« Je me contente aisément de peu de mets », Montaigne, Yourcenar, Rousseau

24 10 2008

Voici rassemblés quelques extraits plaisants où il s’agit… du manger. Il y a longtemps que j’avais l’idée d’un telle regroupement, mais l’idée m’en semblait un peu vaine. C’est donc pour lutter contre la dérive paresseuse d’une fin d’après-midi que je me livre à ce travail léger.

Dans L’Œuvre au noir, Marguerite Yourcenar fait partager ses préférences végétariennes à Zénon :

Depuis l’époque où il avait égorgé lui-même un porc chez un boucher de Montpellier, pour vérifier s’il y avait ou non coïncidence entre la pulsation de l’artère et la systole du cœur, il avait cessé de trouver utile d’employer deux termes différents pour désigner la bête qu’on abat et l’homme qu’on tue, l’animal qui crève et l’homme qui meurt. Ses préférences en matière d’aliments allaient au pain, à la bière, aux bouillies qui gardaient quelque chose de la saveur épaisse de la terre, aux aqueuses verdures, aux fruits rafraîchissants, aux souterraines et sapides racines. L’aubergiste et le frère cuisinier s’émerveillaient de ses abstinences, dont l’intention leur paraissait pieuse. Parfois, cependant, il s’appliquait à manger pensivement un morceau de tripe ou un bout de foie saignant pour se prouver que son refus venait de l’esprit et non d’un caprice du goût.

Marguerite Yourcenar, L’Œuvre au noir

L’écriture de Yourcenar a cela de particulier qu’elle donne souvent l’impression d’avoir circonscrit tout un ensemble de données en quelques lignes ; sa richesse lexicale et sa tendance mesurée à l’inventaire lui confèrent un fort pouvoir résomptif qui contribue à mon sens à la rendre magnétiquement attirante.  – C’est une écriture qui ordonne, qui hiérarchise. De ses premiers écrits romanesques (Alexis) à ses mémoires, c’est une vaste entreprise d’ordonnance qui s’est mise en place : tenter d’ordonner les émotions (Alexis), le monde (Hadrien), vertige devant la confusion (Zénon), mettre en ordre les souvenirs, l’histoire personnelle (Le Labyrinthe du monde). Et l’agent principal de cette mise en ordre, c’est l’écriture, le style même de Yourcenar. Revenons à notre sujet : la célébration savoureuse d’un repas simple, les détails d’un régime et ses éventuelles raisons. Montaigne, à la fin des Essais, s’attarde longuement sur ses préférences culinaires et l’équilibre du goût. En voilà quelques lignes :

Je ne choisis guere à table ; et me prens à la première chose et plus voisine : et me remue mal volontiers d’un goust à un autre. La presse [abondance] des plats, et des services me deplaist, autant qu’autre presse : Je me contente aisément de peu de mets, et hay l’opinion de Favorinus, qu’en un festin, il faut qu’on vous desrobe la viande où vous prenez appetit, et qu’on vous en substitue tousjours une nouvelle : Et que c’est un miserable soupper, si on n’a saoullé les assistants de crouppions de divers oyseaux ; et que le seul bequefigue merite qu’on le mange entier. J’use familierement de viandes sallées ; si aymé-je mieux le pain sans sel. Et mon boulanger chez moy, n’en sert pas d’autre pour ma table, contre l’usage du pays.

Montaigne, Essais, III, XIII

Venons-en à Rousseau enfin, qui s’attarde quelques instants sur la nécessité d’être économe durant ses escapades en solitaire sur les routes de France.

Quoique je vécusse avec beaucoup d’économie, ma bourse insensiblement s’épuisait. Cette économie, au reste, était moins l’effet de la prudence que d’une simplicité de goût que même aujourd’hui l’usage des grandes tables n’a point altérée. Je ne connaissais pas, et je ne connais pas encore, de meilleure chère que celle d’un repas rustique. Avec du laitage, des œufs, des herbes, du fromage, du pain bis et du vin passable, on est toujours sûr de me bien régaler ; mon bon appétit fera le reste quand un maître d’hôtel et des laquais autour de moi ne me rassasieront pas de leur importun aspect. Je faisais alors de beaucoup meilleurs repas avec six ou sept sous de dépense, que je ne les ai faits depuis à six ou sept francs. J’étais donc sobre, faute d’être tenté de ne pas l’être: encore ai-je tort d’appeler tout cela sobriété, car j’y mettais toute la sensualité possible. Mes poires, ma giunca, mon fromage, mes grisses, et quelques verres d’un gros vin de Montferrat à couper par tranches, me rendaient le plus heureux des gourmands.

