“Mais puisque enfin mon nom doit vivre”, Rousseau

28 05 2008

Continuation du précédent message sur Rousseau : “Un de ces moments trop rares”

Statue de Rousseau à GenèveSi Les Confessions captivent le public contemporain avec la même vigueur, c’est sans doute que la voix de Rousseau est si authentique, que le trait y est si plein. Le geste de Rousseau est indéfinissable, tant s’y confrontent les déterminations : l’ambition littéraire et l’attente de la gloire posthume brouillent le souci de rassembler l’unité de sa vie ; tantôt plaidoirie pro domo et exacerbation du sentiment de persécution, retour ému sur des moments de grâce ou récit de voyage… Les Confessions satisfont aussi notre avidité conceptuelle, puisqu’on y devine ici tel processus psychique, ou que là l’auteur nous offre tel commentaire du travail autobiographique, de ses buts, de ses difficultés. Et c’est bien malheureusement que l’on se voit obligé de ne s’attacher qu’à l’une des ces facettes que l’on repère, quand on prétend commenter le texte si dense de Rousseau, sacrifiant l’unité du geste ; car tout ceci infuse plus ou moins également la parole de l’auteur, tout ceci s’écoule librement dans le flux de l’écriture. Et ce que je dis ici des Confessions peut se dire pour bien des œuvres, voire pour toutes les grandes œuvres artistiques, et bien d’autres l’ont dit avant moi !

Mais le texte de Rousseau me semble proposer un moyen de le questionner, que j’ai déjà tenté de définir dans le précédent message sur Rousseau. En m’appuyant sur un passage du livre III, je proposais de creuser l’idée d’un agent secret qui détermine l’existence, cause finale de la personne. André Breton commence Nadja par un célèbre “Qui suis-je”, qu’il reprend immédiatement en “Qui je hante ?” ; eh bien je retournerai la question de l’identité en “Qui me hante ?”. Lisez la suite de cette entrée »





“Un de ces moments trop rares”, Rousseau

22 04 2008

Jean-Jacques a entre seize et dix-huit ans, il est laquais dans une maison et se fait remarquer un soir pour sa bonne connaissance du français lors d’un repas. Tous les regards se tournent vers lui, entraînés par celui de Mlle de Breil dont il cherche par tous les moyens à attirer l’attention : « Que n’aurais-je fait pour qu’elle daignât m’ordonner quelque chose, me regarder, me dire un seul mot ! Mais point : j’avais la mortification d’être nul pour elle ; elle ne s’apercevait même pas que j’étais là. » Après qu’une fine remarque lui eut valu un premier regard, cette seconde intervention emporte à nouveau l’adhésion de la jeune fille :

Tout le monde me regardait et se regardait sans rien dire. On ne vit de la vie pareil étonnement. Mais ce qui me flatta davantage fut de voir clairement sur le visage de Mlle de Breil un air de satisfaction. Cette personne si dédaigneuse daigna me jeter un second regard qui valait tout au moins le premier ; puis, tournant les yeux vers son grand-papa, elle semblait attendre avec une sorte d’impatience la louange qu’il me devait, et qu’il me donna en effet si pleine et entière et d’un air si content, que toute la table s’empressa de faire chorus. Ce moment fut court, mais délicieux à tous égards. Ce fut un de ces moments trop rares qui replacent les choses dans leur ordre naturel, et vengent le mérite avili des outrages de la fortune.

Les Confessions, III

Et sans doute cette reconnaissance ne serait pas vécue si triomphalement si elle ne procédait pas avant tout d’une satisfaction érotique. Loin de Mme de Warens, avec qui il vivait une relation fusionnelle, Rousseau épie la moindre sollicitude féminine, et le moindre signe est pour lui une bénédiction. – Le regard d’autrui fait exister : tarte à la crème de l’existentialisme. Pour Rousseau le concert d’éloges flatte un ego en manque de reconnaissance : son statut permanent de laquais ou de valet ne lui permet pas d’exploiter ni de cultiver ses facultés intellectuelles ; et il délaisse facilement les études au profit d’une longue marche en compagnie d’un bon camarade. Ses jeunes années sont partagées entre d’un côté le bonheur absolu de l’existence chez Mme de Warens, et de l’autre les différentes fonctions qu’il occupe au gré de ses errances, baladé qu’il est d’une maison à l’autre, tantôt en fuite, tantôt chassé – les premiers livres des Confessions ressemblent en cela à un roman d’apprentissage. Cet épisode béni des regards tournés vers lui rachète ses errances géographiques et morales ; le concert d’acclamations confirme le sentiment de sa singularité, la certitude qu’un accomplissement devait avoir lieu – ce destin fût-il douloureux et chaotique. Rousseau est ambitieux, et l’attention concentrée sur lui réveille un orgueil puissant que la timidité et la pudeur étouffent encore.

