J’avoue d’emblée mon défaut de légitimité pour parler sérieusement de musique ; à peine puis-je déchiffrer une partition en clé de sol. Je n’ai de compétence que celle du mélomane, de l’amoureux.
Schubert ou Schumann ? L’un ou l’autre, comme s’il fallait choisir… Non, bien sûr… L’un et l’autre : comme deux états d’esprit, deux tendances contraires, mais non opposées, non contradictoires.
J’ai composé un poème à la mémoire du second, à qui le Rhin, ses rives vertes et boisées, son cours épais, valsant, inspira une symphonie qui m’émeut encore profondément ; le Rhin, ou il se jeta désespérément un jour avant d’être repêché par des bateliers. Quelque chose, donc, du flux chez Schumann : compositeur romantique par excellence, si l’on entend par là l’abandon de soi au flot des émotions. Mais c’est se cacher derrière un poncif : le romantisme de Schumann n’est pas simplement un flux incontrôlable que l’harmonie habille et ordonne. Ce sont des saccades et des soupirs, des emportements et des langueurs ; des éblouissements aussi ; Schumann trahit sans cesse son impatience, sa fièvre. Quelle impétuosité ouvre sa symphonie rhénane ! quel fiévreux enthousiasme, quel esprit de célébration autant que de conquête ! quelle passion véritable, mais si précipitée. Il y aussi de véritables découragements, de vrais épuisements qui soldent les plus allègres emportements. Je voudrais presque dire qu’il y a une imperfection chez Schumann, une asymétrie, un déséquilibre, et, dans ses lieder, tant de soupirs où le temps s’engouffre. Combien d’entre eux semblent naître dans la foulée immédiate d’un désastre, d’un deuil, combien sont pleins d’une tristesse déjà mûre. Plus rien, ou presque, de la mesure et de l’ordre de Schubert, qui même quand il est extrêmement émouvant ou dramatique, reste à distance, tire les ficelles, observe ; qui même au comble de la complexité reste mélodiquement absolument lisible, clair, articulé – non que Schumann soit confus, mais le centre de gravité de sa musique est ailleurs, dans l’élan immédiat du coeur – et quel humour, quelle légère ironie dans les variations de La Truite, par exemple. Schumann eût été incapable de cet humour, de cette narrativité abstraite, joyeuse, gratuite. La conscience de l’art, dirait-on, n’est pas la même : Schubert est encore un peu artiste, Schumann est définitivement poète.
Je n’ai sans doute pas dit grand chose sur l’un et l’autre, sans doute j’ai répété gauchement une vulgate que des arguments plus solides soutiennent, mais enfin l’idée d’un parallèle me trottait depuis longtemps dans la tête.



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