et manger
Pour les années à venir. J’ose ainsi former cet espoir
Bien que sans doute j’aie changé depuis la première fois
Que je suis venu parmi ces collines, que tel un chevreuil
J’ai bondi au-dessus des montagnes, le long
Des rivières profondes et des ruisseaux solitaires,
Où que me menât la nature ; plutôt comme celui
Qui fuit sous la menace de ce qu’il craint que comme
Celui qui poursuivait la chose aimée. Car la nature alors
(Enfuis les plaisirs simples de mes jours d’enfance,
Enfuies ses courses d’animaux réjouis)
Me semblait absolument tout. Je ne puis me dépeindre
Comme j’étais alors. Le bruit des cataractes
Me hantait, retentissante passion ; j’avais faim
Des hauts rochers, de la montagne, du bois profond
Et lugubre, de leurs couleurs, de leurs formes :
Penchant, amour qui n’eut point besoin que vînt
Plus étrangement me charmer un sort conçu
Par la pensée, ou quoi que ce soit qui ne fût emprunté
A l’œil. – Cette époque est révolue,
Ses bonheurs entêtants ne sont guère plus, non plus
Que ses ravissements, ses vertiges. Et pour autant
Je ne me pâme, ne suis endeuillé ni ne maugrée :
Cette perte, d’autres présents lui ont succédé,
L’abondance l’a dédommagée, ai-je constaté. En effet
J’ai appris à considérer la nature, non pas comme lors
De mon insouciante jeunesse, mais par l’écoute assidue
De l’humanité, de sa musique calme et triste,
Non pas stridente, discordante, bien que de grand pouvoir
Car elle humilie et dompte. Et j’ai ressenti
Une présence qui m’a surpris avec la joie
De hautes pensées ; la conscience inouïe
De quelque chose mêlé au plus profond de mon être,
Qui habite la lumière des soleils couchants,
La rondeur de l’océan, l’air plein de vie,
Et le ciel bleu ; qui dans l’esprit humain
Est cet élan, ce démon qui fait s’animer
Les choses pensantes, les sujets de chaque pensée,
Et roule à travers toute chose. Et c’est pourquoi
Toujours je suis l’amant des prés et des bois
Et des montagnes ; et de tout ce qui nous est donné de voir
Depuis cette verte planète ; de l’empire puissant
Qu’ensemble l’œil et l’oreille créent à moitié,**
Qu’ils perçoivent ; bienheureux que je suis ! de
Reconnaître dans la nature et le langage des sens
L’ancre de mes pensées les plus pures, la nourrice,
Le guide, le gardien de mon cœur, et l’essence
De tout mon être moral.

