The weary flock, sonnet

29 12 2011

Sonnet commencé en esprit en sortant de la BNF vers 20h, d’ailleurs c’est de ça que ça cause. La versification est plus que bancale, je maîtrise bien mieux l’alexandrin, mais le tout se tient.

 

The weary flock

Scholars fret not in the national library,
Peeping between two deepest thoughts
The blue birds stuck on the dirty pane,
Or the black but comely neighbour think.

Yet when twice the bell has rung
Advising’em to put their books aside
Both unbound and melancholy they pack
And in the plastic case their laptop put.

Behold the weary flock when it goes back :
And through the red corridor slowly walks,
For still they think and more would read.

Life calls them back but they prefer
The papered meadow where they graze
The inkèd rivers where they drink.

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Composé sur le pont de Westminster, Wordsworth

17 10 2011

Voici l’un des sonnets les plus célèbres de Wordsworth, qu’il composa tandis (ou presque !) que le coche qui le ramenait chez lui faisait une halte sur le pont de Westminster. Il est en effet curieux de voir Wordsworth célébrer une beauté urbaine. A en croire la relation de la journée dans le journal de Dorothy, c’est la pureté du ciel ce matin-là, non embarrassé de la fumée des maisons et des usines, qui ont ravi le cœur du poète et de sa sœur.

Ecrit sur le pont de Westminster, le 3 septembre 1802

La terre n’a rien de plus beau à produire :
Insensible l’âme de qui passerait en négligeant
Une vue que sa majesté rend si émouvante :
La ville a présent porte ainsi qu’un vêtement
La beauté du matin ; silencieux et nus,
Bateaux, tours, dômes, théâtres et temples demeurent
Offerts aux champs ainsi qu’au ciel ;
Tout clairs et scintillants dans l’air sans fumée.
Jamais le soleil n’a si magnifiquement trempé
Dans sa première splendeur, vallée, rocher ou colline ;
Jamais je n’ai vu, jamais ressenti un calme si profond !
Le fleuve coule à son propre et tendre vouloir :
Dieu ! Les demeures elles-mêmes semblent assoupies ;
Et tout ce puissant cœur gît immobile !

© Maxime Durisotti, octobre 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

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Composed upon Westminster Bridge, September 3, 1802

Earth hath not anything to show more fair:
Dull would he be of soul who could pass by
A sight so touching in its majesty:
This City now doth, like a garment, wear
The beauty of the morning; silent, bare,
Ships, towers, domes, theatres and temples lie
Open unto the fields, and to the sky;
All bright and glittering in the smokeless air.
Never did sun more beautifully steep
In his first splendor, valley, rock, or hill;
Ne’er saw I, never felt, a calm so deep!
The river glideth at his own sweet will:
Dear God! The very houses seem asleep;
And all that mighty heart is lying still!

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La Tamise à Westminster, Claude Monet, 1871





La rivière Duddon, Wordsworth

16 10 2011

Pas un jour sans un sonnet. Aujourd’hui le trente-quatrième et dernier d’une série relatant une promenade imaginaire le long de la rivière Duddon, publiés en 1820. La concision du phrasé, les exclamations convenues, on est loin des effusions du jeune poète de "Tintern Abbey" clamant naïvement son amour de la Wye ; de même la forme du sonnet sert au poète à produire du sens, l’ambition didactique de Wordsworth s’affirme. Le titre du sonnet, "Afterthought" est difficilement traduisible : il s’agit d’une pensée faite après coup, soit une prise de conscience tardive, soit une rectification, presque un repentir. J’adoube donc le nom "Repensée", qui me convient autant qu’au poète de la remémoration créatrice et des lieux revisités.

La rivière Duddon. Repensée

Je pensais à toi, ma partenaire, mon guide,
Comme ayant disparu. – Vaine affliction !
Car en arrière, Duddon, quand j’y tourne mon regard,
Je vois ce qui fut, qui est et va durer.
Coule encore et pour toujours coulera le courant;
La forme demeure, la fonction ne s’éteint jamais;
Cependant nous, les braves, les puissants et les sages,
Nous les hommes, qui au matin de la vie avons défié
Les éléments, nous devons disparaître. – Soit !
Il suffit que quelque chose de nos mains puisse
Vivre, agir, et servir l’heure future ;
Et que, tandis que nous allons vers la tombe silencieuse,
Par l’amour, l’espoir et le don de transcendance de la foi
Nous sentions que nous sommes plus grands que nous ne savons.

© Maxime Durisotti, octobre 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

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The River Duddon. Afterthought

I thought of thee, my partner and my guide,
As being passed away.—Vain sympathies !
For, backward, Duddon ! as I cast my eyes,
I see what was, and is, and will abide.
Still glides the stream, and shall for ever glide ;
The form remains, the function never dies,
While we, the brave, the mighty, and the wise,
We men, who in our morn of youth defied
The elements, must vanish;—Be it so !
Enough, if something from our hands have power
To live, and act, and serve the future hour ;
And if, as tow’rd the silent tomb we go,
Thro’ love, thro’ hope, and faith’s trancendent dower
We feel that we are greater than we know.