RousseauMais Rousseau ne commémore pas tant un instant de gloire arraché dans le passé, qu’il ne dresse cet épisode, au moment d’écrire, comme l’un des seuls qui, rétrospectivement, « vengent [son] mérite avili ». Ce moment de l’adolescence venge les outrages subis dans le reste de sa vie ; lorsqu’il écrit ces lignes, Rousseau voit un épisode salvateur : ce moment aura, pour un instant au moins, validé ma singularité et réalisé ce que je suis véritablement – quoi que j’aie pu dire, être ou faire plus tard. Pendant ce court instant se sera levé celui qu’il a cherché à devenir, qu’il a poursuivi, qu’il a rêvé d’être : individu resté dans les cartons de l’existence, inaccompli ; cet individu, je l’assimilerai à une cause finale : à l’origine de tout, et vers la réalisation de qui tout tend, l’agent secret qui cherche à prendre forme à travers l’existence. – Magie d’un regard qui délivre un instant de l’inextricable ; quelque chose de l’homme futur, encore en germe dans l’enfant, est reconnu, la promesse de sa grandeur est formulée ; la crête du présent est éclairée par l’avenir, béni par lui.

Dans ces lignes de Rousseau, j’ai peine à ne pas sentir un appel au lecteur, une invitation à porter lui aussi ce regard salvateur sur le destin de l’écrivain. Fût-ce de manière involontaire ou inconsciente, le texte des Confessions, à ce moment, sollicite notre attention et notre bienveillance. Rousseau nous incite à chercher cet autre, à faire droit à cet être inaccompli, à le rédimer, et l’aider à advenir ; c’est à nous, lecteurs, de recomposer Rousseau – qui s’abandonne à notre jugement en confiance, pariant sur l’universalité des sentiments humains :

Si je me chargeais du résultat et que je lui [le lecteur] disse : Tel est mon caractère, il pourrait croire que je le trompe, au moins que je me trompe. Mais en lui détaillant avec simplicité tout ce qui m’est arrivé, tout ce que j’ai fait, tout ce que j’ai pensé, tout ce que j’ai senti, je ne puis l’induire en erreur, à moins que je ne le veuille ; encore même en le voulant, n’y parviendrais-je pas aisément de cette façon. C’est à lui d’assembler ces éléments et de déterminer l’être qu’ils composent : le résultat doit être son ouvrage ; et s’il se trompe alors, toute l’erreur sera de son fait.

Les Confessions, IV

L’ouvrage de Rousseau tire en grande partie son charme de cette logique de l’abandon ; Les Confessions sont animées par le rêve permanent d’échouer sur la conscience du lecteur, en ses bras amicaux, sous son regard aimant. Souvent, tout se passe comme si la peur d’être englouti pour l’éternité dans l’incompris saisissait Rousseau, qui se jette vers nous ; je me souviens de cette phrase : « Cela ne veut pas rien dire » qu’écrit Rimbaud dans sa fameuse lettre dite du voyant, que la crainte de s’enfermer sur un régime de parole différent des autres hommes pousse à lancer ce touchant appel ; il y a un peu de cela dans les Confessions

Le travail du lecteur est entre autres de reconnaître que sous la diversité des expériences, malgré la dispersion de l’existence au gré des contingences de la vie, ne remue qu’un seul être, travaillé – sinon dévoré – par la conscience de son inaccomplissement. Du premier au dernier des mots qu’il écrit, un auteur ne cherche-t-il pas justement à révéler cet agent secret de son existence ; comme si chaque phrase des Confessions était attirée par cet être que Rousseau a vu se lever, tournée vers son accomplissement futur, comme s’il était un pôle magnétique qui orientait vers lui - terre promise, inaccessible - la charge affective de chaque mot. En honneur de cela, il me semble qu’il faut toujours avoir en esprit la conscience qu’en chaque phrase un grand geste se cherche ; il faut être à l’écoute de la dimension dynamique d’un texte, de sa tension ; et l’une des meilleures postures critiques me paraît celle qui accompagne un effort et rémunère un élan, plutôt, sinon autant, qu’elle juge un résultat.