Mais bien heureusement jamais –
Fussé-je pas aussi bien élevé – je n’aurais pu
Souffrir le déclin de mon esprit créateur :
Car tu es près de moi, ici, sur les berges
De cette belle rivière ; toi, ma plus chère Amie,
Ma chère, chère Amie, et dans ta voix je retrouve
Le langage que mon cœur employait jadis, et je puis,
Dans les éclairs de tes yeux sauvages lire
Quels étaient les bonheurs de mon enfance.
Oh ! puis-je encore un court instant
Admirer en toi celui que je fus jadis, ma chère
Ma très chère Sœur ! Et cette prière je la fais
Sachant bien que jamais la nature n’a trahi
Le cœur qui l’a aimé ; c’est son privilège,
A travers les années de notre vie, de nous mener
De joie en joie : car elle informe à ce point
L’esprit que nous abritons, sa quiétude et sa beauté
Nous marquent tant, et elle nous nourrit si abondamment
En pensées élevées, que nulle mauvaise langue, qu’aucun
Jugement imprudent, non plus que les sarcasmes d’un égoïste,
Les saluts sans bonté, les mornes entretiens quotidiens
Ne sauront jamais nous vaincre, ou troubler
Notre foi réjouie que tout ce que nous voyons
Est plein d’une bénédiction. Et laisse donc la lune
Briller sur toi, par tes allées solitaires ;
Et laisse libre les vents brumeux des montagnes
De souffler contre toi : et dans quelques années,
Quand ces extases sauvages auront mûri
En un plaisir sobre, quand ton esprit
Sera l’abri de maintes formes adorables,
Et ta mémoire la demeure des doux bruits
Et des harmonies – oh ! alors enfin,
Si la solitude, la peur, la douleur ou le chagrin
Etaient ton lot, avec quelle pensées réconfortantes
De tendre joie tu rappelleras mon souvenir,
Et mes présentes exhortations ! Et si moi-même
Je devais être là où il me serait impossible d’entendre
Ta voix, et d’attraper dans tes yeux sauvages ces rayons
De mon existence passée, toi non plus, heureusement,
N’oublierais pas que sur les berges de ce délicieux courant
Nous fûmes ensemble ; et que moi, depuis longtemps
Un adorateur de la Nature, je suis venu ici,
Jamais lassé de mon ministère : disons plutôt aimant
Toujours plus chaleureusement, et mû d’un zèle si profond,
Du plus saint des amours. Non tu n’oublieras pas
Qu’après bien des errances, bien des années
D’absence, ces bois hérissés, ces hauts escarpements
Et ce vert paysage pastoral étaient pour moi
Les plus chers, aimés tant pour eux-mêmes
Que pour l’amour de toi.

William Wordsworth

-

Notes de Wordsworth :

* La rivière n’est pas affectée par la marée en amont de Tintern

** “Of eye and ear, both what they half create” : Ce vers ressemble beaucoup à un vers admirable de Young, dont je ne me souviens plus exactement. - Cette note n’a plus aucun intérêt en français… mais par souci du texte, je la reproduis

© traduit par Maxime Durisotti, juin 2008 ; d’après l’édition par Michael Schmidt des Lyrical Ballads de 1798 chez Penguin Classics, 2006 (1st edition : Penguin Books, 1999)

Consulter le texte anglais sur Bartleby

*

Tintern Abbey from the Wye

Les ruines de Tintern Abbey, sur les bords de la Wye





Notes sur la traduction, Y. Bonnefoy & Keats

6 04 2008

Dans son essai sur « La mélancolie, la folie, le génie, – la poésie » (préface du catalogue de l’exposition Mélancolie, génie et folie et Occident, Galeries Nationales du Grand-Palais, 2005 ; reprise dans L’Imaginaire métaphysique, Seuil, 2006), Yves Bonnefoy décrit ainsi le rêveur mélancolique, dont Keats est le modèle :

Le chant de l’oiseau est entendu, en son ailleurs, on se met en route vers lui, avec une carte qu’on croit avoir, et aimer avoir, on a en esprit une idée du lieu où vivre et de la façon d’y vivre, mais cette idée, c’est déjà de l’explicité, du verbalisé, de la pensée conceptuelle, déjà une simple image et non la véritable présence, et il s’ensuit que ces chemins tournent, reviennent sur eux-mêmes, et celui qui s’y était engagé doit comprendre son illusion, mais risque bien de la préférer.

L’Imaginaire métaphysique, p. 63

« Vorrei et non vorrei », l’hésitation de Zerline dans le Dom Juan de Mozart résume l’attitude du mélancolique : il veut et ne veut pas s’arracher de son rêve :

Le sentier que l’on rêve n’est-il pas, en effet, plus satisfaisant, de bien des façons, que cet autre qu’il faudrait se frayer dans le désordre de ce qui est ? Ne peut-on pas se donner le plaisir du rêve un moment encore, aussi lucide soit-on ?