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A Wordsworth, Percy Bysshe Shelley

14 10 2011

Voici la traduction d’un célèbre sonnet de Shelley destiné à Wordsworth, écrit en 1816. Hommage ambigu, témoignage en fait d’une déception puisque après avoir célébré ce qu’il a aimé chez lui, in cauda venenum, le jeune poète reproche au maître d’avoir abandonné son humble mode de vie (pour un emploi de fonctionnaire des Postes) et les thèmes originels et authentiques de sa poésie, visant sans les nommer le tournant conservateur de ses positions intellectuelles et le pli didactique de ses poèmes.

A Wordsworth

Chantre de la nature, tu as pleuré en constatant
Que ce qui part doit ne jamais revenir : l’enfance
Et la jeunesse, l’amitié et le premier éclat de l’amour
Ont fui comme de doux rêves, t’abandonnant au deuil.
Ces peines ordinaires, je les connais. Une perte m’afflige
Que tu ressens aussi mais que seul je déplore.
Tu fus une étoile solitaire dont la lumière brillait
Pour quelque frêle barque à minuit quand rugissait l’hiver
Au-dessus de la foule aveugle et qui se déchirait :
Dans une digne pauvreté ta voix a tressé
Des chants consacrés à la vérité et la liberté –
Désertant ces thèmes, tu me laisses en peine,
Car tel tu fus que tu plus jamais tu ne seras.

© Maxime Durisotti

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To Wordsworth

Poet of Nature, thou hast wept to know
That things depart which never may return:
Childhood and youth, friendship and love’s first glow,
Have fled like sweet dreams, leaving thee to mourn.
These common woes I feel. One loss is mine
Which thou too feel’st, yet I alone deplore.
Thou wert as a lone star, whose light did shine
On some frail bark in winter’s midnight roar:
Thou hast like to a rock-built refuge stood
Above the blind and battling multitude:
In honoured poverty thy voice did weave
Songs consecrate to truth and liberty –
Deserting these, thou leavest me to grieve,
Thus having been, that thou shouldst cease to be.

Sonnet tiré du Penguin Book of Romantic Poetry, 2005





Where lies the land… Wordsworth

11 10 2011

Voici la traduction d’un petit sonnet de Wordsworth qui n’est sans doute pas un chef d’œuvre ; mais en anglais le premier vers a résonné longtemps dans ma tête après que je l’eus lu. Composé entre 1802 et 1804, il se chargea brusquement d’une valeur prémonitoire puisqu’en 1805 le frère de Wordsworth disparut dans un naufrage.

Où s’étend le pays que vise ce bateau ? – Frais
Comme une alouette s’élevant au point du jour,
Il appareille bellement et dans la fête ;
Attend-il les soleils tropicaux, les neiges polaires
Quel objet motive son enquête ? – Ami ni ennemi
Ne lui occupe l’esprit ; qu’il voyage où il veut,
On lui donne de doux noms, c’est une voie rebattue
Qui s’ouvre devant lui, et un vent le pousse.
Cependant je me demande : quel port est son repère ?
Et un peu comme au temps où l’on naviguait peu,
(De temps en temps, ainsi les pèlerins, traversant
Ici et là les eaux) je doute, et quelque chose de sombre,
De l’antique et déférente peur pour la mer,
Me prend au moment de l’adieu, joyeuse embarcation !

© Maxime Durisotti, octobre 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

-

Where lies the Land to which yon Ship must go?
Fresh as a lark mounting at break of day,
Festively she puts forth in trim array;
Is she for tropic suns, or polar snow ?
What boots the inquiry?–Neither friend nor foe
She cares for; let her travel where she may,
She finds familiar names, a beaten way
Ever before her, and a wind to blow.
Yet still I ask, what haven is her mark?
And, almost as it was when ships were rare,
(From time to time, like Pilgrims, here and there
Crossing the waters) doubt, and something dark,
Of the old Sea some reverential fear,
Is with me at thy farewell, joyous Bark !

-

Port de mer avec la villa Médicis, Claude Lorrain, 1638





Résolution et Indépendance, William Wordsworth

29 03 2011

« Resolution and Independence » fait partie des grands poèmes de Wordsworth, et pourtant je ne crois pas qu’il ait été traduit en français (je n’ai pas poussé loin mon enquête, dois-je avouer…). Voilà donc qui est fait !

Avec ce poème du découragement et de la conscience de soi, Wordsworth offre l’un des premiers témoignages modernes de la conscience poétique en proie à la crise de légitimité. De même, il est l’un des premiers à faire droit dans sa poésie à la « capacité négative » dont parlera Keats plus tard : bien qu’il ne s’y tienne pas de façon sereine. Il y a en effet chez Wordsworth une sensibilité au négatif, une attention portée sur ce qui entrave la paix de l’esprit. Une fébrilité, une instabilité de l’esprit qui rend caduc le sentiment de bonheur ou de joie. Ici, le poème s’ouvre sur un cadre apparemment édénique, c’est le matin, les oiseaux se répondent au loin dans la forêt, le lièvre détale entrainant dans son sillage un brouillard irisé de lumière. Pourtant le vent a rugi toute la nuit et les souvenirs du poète sont teintés de mélancolie. Il est intéressant de constater que le sentiment négatif n’est pas immédiatement exprimé, le spleen ne constitue pas le thème d’un poème et cet effet de rupture souligne la dimension réfléchie, dialectique du poème. Nulle complaisance dans l’expression des troubles du moi, la poésie a pour mission de distiller l’expérience humaine et d’en extraire le sens. Ici la perte de confiance et l’interrogation se détachent sur un fond de bonheur poétique convenu : l’interrogation de Wordsworth portera justement sur la légitimité du travail de célébration poétique. De même, le changement de titre entre la première version et la seconde prouve la volonté d’insister sur les bienfaits de l’expérience réfléchie : « The Leech Gatherer » devient « Resolution and Independence ». La croissance morale du poète remplace l’anecdote. La poésie, comme l’écrit Wordsworth, doit être à la fois un « débordement spontané de sentiments puissants » et le produit d’une longue et profonde réflexion. Il semble que « Resolution and Independence » incarne plutôt le second versant de la définition.