J.-J. Rousseau, Confessions, II

note : la « giunca » est une sorte de lait caillé, et les « grisses » sont des gressins.





« Mais puisque enfin mon nom doit vivre », Rousseau

28 05 2008

Continuation du précédent message sur Rousseau : « Un de ces moments trop rares »

Statue de Rousseau à GenèveSi Les Confessions captivent le public contemporain avec la même vigueur, c’est sans doute que la voix de Rousseau est si authentique, que le trait y est si plein. Le geste de Rousseau est indéfinissable, tant s’y confrontent les déterminations : l’ambition littéraire et l’attente de la gloire posthume brouillent le souci de rassembler l’unité de sa vie ; tantôt plaidoirie pro domo et exacerbation du sentiment de persécution, retour ému sur des moments de grâce ou récit de voyage… Les Confessions satisfont aussi notre avidité conceptuelle, puisqu’on y devine ici tel processus psychique, ou que là l’auteur nous offre tel commentaire du travail autobiographique, de ses buts, de ses difficultés. Et c’est bien malheureusement que l’on se voit obligé de ne s’attacher qu’à l’une des ces facettes que l’on repère, quand on prétend commenter le texte si dense de Rousseau, sacrifiant l’unité du geste ; car tout ceci infuse plus ou moins également la parole de l’auteur, tout ceci s’écoule librement dans le flux de l’écriture. Et ce que je dis ici des Confessions peut se dire pour bien des œuvres, voire pour toutes les grandes œuvres artistiques, et bien d’autres l’ont dit avant moi !

Mais le texte de Rousseau me semble proposer un moyen de le questionner, que j’ai déjà tenté de définir dans le précédent message sur Rousseau. En m’appuyant sur un passage du livre III, je proposais de creuser l’idée d’un agent secret qui détermine l’existence, cause finale de la personne. André Breton commence Nadja par un célèbre « Qui suis-je », qu’il reprend immédiatement en « Qui je hante ? » ; eh bien je retournerai la question de l’identité en « Qui me hante ? ».

Cela revient, pour étudier Les Confessions, à considérer le texte comme une tension perpétuelle vers un autre, imaginaire, irréel, impossible : l’individu réalisé, parfaite actualisation de la puissance contenue par l’être. Le texte des Confessions me semble tendu entre d’un côté l’attachement inéluctable à soi, être impur, déchiré par les passions, mû par les ambitions, « sick with desire », ce moi qui s’interroge et dont il tente de réinventer la vie ; et d’un autre côté, cet autre soi, homme bon, homme fidèle à ses principes, bon citoyen. – Comment ne pas sourire, voire, être stupéfait, devant les allégations de Rousseau lorsqu’il raconte le placement systématique de ses nombreux enfants aux Enfants-Trouvés ; admirons comme il passe d’un éloge narcissique de ses qualités et de sa valeur à la justification de choix troublant :