Alceste selon Rousseau

29 03 2008

Comment croire à cet Alceste réinventé, qui déteste moins les hommes eux-mêmes que leur défaut de souci moral :

Ce n’est donc pas des hommes qu’il se dit ennemi, mais de la méchanceté des uns & du support que cette méchanceté trouve dans les autres. S’il n’y avoit ni fripons, ni flatteurs, il aimeroit tout le genre-humain. Il n’y a pas un homme de bien qui ne soit Misanthrope en ce sens; ou plutôt, les vrais Misanthropes sont fort peux qui ne pensent pas ainsi: car au fond, je ne connois point de plus grand ennemi des hommes que l’ami de tout le monde, qui, toujours charmé de tout, encourage incessamment les méchans, & flatte par sa coupable complaisance les vices d’où naissent tous les désordres de la Société.

Alceste, donc, est un amoureux de la vertu que son intransigeance rend amer et querelleur. Mais il n’est pas à proprement parler misanthrope ; Rousseau ne croit pas à sa déclaration de haine « générale » dirigée contre « tous les hommes », elle n’est que l’effet de son caractère épidermique et, de la part de Molière, une concession aux impératifs du théâtre. Alceste, écrit Rousseau, est d’ailleurs un homme que seul ce trait de caractère rend invivable : il est de nature aimable ; Célimène, Eliante et Arsinoé ont « du penchant » pour lui. Mais « il falloit faire rire le parterre » déplore Rousseau, et c’est ce qui fit faire d’Alceste un caractère risible, emporté, discutant de vétilles, etc… Afin de satisfaire l’appétit du public, Molière a fait rire d’Alceste au lieu de peindre honnêtement sa vertu, et a fait de Philinte une incarnation stoïque des complaisants et dont la « vertu traitable » n’est qu’une philosophie morale qu’il professe sans l’assumer pleinement ; mais c’est de lui qu’il faudrait rire. En gros, me semble-t-il, Rousseau voit Philinte comme un relativiste, et si l’on m’accorde l’anachronisme : un bon bourgeois – pas encore bouffi d’orgueil – mais bien pensant :

(…) convenons que, l’intention de l’Auteur étant de plaire à des esprits corrompus, ou sa morale porte au mal, ou le faux bien qu’elle prêche est plus dangereux que le mal même : en ce qu’il séduit par une apparence de raison ; en ce qu’il fait préférer l’usage & les maximes du monde à l’exacte probité ; en ce qu’il fait consister la sagesse grand dans un certain milieu entre le vice & la vertu ; en ce qu’au grand soulagement des Spectateurs, il leur persuade que, pour être honnête - homme, il suffit de n’être pas un franc scélérat.

Rousseau admire Molière malgré cela, et il trouve de nombreuses beautés dans Le Misanthrope. Le problème vient de la nécessité de plaire au public, ce qui ne peut déboucher que sur une liquidation du souci moral au profit d’une peinture excessive des caractères.

Le commentaire passionné du Misanthrope par Rousseau ne manque pas de nous faire sourire, mais aussi, comme tout ce qu’écrit Rousseau, de nous captiver et d’exprimer une part inconnue de notre sensibilité. Que faire de cette lecture, qui substitue à la pièce de Molière la rêverie d’un homme absolument vertueux ? C’est bien cela que semble faire Rousseau : ayant reconnu quelques traits fondamentaux de l’homme vertueux, transparent – statut auquel tout son être aspire – il cherche à embarquer entièrement le caractère d’Alceste du côté de la vertu. Faut-il pour autant rejeter cet Alceste du côté des chimères qu’enfante l’esprit du philosophe engagé jusqu’à l’aveuglement dans la recherche et l’amour de la vertu ? Faut-il même condamner cette idée presque irréalisable de la vertu ? ou feindre de se pencher sur elle avec cette bienveillance incrédule et suffisante, cette tendresse condescendante dont Rousseau est souvent la victime ?