La dépression qui surprend Wordsworth révèle chez le poète une forme historique de la conscience de soi : le sentiment de son inutilité, que son activité manque de pertinence aujourd’hui. Prenant conscience qu’il n’a consacré sa vie qu’à la célébration poétique, laquelle consiste pour lui à révéler les liens entre la nature et les hommes, la vie morale de la nature et ce que l’homme peut en tirer, c’est en somme ce qu’il nomme sa « génial faith », une croyance dans la pénétration divine des êtres et choses de la nature. Mais si pour lui elle est en effet féconde, « still rich in genial good », elle ne se range pas aux cotés des activités productrices : construire, semer ; en somme il ne se « prend pas en charge » et les ambitions du poètes manquent d’un fondement légitime face à l’impératif matérialiste qui naît au siècle de Wordsworth. Le poète ne trouve plus sa place au sein du nouveau contrat social. Wordsworth éprouve une douloureuse remise en question de l’opportunité de son identité de poète, comme il le fera de façon plus détaillée dans le livre I du Prélude.

Les modèles que convoquent ensuite Wordsworth, Chatterton et Robert Burns (le nom du second n’apparaît pas) représentent en somme deux tentations pour le poète en crise. Chaterton incarne pour les romantiques la figure typique du génie incompris qui préfère le suicide à la compromission (Vigny brodera une pièce sur ce personnage, et la préface contient un portrait du poète en homme débordé par le feu de son imagination et qui ne trouve pas sa place dans la société). Au contraire, Robert Burns, le barde écossais, rappelle l’image du poète paysan, heureux de labourer. D’un côté l’orgueil haineux, fou, autodestructeur de Chatterton, et de l’autre l’image idyllique d’un poète réconcilié avec les soins du monde, voilà de quoi nourrir la mélancolie de Wordsworth. Toutefois, une note de mon édition explique qu’on pensait que Burns s’était suicidé, et bien que le poème ne le présente pas sous cet angle tragique, le fait de le placer juste après Chatterton nous pousse à penser que Wordsworth a en réalité convoqué deux figures du suicide. (De plus amples recherches s’avèrent indispensables pour lever cette ambiguïté.) Que ce soit l’une ou l’autre solution, le poète se trouve confronté à une impasse : les modèles qu’ils convoquent ne peuvent être suivis ou atteints, il y a une humilité dans sa poésie qui est incompatible avec la pensée du suicide, et il n’est nullement paysan : Wordsworth se doit entièrement à la nature et aux sensations. Telle est la question de l’anglais : comment être poète ? voir à ce propos l’introduction que j’ai rédigée pour ma traduction du livre I du Prélude.

La rencontre que fait ensuite le poète abattu, le collecteur de sangsues, se déroule sur un mode presque hallucinatoire. Le poète regarde fixement le vieil homme, qu’il a tout entier dans son champ de vision (« before me full in view »), dont la présence est aussi mystérieuse et sensiblement vivante qu’une pierre couchée au sommet d’une colline, perçue sur ce mode de « vue et non de vision » dont parle Mallarmé dans « Prose ». C’est un monstre aussi, qui s’est hissé des fonds marins jusque sur la grève et reste à jouir des rayons du soleil. On sait que pour Wordsworth les pierres ont une âme, celle-ci semble d’ailleurs « something endued with sense », il n’en reste pas moins qu’entre la première et la seconde métaphore, de la pierre à la bête, on fait un bond du minéral, d’un mystère certes vivant mais clos sur lui-même, captivant autant qu’impénétrable, au produit d’une révélation, de quelque chose extrait des profondeurs de la mer, un être fixé dans une stase de rémission, on passe d’une pierre transcendée par l’esprit de la nature à un être voué à la finitude, l’incarnation d’une mémoire : la seconde image fait ainsi progresser le poème en suggérant une origine à cette présence, le vieil homme explique qu’il a enduré des épreuves. Wordsworth écrira, après que l’homme lui aura parlé une première fois, que celui-ci avait l’air d’être envoyé d’une région lointaine pour lui donner une puissante leçon. D’ailleurs ce n’est pas vraiment le propos du vieillard qui captive le poète : il n’écoute pas vraiment, lui demande de répéter, les mots viennent à son oreille de façon indistincte. C’est davantage la présence du vieillard qui est l’objet de son poème. L’étrangeté du vieil homme est une promesse, et le poète ne s’abandonne pas à l’hallucination, au contraire il y creuse le chemin de la connaissance. La littérature critique qu’a suscitée ce poème ne se penche pas sur cette confession douloureuse, et se concentre sur le récit de la vision hallucinée, rapprochant à juste titre le « Leech gatherer » des autres figures marginales et spectrales de la poésie de Wordsworth – on oublie d’étudier la fonction que joue cette apparition dans le cadre d’une dialectique phénoménologique de la conscience : dépression, apparition, renaissance.