Si je me trompai dans mes résultats, rien n’est plus étonnant que la sécurité d’âme avec laquelle je m’y livrai. Si j’étais de ces hommes mal nés, sourds à la douce voix de la nature, au dedans desquels aucun vrai sentiment de justice et d’humanité ne germa jamais, cet endurcissement serait tout simple ; mais cette chaleur de cœur, cette sensibilité si vive, cette facilité à former des attachements, cette force avec laquelle ils me subjuguent, ces déchirements cruels quand il les faut rompre, cette bienveillance innée pour mes semblables, cet amour ardent du grand, du vrai, du beau, du juste ; cette horreur du mal en tout genre, cette impossibilité de haïr, de nuire, et même de le vouloir ; cet attendrissement, cette vive et douce émotion que je sens à l’aspect de tout ce qui est vertueux, généreux, aimable : tout cela peut-il jamais s’accorder dans la même âme avec la dépravation qui fait fouler aux pieds sans scrupule le plus doux des devoirs? Non, je le sens et le dis hautement, cela n’est pas possible. Jamais un seul instant de sa vie Jean-Jacques n’a pu être un homme sans sentiment, sans entrailles, un père dénaturé. J’ai pu me tromper, mais non m’endurcir. Si je disais mes raisons, j’en dirais trop. Puisqu’elles ont pu me séduire, elles en séduiraient bien d’autres : je ne veux pas exposer les jeunes gens qui pourraient me lire à se laisser abuser par la même erreur. Je me contenterai de dire qu’elle fut telle, qu’en livrant mes enfants à l’éducation publique, faute de pouvoir les élever moi-même, en les destinant à devenir ouvriers et paysans plutôt qu’aventuriers et coureurs de fortunes, je crus faire un acte de citoyen et de père, et je me regardai comme un membre de la république de Platon. Plus d’une fois, depuis lors, les regrets de mon cœur m’ont appris que je m’étais trompé; mais, loin que ma raison m’ait donné le même avertissement, j’ai souvent béni le ciel de les avoir garantis par là du sort de leur père, et de celui qui les menaçait quand j’aurais été forcé de les abandonner. Si je les avais laissés à madame d’Épinay ou à madame de Luxembourg, qui, soit par amitié, soit par générosité, soit par quelque autre motif, ont voulu s’en charger dans la suite, auraient-ils été plus heureux, auraient-ils été élevés du moins en honnêtes gens? Je l’ignore; mais je suis sûr qu’on les aurait portés à haïr, peut-être à trahir leurs parents : il vaut mieux cent fois qu’ils ne les aient point connus.

Les Confessions, VIII

Mais comment ne pas sentir non plus le déchirement entre soi et soi, entre la noblesse des ambitions et le peu de consistance morale des agissements. L’écriture de Rousseau est animée d’un double mouvement de reconnaissance d’une promesse philanthropique et de déploration du peu de fidélité de sa vie à cette promesse. Les Confessions sont une tentative de combler le gouffre qui existe en lui, et que le remords augmente. – Ce à quoi on pourrait rétorquer que Rousseau gaspille son encre à la formulation de vœux pieux, et qu’il espère ainsi combler son défaut de moralité par une dépense rhétorique ; ce que je nomme une promesse ne serait qu’un trop grand crédit accordé à ses prétentions morales. Cela ne serait pas faux si déjà le projet philanthropique de Rousseau n’animait pas toute son œuvre, de ses Discours à ses mémoires. De plus, il y a chez Rousseau une conscience de sa propre valeur, un orgueil certain qui le confirme dans certains de ses choix ; Rousseau a l’intime conviction qu’il a, si je puis dire, un rôle à jouer. Il y aurait beaucoup à dire sur ce sentiment d’avènement à soi-même qui innerve Les Confessions, surtout la première partie ; sur l’engouement pour la littérature, que la lecture des Lettres philosophiques, entre autres, lui procure. Sur cette force qu’il sentait en lui, sans savoir encore à quoi la dévouer :

Je passai deux ou trois ans de cette façon entre la musique, les magistères, les projets, les voyages, flottant incessamment d’une chose à l’autre, cherchant à me fixer sans savoir à quoi, mais entraîné pourtant par degrés vers l’étude, voyant des gens de lettres, entendant parler de littérature, me mêlant quelquefois d’en parler moi-même, et prenant plutôt le jargon des livres que la connaissance de leur contenu.

[…]

L’épée use le fourreau, dit-on quelquefois. Voilà mon histoire. Mes passion m’ont fait vivre, et mes passions m’ont tué. Quelles passions ? dira-t-on. Des riens, les choses du monde les plus puériles, mais qui m’affectaient comme s’il se fût agi de la possession d’Hélène ou du trône de l’univers.