idem

Que ce soit l’envie de disparaître, de se dissiper - “fade far away, dissolve” - parmi le feuillage où chante le rossignol ou bien de rejoindre le bonheur bucolique fixé à jamais sur le flanc d’une urne grecque, il y a toujours dans la poésie de Keats la tentation de céder la réalité décevante de ce mode-ci - “the weariness, the fever and the fret” - au profit d’un rêve de beauté. Non qu’il se laisse prendre au jeu du rêve, mais la tentation est plus forte, l’imagination le dévaste et le désir de cet autre monde se répand en lui presque comme un poison quand il entend chanter le rossignol :

My heart aches, and a drowsy numbness pains
My sense, as though of hemlock I had drunk,
Or emptied some dull opiate to the drains
One minute past, and Lethe-wards had sunk:

Ode to a Nightingale

Mon cœur a mal, une somnolence
Endolorit mes sens, comme si je venais
De boire la ciguë ou, jusqu’à la lie,
Le vin noir de l’opium, et sombrais maintenant
Dans les remous des rives du Léthé

trad. Y. Bonnefoy

Au plus fort de son extase, Keats rêve d’une mort voluptueuse ; “To cease upon the midnight with no pain” : « Cesser d’être », traduit Bonnefoy : ce n’est pas brusquement défaillir, mais sentir le poids de la finitude corporelle se défaire, se dissoudre dans l’air comme une musique, conjointement avec l’objet de la présence. Le néant qui suit la mort est remplacé par cet état voluptueux. D’une certaine manière Keats affaiblit la réalité de la mort, il place entre lui et elle l’écran d’un rêve immatériel.

On est bien loin ici de la poésie de Bonnefoy, attachée à la réalité de la chair ; toute conquête d’un peu de présence trouve toujours pour contrepartie le vieilissement :

[…] L’après-midi
A été pourpre et d’un trait simple. Imaginer
S’est déchiré dans le miroir, tournant vers nous
Sa face souriante d’argent clair.
Et nous avons vieilli un peu.

“Le Dialogue d’Angoisse et de Désir”, Pierre écrite

L’impératif de connaître la mort s’est transformé au fil des recueil en ce goût de vieillir, forme de sagesse ; “l’estroite cousture de l’esprit et du corps s’entre-communiquants leurs fortunes” a pris la forme d’une morale pratique. La connaissance du monde prend la forme d’un double mouvement : libération puis vieillissement. C’est ainsi qu’Yves Bonnefoy s’engage dans sa finitude. “Tu vieilliras”, lit-on, parole grave et solennelle, où pourtant s’exprime un rapport au monde enfin apaisé:

Tu vieilliras,
Et, te décolorant dans la couleur des arbres,
Faisant ombre plus lente sur le mur,
Etant, et d’âme enfin, la terre menacée,
Tu reprendras le livre à la page laissée,
Tu diras, C’étaient donc les derniers mots obscurs.

“Le livre, pour vieillir, Pierre écrite

“Ombre plus lente”… “se décolorer”… Vieillir, serait-ce comme Keats se déprendre de soi, se dissiper. Non : l’été passé, le corps est “accru”, non moins lourd, non dissout comme chez le poète anglais. Keats, dans son rêve d’évaporation, esquive le vieillissement. Son rapport au monde est fusionnel, sa mort l’est autant. Cependant, dans ces lignes de Pierre écrite que nous avons citées, n’y a-t-il pas la tentation de disparaître, censurée, tue. Il manque pour une adhésion immédiate, ce coup porté par la présence, l’innocence d’une foi de l’union entre Vérité et Beauté. Pourtant, Keats n’est pas dupe : il sait que la Beauté n’a qu’un temps, “Beauty that must die“, que Bonnefoy traduit ainsi « La Beauté, ce qui doit mourir ». Là où Keats peint plutôt la fatalité du destin de la beauté, il semble que Bonnefoy veuille rappeler l’impératif moral de la détruire.