« Employment hazardous and wearisome » commente le poète quand il a entendu le vieil homme lui expliquer sa précaire occupation. Je ne puis m’empêcher d’entendre dans la compassion sensible de cette exclamation un peu de celle qu’il aimerait qu’on ait pour lui. Comme si le collecteur de sangsues était un double allégorique du poète, non tant à cause d’une identité entre leurs tâches respective, qu’eu égard à la marginalité de leur activité. Pourtant le vieillard gagne honnêtement sa vie, « he gained an honest maintenance » : n’est-ce pas ce que désire Wordsworth, vivre en paix de son activité de poète. Il finira Poet Laureate, poète officiel de la couronne, exerçant sa charge de façon moins « hazardous » que le vieillard.

Qu’il me soit permis de remercier MM. Ortwin de Graef et Stephen Gill, qui m’ont communiqué de précieuses indications d’ordre culturel sur ce poème. La traduction est encore loin d’être parfaite, une meilleure connaissance de l’anglais m’est nécessaire pour des points de détail, et une étude plus approfondie de Wordsworth pour l’effet d’ensemble, le geste ; mais cette première épreuve est satisfaisante.

To be continued

*

RÉSOLUTION ET INDÉPENDANCE

Le vent n’a pas cessé de hurler cette nuit,
La pluie lourde s’est abattue à verse,
Mais à présent le soleil calme et clair se lève,
Au loin les oiseaux chantent dans les bois,
Le pigeon couve sa propre et douce voix,
Le geai répond à la pie qui jacasse,
Et tout l’air est empli du bruit agréable des eaux.

Tout ce qui vit dans l’amour du soleil est dehors,
Le ciel se réjouit tandis que naît le jour,
Les gouttes de pluie illuminent l’herbe ; sur les landes
Le lièvre court plein d’allégresse,
Et sa patte dans la terre détrempée
Soulève un brouillard que le soleil fait scintiller
Et qui le suit partout, où qu’il aille détaler.

Ce matin je me promenais sur la lande,
Je vis le lièvre détaler ici et là, joyeusement,
Au loin j’entendais mugir les bois, les eaux,
Ou bien, heureux comme un enfant, ne les entendais pas,
L’agréable saison requérant tout mon cœur ;
De très vieux souvenirs traversèrent tout mon être,
Ainsi que toutes les voies humaines, si vaines, mélancoliques.

Mais comme il arrive parfois aux esprits que la joie
Trop puissante retient de progresser encore :
Aussi haut que nous nous sommes élevés dans l’extase,
Dans le découragement nous sombrons profondément,
C’est ce qui m’arriva ce matin-là,
Craintes et cauchemars fondirent en nombre sur moi,
Une sombre tristesse et d’hermétiques pensées
Que je ne connaissais ni ne pouvais nommer.

J’entendis l’alouette chanter dans le ciel ;
Et me remémorai le lièvre joyeux,
Oui, je suis un enfant si heureux de la terre,
Oui, mon sort est celui des créatures emplies de bonheur
Et je me tiens à distance du monde et de tout souci,
Mais un jour différent semble commencer pour moi,
Solitude, cœur affligé, angoisse et pauvreté.

Toute ma vie je l’ai consacrée au doux penser,
Comme si vivre était l’affaire d’une humeur estivale,
Comme si les choses nécessaires devaient d’elles-mêmes s’offrir
A cette foi féconde toujours gorgée du fécond bien;
Mais comment peut-il attendre des autres que pour lui
Ils construisent, qu’ils sèment, et qu’à sa demande,
Ils l’aiment, lui qui refuse de se prendre en charge ?

Je pensai à Chatterton, l’enfant prodigieux,
L’âme sans repos qui périt au comble de l’orgueil ;
A Celui qui marchait dans la joie et la gloire,
Poussant sa charrue sur le flanc des montagnes.
Par nos propres esprits nous sommes déifiés,
Nous les poètes en notre jeunesse connaissons d’abord la joie,
Mais d’elle naissent à la fin dépression et folie.

Alors, fut-ce l’effet d’une grâce particulière,
Etait-ce un signe concédé par le ciel, un présent,
Alors il arriva qu’en cet endroit solitaire,
Comme mon imagination était malmenée,
Et que j’avais lutté contre ces pensées accablantes,
Je vis par hasard un homme devant moi,
Le plus vieux, semblait-il, qui eût encore des cheveux gris.

J’arrêtai mon chemin aussitôt que j’aperçus
Le vieil homme au milieu de l’étendue déserte :
Auprès d’une mare et sur la rive la plus éloignée,
Il se tenait seul : l’espace d’une minute, je pense,
Je l’ai considéré tandis qu’immobile il continuait.
Près de la berge la plus lointaine je m’approchai,
Cependant qu’à mes yeux il se présentait tout entier.

Comme une large pierre qu’on voit parfois couchée,
Etendue au sommet chauve d’une colline, mystère
Pour tous ceux qui en partagent la vision que les moyens
Par lesquels elle est arrivée jusque là, et d’où elle provient,
Si bien que l’on dirait une chose pénétrée de sensations,
Comme un monstre marin qui s’est hissé sur un plateau
De pierre ou de sable et se repose juste en dessous du soleil.

