“Un arbre”, poème (2)

6 07 2008

UN ARBRE

II

Vaste sourire étalé dans le feuillage ;
Fidèle l’arbre à la dictée du temps, qui dit
D’un même mot la flaque claire après la pluie
Et l’eau instable des rêves, l’eau profonde ;

De l’ordre peu à peu la face feint de s’assembler
En ces cryptes aériennes, sur ces dalles solaires :
Musique ! Illusion et mémoire mêlées !
Je voudrais m’agenouiller contre le ciel et boire !

Mais point de marches dérobées. – Gravir
Est une patiente dispersion dans la lumière,
Une leçon sévère à prendre dans son vin

D’égarement, d’oubli et de refus…
Et quelles mains écartelées, brûlées d’accueillir,
Faut-il au terrestre rite si haut célébré ?

© Maxime Durisotti, 2008

*

Calder

Illustration : Alexander Calder, Totem





Poésies complètes, Mário de Sá-Carneiro

29 06 2008

Sa-CarneiroJ’ai ouvert ce livre par hasard dans une librairie, et ce fut un coup de foudre. Je tiens à vous présenter ce remarquable poète qu’est Mário de Sá-Carneiro, en laissant la part belle à la poésie !

Mário de Sá-Carneiro est né à Lisbonne en 1890 dans une famille de la haute bourgeoisie portugaise ; il commence à écrire des poèmes à l’âge de douze ans, à traduire Victor Hugo à quinze ans, Goethe et Schiller à seize. Il rencontre Fernando Pessoa à l’âge de 21 ans, qui deviendra un ami intime ; ils publieront ensemble, avec entre autres le peintre et poète José de Almada Negreiro dans la revue Orpheu, qui promeut le Modernisme dans la culture portugaise durant les premières décennies du XXe siècle. Quand il avale de la strychnine en 1926, dans un hôtel parisien, il avait publié une pièce de théâtre, un roman et plusieurs recueils de poèmes. Destinée éblouissante que Pessoa résume de manière admirable : “Mário de Sá-Carneiro n’a pas eu de biographie, il n’a eu que du génie.” Les éditions La Différence ont réédité l’an dernier dans leur collection de poche Minos une édition bilingue des Poésies complètes de Sá-Carneiro.

Pour présenter en quelques mots la poésie de Mário de Sá-Carneiro, je commencerai par un thème majeur qui se laisse appréhender dans Dispersion, le premier recueil : l’ambiguïté de la vision poétique. “Mes songes, lions de stupeur et de feu rompus au halage / De la tour de qui mon Âme était l’attelage” (p. 109) Embarqué pour une quête de l’identité, ses rêveries, ses fantasmes, ses obsessions (beaucoup d’armures, de tours, de châteaux, tous les échos du “bronze médiéval” qui retentit en lui) le guident et l’égarent. Dans le geste initial de Sá-Carneiro, il y a quelque chose du “Bateau ivre”, quelque chose de la vision débridée, du halage fou autant que de l’amertume du voyageur qui, s’étant abandonné glorieusement “A l’aérienne spirale qui vers les cimes m’emporte”, constate le risque de solitude :

Vers le triomphe majeur, en avant toutes !
Mon destin est autre – il est haut et rare.
Il coûte seulement très cher :
La tristesse de ne jamais être deux…

p. 41

Mario de Sa-CarneiroCette ambiguïté donne le ton de maints poèmes, tendus entre la fascination pour les images et la conscience de la vanité de ces images, de ces rêveries, écume toujours d’un monde lointain, - absent, presque défunt dirais-je ! - à tout le moins d’un monde imaginaire, dont la réalité est problématique. “Do I wake or sleep” se demande Keats à la fin de son “Ode au Rossignol” ; serait-ce une nuée, aurait dû se demander Ixion au lieu d’embrasser celle qui précipita sa chute aux Enfer. “Pourtant, rien n’a été simple illusion” (p. 67) écrit-il aussi, car il a confiance en son imaginaire, sentiment nécessaire à une connaissance de soi. Comme l’explique si bien Fernando Pessoa dans le petit texte d’hommage placé en tête du livre, le sentiment d’égarement de Sá-Carneiro est aussi dû à son génie visionnaire, qui devait fatalement l’exclure de ses contemporains, tragique bénédiction : “il a dû subir, outre l’indifférence qui entoure les génies, la dérision qui poursuit les novateurs, prophètes, comme Cassandre, de vérités que tout le monde tient pour mensonge” (p. 9). Egaré parmi les voiles du songe, le voilà réduit à une recherche erratique et exténuante de soi-même, dispersé qu’il est entre ce qu’il imagine et les identités dans lesquelles il se projette. Et l’on comprend pourquoi le premier recueil du poète s’intitule Dispersion :