Les Confessions, V

Dans un très beau passage des Mémoires d’outre-tombe, après avoir décrit les sorties de chasse avec son père, Chateaubriand raconte le sentiment d’inflation du désir et de l’énergie que la chasse ne satisfaisait ni n’épuisait plus ; il ne savait cependant pas encore à quoi destiner cet élan de l’être: « mon esprit et mon cœur s’achevaient de former comme deux temples vides, sans autels et sans sacrifices ; on ne savait pas encore quel Dieu y serait adoré. » Il en fut de même pour Rouseau, me semble-t-il. Et pour faire enfin place des vers que j’affectionne particulièrement, je citerai Apollinaire, qui dans « Cortège » raconte lui aussi son avènement à soi : « Un jour / Un jour je m’attendais moi-même / Je me disais Guillaume il est temps que tu viennes / Pour que je sache enfin celui-là que je suis ». Rousseau aussi a cherché à savoir celui-là qu’il était, hanté par sa présence autant que par l’impossibilité de son avènement. La jeunesse de Rousseau témoigne de cette impatience de se connaître, cette attente de soi, et ce sentiment que l’on est porteur d’une promesse que la vie doit réaliser. La vie de Rousseau est ainsi partagée entre la certitude d’une vie promise à quelque chose de grand, et le triste accomplissement de cette promesse, à savoir les brouilles nombreuses avec ses contemporains (Diderot, Grimm, Voltaire, Hume…), les fausses allégations colportées par la rumeur publique. L’écriture de Rousseau fait un grand écart vertigineux entre glorification et mortification de soi, entre les déclarations d’amour absolu pour l’humanité et le désir de « rompre en visière » avec le genre humain – Rousseau reprend mot pour mot l’expression d’Alceste ! (livre VIII)

C’est entre ces deux pôles, dans cette déchirure que Rousseau bâtit son mythe : « Qui que vous soyez, qui voulez connaître un homme, osez lire les deux ou trois pages qui suivent : vous allez connaître à plein J.-J. Rousseau. », peut-on lire au livre VII. Le sentiment de sa renommée obsède Rousseau, qui se considère comme maudit. Un passage du livre IV me semble éloquent à ce propos :

En me conduisant dans la chambre qui m’était destinée, il [le secrétaire d'ambassade] me dit : « Cette chambre a été occupée sous le comte du Luc par un homme célèbre du même nom que vous : il ne tient qu’à vous de le remplacer de toutes manières, et de faire dire un jour, Rousseau premier, Rousseau second. » Cette conformité, qu’alors je n’espérais guère, eût moins flatté mes désirs si j’avais pu prévoir à quel prix je l’achèterais un jour.

Les Confessions, IV

C’est de Jean-Baptiste Rousseau qu’il s’agit, qui a résidé quelques années auparavant dans ce même hôtel. Ce Rousseau-là fut banni à cause de poèmes licencieux : du pain béni pour Jean-Jacques qui voit son nom doublé de la mémoire d’un exilé, auguste patronage. Jean-Jacques Rousseau, ce nom, est l’emblème de ce gouffre, tout se passe parfois comme si les confessions étaient une grande tentative de redonner sa cohérence et son sens à son nom. Le nom qui portait une promesse philanthropique s’est transformé en l’exemple d’une damnation. Alors, c’est avec résignation que Rousseau accepte sa renommée :

Si ma mémoire devait s’éteindre avec moi, plutôt que de compromettre personne, je souffrirais un opprobre injuste et passager sans murmure ; mais puisque enfin mon nom doit vivre, je dois tâcher de transmettre avec lui le souvenir de l’homme infortuné qui le porta, tel qu’il fut réellement, et non tel que d’injustes ennemis travaillent sans relâche à le peindre.

Les Confessions, VIII





« Un de ces moments trop rares », Rousseau

22 04 2008

Jean-Jacques a entre seize et dix-huit ans, il est laquais dans une maison et se fait remarquer un soir pour sa bonne connaissance du français lors d’un repas. Tous les regards se tournent vers lui, entraînés par celui de Mlle de Breil dont il cherche par tous les moyens à attirer l’attention : « Que n’aurais-je fait pour qu’elle daignât m’ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot ! Mais point : j’avais la mortification d’être nul pour elle ; elle ne s’apercevait même pas que j’étais là. » Après qu’une fine remarque lui eut valu un premier regard, cette seconde intervention emporte à nouveau l’adhésion de la jeune fille :

Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de Mlle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier ; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d’impatience la louange qu’il me devait, et qu’il me donna en effet si pleine et entière et d’un air si content, que toute la table s’empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune.