Tel paraissait cet homme, ni tout à fait vivant, ni mort,
Ni tout à fait endormi ; dans son extrême vieillesse :
Son corps était doublement voûté, les pieds et la tête
Se rejoignant au terme de leur pèlerinage.
Comme le sinistre joug de quelque douleur ou la fureur
D’une maladie qu’il aurait endurée il y a très longtemps,
Avaient chargé sa carcasse d’un fardeau plus qu’humain.

D’ailleurs il s’appuyait, et son corps, ses membres, son visage,
Sur un long bâton gris de bois écorcé,
Et toujours tandis que je m’avançais d’un pas calme,
Au bord de la petite mare, du petit flot boueux,
Se tenait le vieil homme, immobile ainsi qu’un nuage
Qui n’entend pas l’appel des vents retentissants,
Et qui, si seulement il bouge, se meut tout entier.

A force, comme lui-même était embarrassé, il remua
De son bâton la mare et regarda fixement
Au-dessus des eaux boueuses, il les scrutait
Comme s’il eût eu à déchiffrer un livre,
Je rassemblai ma liberté autant que possible,
Et me rapprochant de lui, lui dis :
« Ce matin-là apporte la promesse d’un jour glorieux. »

Le vieil homme me fit une réponse aimable
Par un discours courtois, qu’il exprima lentement,
Je lui répondis les quelques mots suivants :
« A quel type de travail êtes vous dévoué ?
L’endroit est bien solitaire pour quelqu’un comme vous. »
Il me répondit avec plaisir et surprise,
Et il y avait, quand il parlait, un feu tout autour de ses yeux.

Les mots sortaient faiblement de la faible poitrine,
Pourtant l’un suivait l’autre avec solennité,
Vêtu avec noblesse dans la prononciation ;
Des mots choisis, des phrases mesurées, au-dessus du niveau
Des hommes ordinaires ; discours majestueux
Comme font, selon l’usage écossais, ces austères vivants,
Des hommes pieux, qui rendent leurs soins à Dieu ainsi qu’à l’homme.

Il me dit qu’il était venu jusqu’à cette mare
Pour collecter des sangsues, car il était vieux et pauvre,
Emploi bien dangereux et fatigant !
Il avait subi beaucoup de dures épreuves :
Il errait d’une mare à l’autre, d’une lande à l’autre,
S’abritait, grâce à Dieu, où il voulait, où il pouvait,
Et gagnait de la sorte de quoi vivre, honnêtement.

Le vieil homme resta près de moi à parler,
Mais alors sa voix me parvenait comme un courant
A peine audible ; je ne pouvais distinguer aucun mot,
Et le corps entier de l’homme me semblait pareil
A un que dans un rêve j’avais rencontré, gronder
Ou à un homme envoyé de quelque région lointaine,
Pour me rendre ma force et me réprimander sévèrement.

Mes pensées précédentes revinrent : la peur qui tue,
L’espoir qui refuse qu’on le nourrisse,
Le froid, la douleur et le travail, et les maladies de la chair,
Et les puissants poètes morts dans leur misère,
Alors, ignorant ce que le vieil homme avait prononcé,
Je réitérai ma question avec avidité :
« Comment vivez-vous donc ? qu’est-ce donc que vous faites ? »

Puis avec un sourire il répéta ses mots
Et dit que ramassant des sangsues, il allait
Voyageant loin, au large, remuant à ses pieds
Les eaux des mares, où qu’elles se trouvent.
« Jadis je pouvais en trouver de tous côtés,
Mais depuis longtemps leur nombre a lentement diminué
Malgré cela je persévère, et j’en trouve ou je peux. »

Cependant qu’il parlait ainsi, le lieu solitaire,
L’aspect du vieil homme, son discours, tout me troubla,
Grâce à l’œil de l’esprit il me semblait le voir rôder
Sans cesse à l’entour des eaux usées de la lande
Errant de ça, de là, seul et silencieux ;
Pendant que je continuais en moi-même ces pensées,
Lui, après avoir fait une pause, renouvela son discours.

Il mêla bientôt un autre sujet à cela,
Il s’exprimait gaîment, d’un air avenant,
Mais surtout majestueux, et quand il eut achevé,
J’aurais pu rire de moi-même au mépris en découvrant
Dans cet homme décrépit un esprit si ferme.
« Dieu, dis-je, sois mon soutien et aie confiance ;
Je me souviendrai du ramasseur de sangsues sur la lande solitaire. »

© Maxime Durisotti, mars 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000





Strophes élégiaques, Wordsworth

13 03 2011

N’ayant toujours pas achevé la traduction de l’ardu « Resolution and Independence », qu’il me faut parfaire, je dépose ici un autre très beau poème de Wordsworth, hanté par le souvenir de son frère mort peu de temps avant dans un naufrage. Ce poème est l’occasion d’une prise de conscience morale exemplaire de la part du poète, qui se découvre marqué à vie par son deuil, et comprend que l’effet en est irréversible sur sa sensibilité et son imagination. Il est émouvant de lire un poème évoquant l’ancienne manière, qu’il sait qu’il doit abandonner, si cela n’est pas déjà fait ; un deuil de soi-même qui s’achève sur la formation d’un nouvel horizon poétique et moral.