Tout a eu son commencement… et tout a raté…
– Oh ! La douleur d’être-presque, cette douleur sans fin… –
Je me suis fourvoyé parmi les autres, fourvoyé en moi,
Aile déployée qui n’a pas su voler…

p. 66

Dispersion et rassemblement, opposition fondamentale de la poésie, depuis Baudelaire au moins qui voulait “Rassembler à neuf les terres inondées”, depuis même la poésie baroque et sa fascination ambiguë pour les chimères de l’imagination… Voilà Sá-Carneiro en morceaux, à la recherche de son unité. Teresa Rita Lopes résume bien cet état problématique dans sa jolie préface : “Il se sent irréel, posthume, une âme vagabonde à la recherche d’un corps - un de ces êtres qu’on appelle vampires et que l’on reconnaît à ce signe : quand ils se regardent dans un miroir, ils ne s’y trouvent pas…” (p. 28). Sá-Carneiro a honte de soi, honte du divorce entre le rêve et la vie qui est son mode d’existence, honte de n’être qu’un fantôme, qu’un regret :

Lord des Ecosses qu’en autre vie je fus,
Le voici aujourd’hui qui traîne ici-bas sa décadence
Sans fastes ni équipages.
Milord réduit à vivre d’images,
Qui s’arrête aux devantures de bijoux d’opulence
Dans une brume de désirs – dans l’illusion du doute…

p. 197

Mário de Sá-CarneiroOn a du mal à ne pas lire les vers de Sá-Carneiro à la lumière de la tragique décision qu’il a prise. “Dans ce formidable enchevêtrement de choses tragiques et mêmes picaresques, je ne parviens pas assez à m’y retrouver pour vous donner certains détails.” (p. 304) écrit-il dans une des dernières lettres qu’il envoie à Pessoa. Il formule à plusieurs reprises son projet de suicide, il donne même des dates, des heures précises. Si la mort n’est pas à proprement parler un thème dans les poèmes de Sá-Carneiro, peut-être a-t-elle été comme une manière de trancher le problème de l’identité, comme Alexandre à Gordes. La poésie de Mário Sá-Carneiro, un vers semble la résumer, le dernier vers du poème “Lord”, à l’instant cité : “Et la Couleur dans mon œuvre, vestige de l’enchantement…” (p. 197) Toutes les inventions de la poésie comme une vaine dépense d’énergie et d’imagination pour combler une faille de l’identité, pour tenter d’échapper à un vertige dont le remède augmente la mal.

Ce petit parcours est bien loin d’être exhaustif ; il y aurait encore beaucoup à dire sur les réseaux d’images qui infusent sa poésie, sur les tentatives poétiques purement modernistes, sur l’amour et les femmes… Mais j’espère en tous cas que ce bref aperçu vous aura donné envie de lire Mário de Sá-Carneiro.

*

Illustration : Statue de Sá-Carneiro, Parque dos Poetas, Oeiras

Mário de Sá-Carneiro, Poésies complètes, traduit du portugais par Domnique Touati et Michel Chandeigne et préfacé par Teresa Rota Lopes, La Différence, 1987, rééd. coll. Minos, 2007, 320 p., 210 €

Voir la page du livre sur le site de l’éditeur.

Chronique relayée sur Poezibao (9 juillet 2008).