Les Confessions, III

Et sans doute cette reconnaissance ne serait pas vécue si triomphalement si elle ne procédait pas avant tout d’une satisfaction érotique. Loin de Mme de Warens, avec qui il vivait une relation fusionnelle, Rousseau épie la moindre sollicitude féminine, et le moindre signe est pour lui une bénédiction. – Le regard d’autrui fait exister : tarte à la crème de l’existentialisme. Pour Rousseau le concert d’éloges flatte un ego en manque de reconnaissance : son statut permanent de laquais ou de valet ne lui permet pas d’exploiter ni de cultiver ses facultés intellectuelles ; et il délaisse facilement les études au profit d’une longue marche en compagnie d’un bon camarade. Ses jeunes années sont partagées entre d’un côté le bonheur absolu de l’existence chez Mme de Warens, et de l’autre les différentes fonctions qu’il occupe au gré de ses errances, baladé qu’il est d’une maison à l’autre, tantôt en fuite, tantôt chassé – les premiers livres des Confessions ressemblent en cela à un roman d’apprentissage. Cet épisode béni des regards tournés vers lui rachète ses errances géographiques et morales ; le concert d’acclamations confirme le sentiment de sa singularité, la certitude qu’un accomplissement devait avoir lieu – ce destin fût-il douloureux et chaotique. Rousseau est ambitieux, et l’attention concentrée sur lui réveille un orgueil puissant que la timidité et la pudeur étouffent encore.

RousseauMais Rousseau ne commémore pas tant un instant de gloire arraché dans le passé, qu’il ne dresse cet épisode, au moment d’écrire, comme l’un des seuls qui, rétrospectivement, « vengent [son] mérite avili ». Ce moment de l’adolescence venge les outrages subis dans le reste de sa vie ; lorsqu’il écrit ces lignes, Rousseau voit un épisode salvateur : ce moment aura, pour un instant au moins, validé ma singularité et réalisé ce que je suis véritablement – quoi que j’aie pu dire, être ou faire plus tard. Pendant ce court instant se sera levé celui qu’il a cherché à devenir, qu’il a poursuivi, qu’il a rêvé d’être : individu resté dans les cartons de l’existence, inaccompli ; cet individu, je l’assimilerai à une cause finale : à l’origine de tout, et vers la réalisation de qui tout tend, l’agent secret qui cherche à prendre forme à travers l’existence. – Magie d’un regard qui délivre un instant de l’inextricable ; quelque chose de l’homme futur, encore en germe dans l’enfant, est reconnu, la promesse de sa grandeur est formulée ; la crête du présent est éclairée par l’avenir, béni par lui.

Dans ces lignes de Rousseau, j’ai peine à ne pas sentir un appel au lecteur, une invitation à porter lui aussi ce regard salvateur sur le destin de l’écrivain. Fût-ce de manière involontaire ou inconsciente, le texte des Confessions, à ce moment, sollicite notre attention et notre bienveillance. Rousseau nous incite à chercher cet autre, à faire droit à cet être inaccompli, à le rédimer, et l’aider à advenir ; c’est à nous, lecteurs, de recomposer Rousseau – qui s’abandonne à notre jugement en confiance, pariant sur l’universalité des sentiments humains :

Si je me chargeais du résultat et que je lui [le lecteur] disse : Tel est mon caractère, il pourrait croire que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai pensé, tout ce que j’ai senti, je ne puis l’induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore même en le voulant, n’y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C’est à lui d’assembler ces éléments et de déterminer l’être qu’ils composent : le résultat doit être son ouvrage ; et s’il se trompe alors, toute l’erreur sera de son fait.

Les Confessions, IV

L’ouvrage de Rousseau tire en grande partie son charme de cette logique de l’abandon ; Les Confessions sont animées par le rêve permanent d’échouer sur la conscience du lecteur, en ses bras amicaux, sous son regard aimant. Souvent, tout se passe comme si la peur d’être englouti pour l’éternité dans l’incompris saisissait Rousseau, qui se jette vers nous ; je me souviens de cette phrase : « Cela ne veut pas rien dire » qu’écrit Rimbaud dans sa fameuse lettre dite du voyant, que la crainte de s’enfermer sur un régime de parole différent des autres hommes pousse à lancer ce touchant appel ; il y a un peu de cela dans les Confessions

Le travail du lecteur est entre autres de reconnaître que sous la diversité des expériences, malgré la dispersion de l’existence au gré des contingences de la vie, ne remue qu’un seul être, travaillé – sinon dévoré – par la conscience de son inaccomplissement. Du premier au dernier des mots qu’il écrit, un auteur ne cherche-t-il pas justement à révéler cet agent secret de son existence ; comme si chaque phrase des Confessions était attirée par cet être que Rousseau a vu se lever, tournée vers son accomplissement futur, comme s’il était un pôle magnétique qui orientait vers lui – terre promise, inaccessible – la charge affective de chaque mot. En honneur de cela, il me semble qu’il faut toujours avoir en esprit la conscience qu’en chaque phrase un grand geste se cherche ; il faut être à l’écoute de la dimension dynamique d’un texte, de sa tension ; et l’une des meilleures postures critiques me paraît celle qui accompagne un effort et rémunère un élan, plutôt, sinon autant, qu’elle juge un résultat.