*

Strophes élégiaques

Suggérées par une représentation du château de Peele, en pleine tempête, peinte par Sir George Beaumont

Je fus une fois ton voisin, ô solide bâtisse !
Quatre semaines d’été je t’ai eue en face de moi :
Je t’ai vue chaque jour, et tout ce temps
Ta forme reposait sur l’eau qu’on eût dit de verre.

Si pur était le ciel, et si tranquille l’air !
Chaque jour à l’autre était semblable, oh tellement !
A chaque fois que je regardais, ton image était là ;
Elle tremblait, mais ne s’est jamais dissipée.

Comme son calme était parfait ! Nul sommeil ;
Pas une humeur que la saison dispense ou reprend.
J’aurais pu imaginer que le gouffre puissant
Etait la plus douce des douces choses.

Ah ! ALORS, si la main du peintre avait été la mienne,
Pour exprimer ce que je voyais ; et rajouter l’éclat,
Cette lumière qui jamais ne vint consacrer
La terre ou la mer, qu’aucun poète n’osa rêver…

Je t’aurais plantée, ô bâtisse chenue !
Au milieu d’un monde ô combien différent !
Auprès d’une mer à jamais souriante,
En un pays tranquille, sous un ciel en extase ;

Tu aurais ressemblé à une salle au trésor, une mine
D’années paisibles ; une chronique céleste –
De tous les rayons solaires qui ont brillé,
La plus douce essence t’aurait été offerte.

C’eût été l’image d’un bonheur qui dure,
D’un calme élyséen, sans effort et sans luttes ;
Pas d’autre mouvement que celui de la mer, d’une brise,
Ou du souffle vital de la nature, en son pur silence.

Telle, dans le délire de mon cœur amoureux,
Telle est l’image que j’aurais produite alors :
Et j’aurais vu l’âme de la vérité dans chaque partie ;
Une foi, une confiance que rien ne peut trahir.

C’est ainsi que jadis il en eût été, non désormais ;
Je me suis rendu à un pouvoir différent,
Une force est perdue, que rien ne peut restaurer,
Une profonde détresse a humanisé mon âme.

Désormais, et pour longtemps je ne pourrai plus voir
De mer souriante, ni être celui que j’ai été ;
Le sentiment de cette perte en moi ne vieillira pas ;
Cela, je le sais, et l’affirme l’esprit serein.

Alors, Beaumont, mon ami ! qui aurais été l’ami,
S’il avait vécu, de Celui que je pleure,
Cette tienne toile, je ne la blâme pas, mais la loue ;
Cette mer en colère et ce morne rivage.

Oh quel travail passionné ! bien que sage et juste,
Justement choisi est l’esprit qu’on voit là ;
Un géant qui peine dans la houle mortelle,
Un ciel triste, le spectacle de la peur !

Et cet immense château, qui se tient là, sublime,
J’aime la façon dont on le voit combattre,
Bardé de l’armure insensible des temps anciens,
L’éclair, le vent furieux, et les vagues qui piétinent.

Adieu, adieu au cœur qui vit en solitaire,
Qu’un rêve héberge, bien loin de ses semblables !
Cette joie, en quelque endroit qu’on la rencontre,
Il faut la plaindre, car sans doute elle est aveugle.

Mais bienvenue à la fermeté d’âme, à la patiente gaîté,
Et à la vue permanente de ce qu’il faut assumer !
De telles vues, de pires encore, se présentent devant moi. –
Notre peine et nos deuils ne sont pas sans espoir.

© Maxime Durisotti, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

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"Hélas !", Oscar Wilde

14 02 2011

En guise d’avant goût à un plus dense travail de traduction, que je livrerai ici dans quelques jours, voici une traduction à la diable d’un sonnet de Wilde. Comme à beaucoup de ses poèmes, Wilde a donné à celui-ci un titre en français, que je ne puis m’empêcher d’entendre comme l’écho lointain du dépit exprimé par Antiochus quand tombe le rideau à la fin de Bérénice. Du dépit ? sans doute, mais tout autant, et d’autant plus chez Wilde, la volonté de relativiser ce sentiment. Wilde était trop orgueilleux et distingué pour ne pas colorer son désespoir – un mot que sans doute il aurait révoqué. Sa tristesse, dira-t-on, ou sa mélancolie. On est bien loin, ici, du laconisme hautain, des formules glaçantes et des litotes de la "Ballade de la geôle de Reading". Et pourtant ce « Hélas ! » est un poème de la chute, on y trouve la pensée, certes convenue, d’une vie antérieure dédiée à la production d’un chant harmonieux. Et comme dans celle de Baudelaire, il y a un secret auquel l’accès est interdit aujourd’hui, on ne distingue plus les lignes qui en révèlent la teneur sur le parchemin de l’âme, de vains écrits sont superposés, les cloches qu’agite le sonneur sont aussi fêlées.

Note aux trois derniers vers. Dans Samuel, 14, Saül interdit aux Israélites de manger, sous peine de mort, avant que les Philistins ne soient vaincus. Malgré cela, son fils Jonathan a goûté du miel dans une ruche pendant qu’il menait ses troupes à la victoire : « Je n’ai que goûté un peu de miel au bout d’un bâton que j’avais dans la main, et, zut (lo), je dois mourir. »

*

Hélas !