Mais la traduction pourrait être un pont lancé entre ces deux sensibilités à la finitude, l’une voluptueuse, l’autre intransigeante.Traduire Keats serait pour Yves Bonnefoy une manière de vivre l’expérience de Keats par procuration ; pour s’autoriser à vivre selon des modalités non seulement étrangères, mais qu’on s’est parfois interdites, qu’on a sciemment ou non refoulées, ou que par impératif moral on a écartées de sa pratique. Ce serait une manière de faire droit à la mélancolie qui a peut-être été refusée, de se livrer pleinement à l’ambiguïté du désir mélancolique, qui veut et ne veut pas. Traduire pour faire céder, le temps de l’écriture, la barrière d’un interdit, pour dépasser une certaine frilosité, pour dissoudre une timidité, en suivant la franchise de l’acte d’autrui ; traduire, enfin, pour assouvir cette tentation du rêve que l’on porte : transgresser un interdit, fût-il le résultat d’une construction morale, l’expression d’une intransigeance impitoyable, seule garante de l’honneur et de la lucidité de sa propre parole. La pratique de la traduction peut être un remède contre une exigence excessive, elle est comme une conjuration de l’immobilisme des principes moraux qui font que l’intransigeance devient intolérance ; traduire, en somme, pour éviter l’autisme moral.





La Clairvoyance et la traduction

29 03 2008

Clairvoyance

René Magritte, La Clairvoyance (autoportrait), 1936, Galerie Isy Brachot, Bruxelles

Quel détail accroche le regard sur le tableau de Magritte ? quel est son punctum, comme aurait dit Barthes ? peut-être le regard obstiné du peintre, définitivement tourné vers l’œuf et non vers la toile. Plus que le regard, c’est la tête du peintre qui est véritablement tournée, inconfortablement, tordant un peu le buste, comme en atteste le pli de la veste qui part du sommet du dossier de la chaise. Le pinceau est en suspension, près de la toile, la main peint : La Clairvoyance semble représenter un peintre en action, un peintre peignant. Le regard du peintre, dans le tiers droit de l’image, sert de réflecteur au regard du spectateur et force un rapport phénoménologique devant la toile : nous voyons d’abord, au centre de la toile, l’image de l’oiseau, dans une posture emblématique chez Magritte, puis le pinceau fait glisser notre regard vers l’œil du peintre, qui, pour nous, désigne l’œuf. Magritte met en scène un processus de création artistique, mais à rebours : il n’explique pas comment, d’après un modèle, on élabore une représentation. Le tableau ne s’intitule pas La Peinture ou L’Art mais La Clairvoyance : ce dont il s’agit, c’est de la captation d’un au-delà des apparences dans le réel, d’une vérité qui dépasse les représentations traditionnelles. Peindre, nous dit Magritte, ce n’est pas regarder pour reproduire, c’est voir, pour produire. Yves Bonnefoy, à qui la pensée du dessin et de la peinture est chère, fait de cela le principe de distinction entre deux sortes de dessinateurs:

Le médiocre dessinateur imite par petites touches craintives, discontinues, la masse de la montagne, qu’il a dûment regardée, analysée. Le grand dessinateur se tient, lui, en ce point au-delà de la perception – au centre de ce qui est – d’où a pris son élan la force qui rassemble et jette au hasard les pierres. Il va, venu du dehors, vers et de par ce fond qu’il fait sourdre et se briser sur des restes de l’apparence comme retombe sur le récif la gerbe étincelante, de noire écume.

La Vie errante

Charles Baudelaire écrivait à peu près la même chose, à propos de Constantin Guys, dans son célèbre article sur Le Peintre de la vie moderne :

En fait, tous les bons et les vrais dessinateurs dessinent d’après l’image écrite dans le cerveau, et non d’après la nature. […] Ainsi, dans l’exécution de M. G. se montrent deux choses : l’une, une contention de mémoire résurrectionniste, évocatrice, une mémoire qui dit à chaque chose : « Lazare, lève-toi » ; l’autre, un feu, une ivresse de crayon, de pinceau, ressemblant presque à une fureur.