Tintern Abbey, Wordsworth

27 06 2008

En 1798, Coleridge et Wordsworth publient conjointement les Lyrical Ballads, un recueil de poèmes écrits, comme on dit, à quatre mains. Coleridge y a signé quatre poèmes, dont le fameux “Rime of the Ancyent Marinere”, et Wordsworth un peu plus. Ce recueil est généralement considéré comme l’événement inaugurateur du Romantisme en Angleterre. L’ambition des deux amis poètes était de rendre accessible la poésie en convoquant des thèmes populaires et les mots de tous. Wordsworth s’explique dans la préface, texte célèbre qu’il rédige pour l’édition augmentée de 1800 :

The principal object, then, which I proposed to myself in these Poems was to chose incidents and situations from common life, and to relate or describe them, throughout, as far as was possible, in a selection of language really used by men; and, at the same time, to throw over them a certain colouring of imagination, whereby ordinary things should be presented to the mind in an unusual way; and, further, and above all, to make these incidents and situations interesting by tracing in them, truly though not ostentatiously, the primary laws of our nature: chiefly, as far as regards the manner in which we associate ideas in a state of excitement.

WordsworthCette aile inusitée de la poésie se laisse entendre notamment dans le long poème qui clôt le recueil : le poète raconte une visite récente près de l’abbaye de Tintern, sur les berges verdoyantes et escarpées de la Wye. Il déclare chaleureusement son amour à la rivière, la remercie des moments de réconfort que son souvenir lui a procurés quand il était perdu dans l’agitation des villes, rappelle le souvenir de ses promenades enfantines… Autant du point de vue du thème que des mots employés c’est un poème très libre ; et c’est ce poème dont je vous propose une traduction.

Ce n’est bien sûr pas la première fois qu’il est traduit en français. Je ne connais pas la liste entière de ceux qui se sont adonnés à cet exercice, et je dois dire que je ne me suis pas passionné pour la question : il est préférable de se laisser avant tout porter par le texte-même. La seule édition que j’ai consultée est celle des Poèmes choisis et traduits par François-René Daillie chez Poésie/Gallimard. C’est une belle édition de poche, mais dont la traduction ne me convainc pas. F.-R. Daillie s’obstine à faire rentrer sa version dans le cadre d’un vers de douze syllabes, ce qui donne finalement un mélange de vers stylistiquement hétéroclites, hanté par le spectre d’un alexandrin dont il ne donne ni une version personnelle (Hugo, Apollinaire ou Bonnefoy se sont approprié l’alexandrin) ni l’élégante copie de son incarnation classique. Et pourtant, on ne peut pas reprocher à Daillie de n’avoir pas compris le texte de Wordsworth : s’il évite ça ou là quelques difficultés, c’est plutôt à l’impératif formel qu’on doit s’en prendre, qui bride sa liberté de poète. Je ne prétends pas faire mieux que lui, ni que quiconque ; j’ai tenté de donner une version personnelle et authentique du poème de Wordsworth, qui fut pour moi l’occasion d’un travail et d’une réflexion sur le vers libre. Je ne refuse pas l’alexandrin quand il se présente (le premier vers de ma traduction, pour bien faire, est fait de douze syllabes !) mais je lutte contre l’attirance qu’il suscite, contre la perfection formelle qu’il promet. J’ai tenté de donner un souffle à ce poème, d’adapter la force et l’élan de ce souffle à ce qui était dit, bref, de créer une parole véritable, qui soit l’écho dans ma langue de celle de Wordsworth.

Illustration : William Wordsworth par Benjamin Robert Haydon, 1842, National Portrait Gallery of London