Osons croire à cet Alceste : d’abord parce que Rousseau déplore plus la complaisance de Molière qu’il ne remet en cause son génie : il connaît le théâtre et ses impératifs, il comprend la logique d’écriture de Molière ; ensuite parce que l’engagement si complet de Rousseau dans la défense d’Alceste exige qu’on lui fasse temporairement crédit, au moins par principe, afin de voir jusqu’où cela peut mener.

On a beaucoup raillé l’état de nature tel que Rousseau l’a décrit dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, ou dans son Contrat social : souvent dépeint comme un état illusoire de bonheur et de bienveillance mutuelle entre les hommes, comme une rêverie préromantique improbable. Mes connaissances de la critique sur Rousseau sont presque inexistantes, et je serais très surpris que ces préjugés sur l’état de nature n’aient pas depuis longtemps déjà été dissipés.

Voilà en tout cas ce que j’en sais : l’état de nature, tel que Rousseau le décrit dans son Discours sur l’inégalité, n’est pas une réalité qu’il pense avérée, mais bien une fiction qu’il invente comme un étalon d’égalité pour mieux mesurer l’inégalité entre les hommes. Dans l’espèce de prologue qui précède la première partie du discours, le philosophe commence par relever ce paradoxe qui veut qu’on ne remette pas en cause l’idée de l’état de nature mais que la lecture des Ecritures impose qu’on nie son existence effective. Rousseau voit toutefois la permanence de cette idée d’état de nature, à la recherche de laquelle il veut partir :

Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels ; plus propres à éclaircir la Nature des choses qu’à montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du Monde. La Religion nous ordonne de croire que Dieu lui-même ayant tiré les hommes de l’état de Nature, ils sont inégaux parce qu’il a voulu qu’ils le fussent ; mais elle ne nous défend pas de former des conjectures tirées de la seule nature de l’homme et des Etres qui l’environnent, sur ce qu’aurait pu devenu de Genre-humain, s’il fût resté abandonné à lui-même.

Le but de Rousseau est d’assumer pleinement ce qui jusqu’alors n’était qu’une supposition ; il y découvre l’espace d’une fiction possible, et le lieu d’une investigation sur la Nature humaine, pensée isolément des contraintes théologiques. C’est l’un des points essentiels me semble-t-il : son effort est de penser la nature humaine telle qu’elle se présente à lui, et non pas de se conformer à un modèle de pensée existant. Cela doit fournir un modèle qui peut aider à progresser moralement ; et même s’il formule, sous le coup d’un excès de son tempérament mélancolique, le vœu d’une régression à cet état prétendument passé, il sait bien que l’homme ne peut qu’avancer dans le temps : espérons que cette fiction de l’état de nature l’aidera à mieux se repérer dans le champ de la morale. C’est un rêve, inaccessible par définition, mais pensé et formulé comme tel, ainsi son si pur Emile.

Selon ce patron de pensée, Alceste serait un idéal vertueux, lui aussi inaccessible, mais nécessaire à la pensée de la vertu pratique. A l’inverse de Philinte qui sous couvert d’un esprit conciliant abandonne et liquide l’exigence morale, Alceste serait l’incarnation douloureuse de la recherche du bien, héros d’une passion morale et, partant, étalon de la moralité pratique ; à tout le moins, il représente l’exigence de la pensée.

Nul doute que le rire provoqué par les colères d’Alceste a du emporter la compassion de Rousseau ; que l’obsession raisonneuse de Philinte et le caquet de Célimène ont réveillé le délire de persécution du philosophe. Paradoxalement, le rire est peut-être le vrai point de contact entre Molière et Rousseau : c’est peut-être parce que Molière a fait rire d’Alceste que Rousseau a pu s’engouffrer dans la brèche d’une défense passionnée du gentilhomme. C’est une lecture très certainement étrangère aux intentions de Molière. Le Misanthrope serait pour Rousseau le lieu d’expression d’un rêve qui doit guider les hommes sur le chemin de la moralité, non pas comme un exemple, mais comme un idéal imaginaire dont il faut ressentir le manque, la perte et l’impossibilité, pour découvrir en soi le ressort de la bonté et de la compassion.