Alceste selon Rousseau

29 03 2008

Comment croire à cet Alceste réinventé, qui déteste moins les hommes eux-mêmes que leur défaut de souci moral :

Ce n’est donc pas des hommes qu’il se dit ennemi, mais de la méchanceté des uns & du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avoit ni fripons, ni flatteurs, il aimeroit tout le genre-humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit Misanthrope en ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort peux qui ne pensent pas ainsi: car au fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchans, & flatte par sa coupable complaisance les vices d’où naissent tous les désordres de la Société.

Alceste, donc, est un amoureux de la vertu que son intransigeance rend amer et querelleur. Mais il n’est pas à proprement parler misanthrope ; Rousseau ne croit pas à sa déclaration de haine « générale » dirigée contre « tous les hommes », elle n’est que l’effet de son caractère épidermique et, de la part de Molière, une concession aux impératifs du théâtre. Alceste, écrit Rousseau, est d’ailleurs un homme que seul ce trait de caractère rend invivable : il est de nature aimable ; Célimène, Eliante et Arsinoé ont « du penchant » pour lui. Mais « il falloit faire rire le parterre » déplore Rousseau, et c’est ce qui fit faire d’Alceste un caractère risible, emporté, discutant de vétilles, etc… Afin de satisfaire l’appétit du public, Molière a fait rire d’Alceste au lieu de peindre honnêtement sa vertu, et a fait de Philinte une incarnation stoïque des complaisants et dont la « vertu traitable » n’est qu’une philosophie morale qu’il professe sans l’assumer pleinement ; mais c’est de lui qu’il faudrait rire. En gros, me semble-t-il, Rousseau voit Philinte comme un relativiste, et si l’on m’accorde l’anachronisme : un bon bourgeois – pas encore bouffi d’orgueil – mais bien pensant :

(…) convenons que, l’intention de l’Auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu’elle prêche est plus dangereux que le mal même : en ce qu’il séduit par une apparence de raison ; en ce qu’il fait préférer l’usage & les maximes du monde à l’exacte probité ; en ce qu’il fait consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice & la vertu ; en ce qu’au grand soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête – homme, il suffit de n’être pas un franc scélérat.

Rousseau admire Molière malgré cela, et il trouve de nombreuses beautés dans Le Misanthrope. Le problème vient de la nécessité de plaire au public, ce qui ne peut déboucher que sur une liquidation du souci moral au profit d’une peinture excessive des caractères.

Le commentaire passionné du Misanthrope par Rousseau ne manque pas de nous faire sourire, mais aussi, comme tout ce qu’écrit Rousseau, de nous captiver et d’exprimer une part inconnue de notre sensibilité. Que faire de cette lecture, qui substitue à la pièce de Molière la rêverie d’un homme absolument vertueux ? C’est bien cela que semble faire Rousseau : ayant reconnu quelques traits fondamentaux de l’homme vertueux, transparent – statut auquel tout son être aspire – il cherche à embarquer entièrement le caractère d’Alceste du côté de la vertu. Faut-il pour autant rejeter cet Alceste du côté des chimères qu’enfante l’esprit du philosophe engagé jusqu’à l’aveuglement dans la recherche et l’amour de la vertu ? Faut-il même condamner cette idée presque irréalisable de la vertu ? ou feindre de se pencher sur elle avec cette bienveillance incrédule et suffisante, cette tendresse condescendante dont Rousseau est souvent la victime ?

Osons croire à cet Alceste : d’abord parce que Rousseau déplore plus la complaisance de Molière qu’il ne remet en cause son génie : il connaît le théâtre et ses impératifs, il comprend la logique d’écriture de Molière ; ensuite parce que l’engagement si complet de Rousseau dans la défense d’Alceste exige qu’on lui fasse temporairement crédit, au moins par principe, afin de voir jusqu’où cela peut mener.