*

VERS ECRITS QUELQUES MILES EN AMONT DE TINTERN ABBEY

En revenant visiter les berges de la Wye
lors d’un séjour, le 13 juillet 1798

Cinq années ont passé ; cinq étés aussi longs
Que cinq interminables hivers ! Et à nouveau j’entends
Ces eaux qui depuis les sources des montagnes roulent
Avec un doux murmure terrestre.* – A nouveau
Je puis admirer ces hauts escarpements
Qui en ce lieu sauvage et presque déserté font naître
L’idée d’une plus grande solitude, et marient
Le paysage à la paix du ciel. - Le jour
Est venu pour moi de m’apaiser à nouveau
Là, sous le noir sycomore, et de voir
Les lopins de terre de ces chaumières, les grappes de ces vergers
Qui, en cette saison, avec leur fruits non encore mûrs
S’abandonnent parmi les bois et les taillis
Et de leur simple teinte verte ne troublent pas
Le paysage vert et sauvage. A nouveau je puis voir
Ces haies, qui semblent à peine telles, mais plutôt
Des lignes de jeune bois ensauvagé ; ces fermes pastorales
Vertes jusqu’à leur porte même ; et des guirlandes de fumées
S’élevant en silence d’entre les arbres
Comme le signe improbable, dirait-on,
De vagabonds vivant dans ces bois de nulle maison,
Ou de la grotte de quelque ermite où, près de l’âtre
L’ermite solitaire est assis.

Bien qu’absentes longtemps
Ces formes de la beauté n’ont pas pour moi été
Tel un paysage devant l’homme aveugle :
Mais souvent, seul dans ma chambre, parmi le
Tumulte des villes et des cités, je leur ai dû,
Aux heures de lassitude de douces sensations qui
Dans le sang et tout autour du cœur se faisaient sentir
Et traversaient même mes plus pures pensées ;
Tranquille renaissance pour ces émotions
D’un plaisir enfoui depuis si longtemps que
Peut-être elles n’avaient en rien pu déterminer
Les meilleures décisions d’un homme bon,
Ses petits gestes, indéfinissables, inouïs
De bonté et d’amour. Je ne crois pas moins
Que c’est d’elles que je reçus un autre don
De plus sublime nature : cette humeur bénie
Par quoi le poids du mystère,
Par quoi le fardeau lassant, accablant
De ce monde incompréhensible
Est dissipé ; cette humeur sereine et bénie
Vers quoi nous mènent tendrement les affections,
Jusqu’à ce que le souffle dans notre écrin de chair,
Que même le battement du sang humain
Soient presque suspendus, que nous gisions,
Le corps endormi, devenus âme vive ;
Quand nous aurons l’œil apaisé par le pouvoir
De l’harmonie, et celui, profond, de la joie,
Nous pénètrerons la vie intime des choses.

Cela pourrait-il n’être
Qu’un vain espoir – mais non ! Oh, combien de fois
Dans les ténèbres, égaré parmi les innombrables formes
Qu’éclaire le triste jour, quand l’inquiétante
Et stérile agitation du monde, et quand sa fièvre
Ont flotté près de mon cœur battant,
Combien de fois, en esprit, me suis-je tourné vers toi
Ô sylvestre Wye ! Toi la vagabonde de ces bois,
Combien de fois mon esprit s’est-il tourné vers toi !