Dériver avec chaque passion pour que mon âme
Devienne une harpe où tous les vents viennent jouer :
Est-ce pour cela que j’ai abandonné
Ma très vieille sagesse et l’austère  contrôle ?
Ma vie ressemble à un parchemin deux fois écrit,
Où un jeune garçon a gribouillé pendant son loisir
De vaines chansons pour la flûte et des virelais,
Qui ne font que gâcher le secret de l’ensemble.
Il y eut sans doute une époque où je foulais
Les hauteurs ensoleillées, et hors de la vie dissonante
Je frappais une corde claire pour ravir les oreilles de Dieu :
Ce temps est-il révolu ? eh ! d’une petite tige
Je n’ai fait qu’effleurer le miel des idylles –
Et faut-il que je n’aie point une âme en héritage ?

© Maxime Durisotti, février 2010





Patrick Kavanagh, cinq poèmes

11 12 2010

Patrick Kavanagh est né en 1904 dans la campagne irlandaise de Mucker (Inniskeen, Co. Monaghan). S’il est aujourd’hui considéré en Irlande comme un poète capital du XXe siècle, sa renommée n’a pas traversé les mers et il demeure presque inconnu en France. Il a eu la malchance de vivre et d’écrire après Yeats et avant Seamus Heaney ! Seul son célèbre roman Tarry Flynn a été traduit en Français, dans une petite maison d’édition ; il a tout de même eu droit à une part conséquente dans l’Anthologie de la poésie irlandaise du XXe siècle dirigée par Jean-Yves Masson chez Verdier en 1996, et c’est tout – quoique je n’ai pas poussé loin mon enquête éditoriale. Entrez dans n’importe quelle bookshop de Dublin ou de Galway, et vous trouverez maints volumes de ses œuvres dans l’incontournable rayon Irish interest – la promotion du patrimoine littéraire comme appât touristique est très surprenante en Irlande, quoique tout à fait compréhensible : et cela ne concerne pas que les librairies, on trouve aussi les portraits de Joyce, Swift, Kavanagh, Yeats, Beckett… aux murs de bien des restaurants, cafés, etc.

Itinéraire intéressant que celui de Kavanagh, né dans la campagne et que rien ne prédestinait à autre chose qu’aux travaux de la ferme, à la vie servile des ouvriers de la terre et les rituels sociaux des petites communautés. Fils d’un cordonnier qui possédait quelques arpents de terre, il quitte l’école à treize ans pour aider aux champs et rêver de s’installer un jour à son compte. C’est dans le secret de sa chambre, à la lueur de la bougie, qu’il nourrit son intérêt pour la poésie et commence à en écrire, espérant que sa mère ne va pas l’appeler pour lui demander d’aller nourrir les vaches. Les premiers poèmes reflètent la vie à la campagne ; quand ses premiers poèmes sont acceptés dans The Irish Statesman, la revue dirigée par George Russel (AE), il découvre à son tour Yeats, Joyce, Stein… Son poème « The Ploughman » reçoit un accueil très favorable et, grâce à George Russel, est introduit dans le milieu littéraire. Il est cependant estampillé poète-paysan : une espèce curieuse d’écrivain. On lui commande bientôt une autobiographie, ce sera The Green Fool, qui connaîtra un succès retentissant, mais que son auteur viendra à rejeter car le livre conforte malgré lui les représentations caricaturales des paysans : des bouffons comiques pour les londoniens, de sublimes primitifs pour les dublinois. Kavanagh reprochera à la clique du théâtre de l’Abbaye, Lady Gregory, Yeats et les autres d’entretenir ces visions idéalisées ; trop facile, pour Yeats, issue de la classe moyenne, de parler des paysans. De même, les premiers poèmes se font souvent l’écho d’un débat personnel sur la difficulté d’assumer une identité poétique : comment ne pas souffrir d’un défaut de légitimité quand on est né près d’une étable.

Il reste encore bien des choses à dire, mais je m’arrête ici pour aujourd’hui, et vous livre cinq poèmes en traduction française. Une ou deux tournures m’ont laissé perplexe, j’ai laissé mon intuition suppléer mon savoir ! merci par ailleurs à Marie et Nick. Ces cinq textes font partie des premiers poèmes qu’a écrits Kavanagh : le choix d’un destin, la construction d’un éthos, la réflexion de sa sensibilité, tout ce qui fait qu’un homme devient poète, mieux, cherche à devenir poète y affleure de façon sincère et émouvante.