De l’œuf à l’oiseau, bien moins de distance et d’abstraction visionnaire qu’entre la montagne et les pierres lancées : le geste du peintre de Magritte est certes moins frénétique que celui de Guys ; la toile de Magritte a quelque chose de l’exemplum rhétorique, là où Yves Bonnefoy et Baudelaire évoquent un geste créateur fougueux. Toutefois, jointes, ces représentations de l’acte créateur sont une élégante métaphore de la traduction. Traduire, en effet, c’est travailler d’après un modèle pour en rendre une version différente, bien que prétendument équivalente. D’une langue à l’autre, existe presque la même violence qu’entre la vérité d’une pierre et sa représentation picturale. «Ceci n’est pas un poème de Yeats…» mais : la traduction d’un poème de Yeats, faite d’après la trace que mon cerveau en a gardée.

La toile de Magritte et la rêverie de Bonnefoy (qui porte, comme en filigrane, celle de Baudelaire) sur le dessinateur proposent deux voies pour éviter que l’image, bien que secondaire, ne soit pas une copie exsangue. L’un et l’autre proposent de dissocier le temps de l’observation du moment où se fait l’image. Magritte par cette tête tournée obstinément vers l’œuf, Yves Bonnefoy en déplaçant le grand dessinateur « en ce point au-delà de la perception ». Ce point, c’est celui où doit advenir le geste créateur. La main du peintre est en ce point. Ce que Bonnefoy dissocie temporellement (à l’observation succède la création), Magritte le dissocie spatialement. S’agissant de la traduction, il faut donc éviter de la penser comme un rapport strict de langue à langue, d’un mot anglais à son correspondant français. Il faudrait plutôt que la traduction se fasse d’un élan qui rassemble, mais dans sa langue, avec ses moyens, l’être du texte étranger :

Et au lieu d’être, comme avant, devant la masse d’un texte, nous voici à nouveau à l’origine, là où foisonnait le possible, et pour une seconde traversée, où on a le droit d’être soi-même. Un acte, enfin ! On rusait avec les lacunes de sa langue, on « bricolait », comme on aime dire aujourd’hui, voici maintenant qu’on revit la limitation de l’autre, autant qu’on écoute ce qu’il a pu y apprendre […]

Entretiens sur la poésie

Cet acte, c’est « jeter des pierres », écrire depuis ce lieu où le vécu de l’auteur retrouve celui du traducteur. Magritte propose que cet acte, ce soit actualiser ce qui est encore en puissance, faire sortir l’oiseau de l’œuf. « Pourquoi une traduction ne pourrait-elle pas faire fleurir l’écrit qu’elle sollicite, resté parfois en boutons ? Sans la trahir davantage que le rosier porté d’un sol à l’autre n’est trahi par ses roses un peu plus belles. » se demande Yves Bonnefoy. La métaphore du rosier, comme celle de l’œuf et de l’oiseau, décrit la création comme un mouvement d’approfondissement de l’être. La beauté du rosier, ses fleurs, ne sont que le signe d’un accomplissement de son être. La traduction poétique, ce sera aussi chercher, dans sa langue, l’être d’un poème. Le traducteur traduit moins un poème que le geste d’écriture du poème. L’objet de la traduction, en poésie, c’est l’opération de rassemblement du réel qui aboutit au poème, non le poème.

C’est ainsi que l’on pourrait résumer, à gros traits, le projet de traduction d’Yves Bonnefoy. Il ne s’agit pas d’abord de traduire tel ou tel poème, mais de reproduire une expérience dont la poésie est la forme. Traduire Keats, ce sera d’abord comprendre comment se forment et s’ordonnent les images dans sa poésie, quelles expériences en déterminent le mûrissement, quel rapport il entretient avec sa finitude… Il ne s’agira pas d’un rapport entre deux langues, ce n’est plus ce « bricolage » interlinguistique, mais d’un rapport entre deux façons de faire de la poésie.

*

Ce texte est une version remaniée de l’introduction de mon mémoire de M2 sur “Yves Bonnefoy traducteur” (2007)