Et désormais, grâce
Aux rayons de ma pensée pourtant presque éteinte,
A coup de faibles, de pâles reconnaissances, et
Presque perplexe, semblant s’être rembrunie,
L’image en esprit s’est ranimée :
Et je me tiens ici, sensible non seulement
Au plaisir présent, mais aussi à ces séduisantes pensées
Qu’à présent il y a de quoi vivre et manger
Pour les années à venir. J’ose ainsi former cet espoir
Bien que sans doute j’aie changé depuis la première fois
Que je suis venu parmi ces collines, que tel un chevreuil
J’ai bondi au-dessus des montagnes, le long
Des rivières profondes et des ruisseaux solitaires,
Où que me menât la nature ; plutôt comme celui
Qui fuit sous la menace de ce qu’il craint que comme
Celui qui poursuivait la chose aimée. Car la nature alors
(Enfuis les plaisirs simples de mes jours d’enfance,
Enfuies ses courses d’animaux réjouis)
Me semblait absolument tout. Je ne puis me dépeindre
Comme j’étais alors. Le bruit des cataractes
Me hantait, retentissante passion ; j’avais faim
Des hauts rochers, de la montagne, du bois profond
Et lugubre, de leurs couleurs, de leurs formes :
Penchant, amour qui n’eut point besoin que vînt
Plus étrangement me charmer un sort conçu
Par la pensée, ou quoi que ce soit qui ne fût emprunté
A l’œil. – Cette époque est révolue,
Ses bonheurs entêtants ne sont guère plus, non plus
Que ses ravissements, ses vertiges. Et pour autant
Je ne me pâme, ne suis endeuillé ni ne maugrée :
Cette perte, d’autres présents lui ont succédé,
L’abondance l’a dédommagée, ai-je constaté. En effet
J’ai appris à considérer la nature, non pas comme lors
De mon insouciante jeunesse, mais par l’écoute assidue
De l’humanité, de sa musique calme et triste,
Non pas stridente, discordante, bien que de grand pouvoir
Car elle humilie et dompte. Et j’ai ressenti
Une présence qui m’a surpris avec la joie
De hautes pensées ; la conscience inouïe
De quelque chose mêlé au plus profond de mon être,
Qui habite la lumière des soleils couchants,
La rondeur de l’océan, l’air plein de vie,
Et le ciel bleu ; qui dans l’esprit humain
Est cet élan, ce démon qui fait s’animer
Les choses pensantes, les sujets de chaque pensée,
Et roule à travers toute chose. Et c’est pourquoi
Toujours je suis l’amant des prés et des bois
Et des montagnes ; et de tout ce qui nous est donné de voir
Depuis cette verte planète ; de l’empire puissant
Qu’ensemble l’œil et l’oreille créent à moitié,**
Qu’ils perçoivent ; bienheureux que je suis ! de
Reconnaître dans la nature et le langage des sens
L’ancre de mes pensées les plus pures, la nourrice,
Le guide, le gardien de mon cœur, et l’essence
De tout mon être moral.

Mais bien heureusement jamais –
Fussé-je pas aussi bien élevé – je n’aurais pu
Souffrir le déclin de mon esprit créateur :
Car tu es près de moi, ici, sur les berges
De cette belle rivière ; toi, ma plus chère Amie,
Ma chère, chère Amie, et dans ta voix je retrouve
Le langage que mon cœur employait jadis, et je puis,
Dans les éclairs de tes yeux sauvages lire
Quels étaient les bonheurs de mon enfance.
Oh ! puis-je encore un court instant
Admirer en toi celui que je fus jadis, ma chère
Ma très chère Sœur ! Et cette prière je la fais
Sachant bien que jamais la nature n’a trahi
Le cœur qui l’a aimé ; c’est son privilège,
A travers les années de notre vie, de nous mener
De joie en joie : car elle informe à ce point
L’esprit que nous abritons, sa quiétude et sa beauté
Nous marquent tant, et elle nous nourrit si abondamment
En pensées élevées, que nulle mauvaise langue, qu’aucun
Jugement imprudent, non plus que les sarcasmes d’un égoïste,
Les saluts sans bonté, les mornes entretiens quotidiens
Ne sauront jamais nous vaincre, ou troubler
Notre foi réjouie que tout ce que nous voyons
Est plein d’une bénédiction. Et laisse donc la lune
Briller sur toi, par tes allées solitaires ;
Et laisse libre les vents brumeux des montagnes
De souffler contre toi : et dans quelques années,
Quand ces extases sauvages auront mûri
En un plaisir sobre, quand ton esprit
Sera l’abri de maintes formes adorables,
Et ta mémoire la demeure des doux bruits
Et des harmonies – oh ! alors enfin,
Si la solitude, la peur, la douleur ou le chagrin
Etaient ton lot, avec quelle pensées réconfortantes
De tendre joie tu rappelleras mon souvenir,
Et mes présentes exhortations ! Et si moi-même
Je devais être là où il me serait impossible d’entendre
Ta voix, et d’attraper dans tes yeux sauvages ces rayons
De mon existence passée, toi non plus, heureusement,
N’oublierais pas que sur les berges de ce délicieux courant
Nous fûmes ensemble ; et que moi, depuis longtemps
Un adorateur de la Nature, je suis venu ici,
Jamais lassé de mon ministère : disons plutôt aimant
Toujours plus chaleureusement, et mû d’un zèle si profond,
Du plus saint des amours. Non tu n’oublieras pas
Qu’après bien des errances, bien des années
D’absence, ces bois hérissés, ces hauts escarpements
Et ce vert paysage pastoral étaient pour moi
Les plus chers, aimés tant pour eux-mêmes
Que pour l’amour de toi.