On a beaucoup raillé l’état de nature tel que Rousseau l’a décrit dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ou dans son Contrat social : souvent dépeint comme un état illusoire de bonheur et de bienveillance mutuelle entre les hommes, comme une rêverie préromantique improbable. Mes connaissances de la critique sur Rousseau sont presque inexistantes, et je serais très surpris que ces préjugés sur l’état de nature n’aient pas depuis longtemps déjà été dissipés.

Voilà en tout cas ce que j’en sais : l’état de nature, tel que Rousseau le décrit dans son Discours sur l’inégalité, n’est pas une réalité qu’il pense avérée, mais bien une fiction qu’il invente comme un étalon d’égalité pour mieux mesurer l’inégalité entre les hommes. Dans l’espèce de prologue qui précède la première partie du discours, le philosophe commence par relever ce paradoxe qui veut qu’on ne remette pas en cause l’idée de l’état de nature mais que la lecture des Ecritures impose qu’on nie son existence effective. Rousseau voit toutefois la permanence de cette idée d’état de nature, à la recherche de laquelle il veut partir :

Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels ; plus propres à éclaircir la Nature des choses qu’à montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du Monde. La Religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de l’état de Nature, ils sont inégaux parce qu’il a voulu qu’ils le fussent ; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de l’homme et des Etres qui l’environnent, sur ce qu’aurait pu devenu de Genre-humain, s’il fût resté abandonné à lui-même.

Le but de Rousseau est d’assumer pleinement ce qui jusqu’alors n’était qu’une supposition ; il y découvre l’espace d’une fiction possible, et le lieu d’une investigation sur la Nature humaine, pensée isolément des contraintes théologiques. C’est l’un des points essentiels me semble-t-il : son effort est de penser la nature humaine telle qu’elle se présente à lui, et non pas de se conformer à un modèle de pensée existant. Cela doit fournir un modèle qui peut aider à progresser moralement ; et même s’il formule, sous le coup d’un excès de son tempérament mélancolique, le vœu d’une régression à cet état prétendument passé, il sait bien que l’homme ne peut qu’avancer dans le temps : espérons que cette fiction de l’état de nature l’aidera à mieux se repérer dans le champ de la morale. C’est un rêve, inaccessible par définition, mais pensé et formulé comme tel, ainsi son si pur Emile.

Selon ce patron de pensée, Alceste serait un idéal vertueux, lui aussi inaccessible, mais nécessaire à la pensée de la vertu pratique. A l’inverse de Philinte qui sous couvert d’un esprit conciliant abandonne et liquide l’exigence morale, Alceste serait l’incarnation douloureuse de la recherche du bien, héros d’une passion morale et, partant, étalon de la moralité pratique ; à tout le moins, il représente l’exigence de la pensée.

Nul doute que le rire provoqué par les colères d’Alceste a du emporter la compassion de Rousseau ; que l’obsession raisonneuse de Philinte et le caquet de Célimène ont réveillé le délire de persécution du philosophe. Paradoxalement, le rire est peut-être le vrai point de contact entre Molière et Rousseau : c’est peut-être parce que Molière a fait rire d’Alceste que Rousseau a pu s’engouffrer dans la brèche d’une défense passionnée du gentilhomme. C’est une lecture très certainement étrangère aux intentions de Molière. Le Misanthrope serait pour Rousseau le lieu d’expression d’un rêve qui doit guider les hommes sur le chemin de la moralité, non pas comme un exemple, mais comme un idéal imaginaire dont il faut ressentir le manque, la perte et l’impossibilité, pour découvrir en soi le ressort de la bonté et de la compassion.





A propos de ce blog…

24 03 2008

Je voudrais que le lecteur trouve toujours ici un lieu de réflexions et de propositions faites en toute humilité, avec l’audace qu’il faut pour prétendre les rendre publiques. J’entreprends de publier ici ce qui trouverait sa place dans un carnet, mais mieux mis en forme et offert comme une invitation à la conversation : notes de lecture, méditations sur un poète ou un peintre, rêveries, commentaires, propositions critiques : tout ce par quoi l’esprit se perd et tente de se retrouver, son questionnement ininterrompu.