William Wordsworth

-

Notes de Wordsworth :

* La rivière n’est pas affectée par la marée en amont de Tintern

** “Of eye and ear, both what they half create” : Ce vers ressemble beaucoup à un vers admirable de Young, dont je ne me souviens plus exactement. - Cette note n’a plus aucun intérêt en français… mais par souci du texte, je la reproduis

© traduit par Maxime Durisotti, juin 2008 ; d’après l’édition par Michael Schmidt des Lyrical Ballads de 1798 chez Penguin Classics, 2006 (1st edition : Penguin Books, 1999)

Consulter le texte anglais sur Bartleby

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Tintern Abbey from the Wye

Les ruines de Tintern Abbey, sur les bords de la Wye





Au treizième coup de minuit, M. Remy

15 06 2008

Au treizième coup de minuitLe livre de Michel Remy est une anthologie du surréalisme, non seulement de la poésie surréaliste, puisqu’il présente des traductions de nombreux poètes (David Gascoyne, E.L.T. Mesens, Roland Penrose, Emmy Bridgwater, Ithell Colquhoun, Anthony Earnshaw), mais aussi de la peinture surréaliste : on y découvre beaucoup d’encres de Desmond Morris, l’éthologue célèbre du Singe nu, et de reproductions de toiles des mêmes poètes, mises en regard avec les poèmes. Les reproductions, la mise en page aérée et la belle typographie font de Au treizième coup de minuit un livre élégant et agréable à consulter.

Le livre s’ouvre sur une préface qui retrace les grandes étapes de la naissance du Surréalisme en Angleterre. Installation lente que l’auteur compare à une “effraction progressive” faite dans une Angleterre frileuse voire dédaigneuse à l’égard de ces “étranges dieux venus de France” (F. Rutter, critique influent du Sunday Times). Quand la Mayor Gallery accueille Klee, Arp ou Miro en 1933, les journalistes crient à la mauvaise plaisanterie, à l’infantilisme. Certes des films de Man Ray ou de René Clair avaient été projetés, des toiles de Dali avaient été exposée ; et l’Angleterre fut le terreau de nombreuses manifestations, mais toutes isolées, sans unité idéologique ou artistique. Comme l’écrit M. Remy :”Il ne s’est jamais agi pour le groupe surréaliste anglais de formaliser un discours, de se dire à travers des théorisations ou des explications ; il est au contraire passé, dès son introduction en Angleterre, directement, sans attendre [...] à l’éparpillement des œuvres et des discours.” (p. 22-23) L’histoire du surréalisme en Angleterre est l’une des plus “convulsives” écrit-il ensuite. Ce n’est qu’en 1936, avec l’Exposition internationale du Surréalisme à Londres qu’aura lieu l’acte d’entérinement du Surréalisme en Angleterre, légitimant et rassemblant d’un coup toutes les manifestations qui avaient froissé la sensibilité des critiques d’art jusque là. – Michel Remy traite ensuite de la vie du groupe surréaliste, de son engagement et de son rapport particulier à la France, et à Breton. Lisez la suite de cette entrée »





“Un arbre”, poème

3 06 2008

UN ARBRE

Etre est un geste simple pour toi ;
Que suis-je que désordre, fébrile feu,
Ou crispation sauvage au prix de ce
Sensuel dénouement – de ce miel

Sur la hanche du temps étiré, détendu.
Cœur, croisière, crue… les mots
S’entre-dévorent, qui enflamment
Ce rameau de mémoire, ton nom.

– Ange d’adoration, sur chaque maille
De l’air tu vis penché, et chaque cri
Grandit en fleur entre tes mains.

Et comme toi par le soleil mon crâne
Sera-t-il fendu ? laissant briller dans
Le feuillage les plus simples symboles.

© Maxime Durisotti, juin 2008

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Paysage aux trois arbres

Illustration : Rembrandt, Paysage aux trois arbres, eau-forte, 1643