Montaigne écrit que ce n’est pas la vérité qu’il interroge ou qu’il poursuit, mais, au travers des divers sujets qu’il traite, lui-même. Son geste d’écrivain est doublé d’une volonté critique qui le pousse à se chercher dans ce qu’il écrit :

Qui sera en cherche de science, si la pesche où elle se loge : il n’est rien dequoy je face moins de profession. Ce sont icy mes fantaisies, par lesquelles je ne tasche point à donner à connoistre les choses, mais moy : elles me seront à l’adventure connues un jour, ou l’ont autresfois esté, selon que la fortune m’a peu porter sur les lieux, où elles estoient esclaircies. Mais il ne m’en souvient plus. Et si je suis homme de quelque leçon, je suis homme de nulle retention. Ainsi je ne pleuvy aucune certitude, si ce n’est de faire connoistre jusques à quel poinct monte pour ceste heure, la connoissance que j’en ay. Qu’on ne s’attende pas aux matieres, mais à la façon que j’y donne. Qu’on voye en ce que j’emprunte, si j’ay sceu choisir dequoy rehausser ou secourir proprement l’invention, qui vient tousjours de moy. Car je fay dire aux autres, non à ma teste, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire, par foiblesse de mon langage ou par foiblesse de mon sens.

Montaigne, “Des livres”, Essais, II, X

Quelle humilité que celle de Montaigne, qui prend conscience que lui seul est garant de ce qu’il dit. Il découvre en même temps la relativité absolue de sa parole et de son jugement, et la responsabilité qui, de fait, lui incombe ; bien qu’il ait conscience que l’écriture est vouée à la seule expression de sa singularité, il l’investit d’une quête de soi. Telle est la leçon de Montaigne : découvrir que toute prétention à la vérité est illusoire, et réorienter le questionnement sur lui-même ; son siècle mit à jour la vanité du langage, il en rédime l’usage dans la découverte et la création de la subjectivité. Mais est-il aussi détaché de ses sources qu’il le prétend ? Bien qu’il dise ne recourir à la citation que pour suppléer la “foiblesse de son langage”, une bonne partie de son travail fut de coudre ensemble des citations, de rassembler ses souvenirs de lecteur dans le flux d’un propos où se forme progressivement le sens critique. C’est aussi ce que j’essayerai de faire : écrire en ayant toujours un souci de nouveauté et d’authenticité, mêlant l’invention et la réflexion. Je n’écris pas pour donner mon opinion sur le monde actuel : beaucoup d’autres blogs le font pour que mon opinion soit bien représentée quelque part ou ailleurs sur la toile ; c’est pour mieux me connaître que j’écris, non pour afficher mon savoir :

J’en ai beaucoup vu qui philosophaient bien plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère. Voulant être plus savants que d’autres, ils étudiaient l’univers pour savoir comment il était arrangé, comme ils auraient étudié quelque machine qu’ils auraient aperçue par pure curiosité. Ils étudiaient la nature humaine pour en pouvoir parler savamment, mais non pas pour se connaître ; ils travaillaient pour instruire les autres, mais pas pour s’éclairer en dedans. Plusieurs d’entre eux ne voulaient que faire un livre, n’importait quel, pourvu qu’il fût accueilli. Quand le leur était fait et publié, son contenu ne les intéressait plus en aucune sorte, si ce n’est pour le faire adopter aux autres, et pour le défendre au cas qu’il fût attaqué, mais du reste sans en rien tirer pour leur propre usage, sans s’embarrasser même que ce contenu fût faux ou vrai pourvu qu’il ne fût pas réfuté. Pour moi, quand j’ai désiré d’apprendre, c’était pour savoir moi-même et non pas pour enseigner ; j’ai toujours cru qu’avant d’instruire les autres il fallait commencer par savoir assez pour soi, et de toutes les études que j’ai tâché de faire en ma vie au milieu des hommes il n’y en a guère que je n’eusse faite également seul sur une île déserte où j’aurais été confiné pour le reste de mes jours.

Rousseau, Rêveries du promeneur solitaire, “Troisième promenade”

J’irai au gré de ce qui m’inspirera, et toujours dans le souci de donner une forme au monde, de le rassembler, car c’est bien de cela qu’il s’agit : chercher un peu d’ordre entre tout ce qui se présente à nous.








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