*

Adresse à un vieux portail de bois

Abîmé par le temps et les intempéries, à peine bon
A faire du bois de chauffe ; il ne reste plus une écaille
De peinture pour masquer ces rides, et ces grincements
Font un cri rauque qui déchire le silence – gonds rouillés :
Du barbelé agrippé à un bras pourri
Remplace le vieux verrou, avec un charme mesquin.
Le peuplier sur lequel tu t’appuies est mort,
Et tout le charme de sa jeunesse est oublié.
Ce fossé devra bientôt trouver un autre gardien,
Sinon les vaches iront errer dans les champs.
Elles riront de toi, vieux portail de bois, tes membres,
Elles les disloqueront, les pousseront dans la bouillasse.
Alors je ne pourrai plus m’appuyer sur ton sommet
Et penser, rêver de galets sur la grève,
Ou regarder les colonnes féériques de la fumée de tourbe
Monter des cheminées chaulées en spirales célestes.
Ici j’ai toujours honoré le tendre rendez-vous,  et de tout cœur
Quand nous étions tous deux amants, et que tu étais neuf.
Et de nombreuses vois j’ai vu l’œil rieur
De l’écolier à cheval sur ton dos robuste.
Mais la longue main argentée du Temps a touché notre front,
Je suis celui dont se moquent les femmes – toi, les vaches.
Comment pourrais-je aimer les portails de fer qui gardent
Les champs des riches fermiers. Ce sont de durs
De froids objets, un battement autour des piliers de béton,
Le bout du doigt pointé comme les vieilles lances
Mais toi et moi sommes de la même race, Portail en ruines,
Car tous les deux nous avons souffert le même destin.

 

*

Poursuite d’un idéal

Novembre est arrivé, et je t’attends toujours
O nymphe au pied agile qui m’as esquivé
Quand je t’ai aperçue parmi quelques insensés,
Que par la force de ma volonté je t’ai poursuivie.
Tête baissée j’ai foncé pour t’assassiner, de passion,
Trop facile, beaucoup trop facile, alors j’ai pleuré,
Tu ne méritais pas une seule goutte d’encre de ma plume.
O fleur de la lumière simple, le frisson
Des choses simples devenues légions d’anges
A bondi entre tes jambes lubriques. Je t’ai suivie
A travers Avril, Mai et Juin, jusqu’à Septembre,
Et tu as continué à me guider, jusqu’à ce que l’aliment de la passion
Ait pourri dans ma sacoche. A présent je courtise
La trace des pas que tu laisses à travers Novembre.

(1938)

*

 

 

 

 

 

Dans la même humeur

Tu ne seras pas toujours lointaine et pure, pareille
Au mot conçu dans le ventre d’argent d’un poète.
Tu ne seras pas toujours une caution métaphysique
Pour les poèmes que j’écris. Dans ma sinistre chambre
Cette année, et si Dieu le veut, tu pourrais être
Une femme innocente, péchant pour la première fois,
Et rejetant loin d’elle l’immortalité
De l’à-jamais-incréé. Le violon
N’est pas plus réel que la musique qu’on joue avec.
Ils m’ont dit ça, les prêtres – mais moi je suis fatigué
De n’aimer que par l’intermédiaire de mes sonnets ;
Je veux par l’Homme, non par Dieu, être inspiré.
Cette année, ô jeune fille au visage en rêve entr’aperçu,
Quand tu viendras à moi, ce sera faite de Temps et d’Espace.

(1938)

*

L’ironie dans tout cela

Je n’ai pas l’audace intelligente des hommes
Qui ont su se rendre maître de la plume
Ou de la bourse.
Les complexes de tant d’esclaves sont dans mes vers.
Quand je raidis mes épaules pour regarder le monde en face,
Je vois le talent qui froidement
Me condamne à l’épuisement, à être voûté.
Mienne était la tâche du mendiant.
Aux rêves de beauté j’aurais dû naître aveugle,
J’aurais dû me satisfaire de marcher en retrait,
A regarder le miroir des pierres
Qui réfléchit Dieu en son ravissement :
Un conteur de seconde main pour la légende,
Une renommée de seconde main.
Il n’était pas juste
Que mon esprit se fasse l’écho des rumeurs de la vie,
Que je puisse voir une fleur
En gloire dans ses puissants pétales.

(1938)

*

Avril, la nuit tombante

Avril, la nuit tombante.
C’est tragique d’être poète en ce moment,
Et pas un amant
Comme au paradis sous le plus silencieux rameau.

Je regarde par la fenêtre et je vois voleter,
Chauve-souris, le fantôme de la vie.
Oh je suis aussi vieux qu’un sage peut l’être,
Oh je suis aussi seul que le premier fou qu’on a fait roi.

Le cheval dans son étable se détourne
De la mangeoire à moitié pleine de foin, il rêve de l’herbe
Douce et fraiche dans les fossés. Oh, sont-ce des mots
De jalousie qu’il hennit, pensant à l’âne de John MacGuigan
Qui n’a jamais été dressé dans l’étable ou par la bride ?

Un jeune laboureur siffle faux le long du sillon,
Il ne se soucie pas du tout du sort de l’Europe,
Tandis qu’assis là je ressens la peine subtile
Qu’endure chaque poète réduit au silence.

(1937)





Barthes, Bonnefoy, Bergounioux

3 12 2010

Lu en partie Le siècle où la parole a été victime, d’Yves Bonnefoy : un recueil d’essais écrits en gros depuis 2000, paru le mois dernier au Mercure de France. Ce volume a le mérite de rendre accessible un bon nombre de textes qui étaient demeurés peu trouvables ou alors à fort prix chez des petites maisons d’éditions : là, on a tout pour 25 €.

Je viens donc de lire le texte consacré par Bonnefoy en 2000 au Degré zéro de l’écriture de Roland Barthes. Un programme alléchant, étant donné la divergence évidente entre l’un et l’autre. Dans la leçon inaugurale au Collège de France (début des années 80), Bonnefoy qui prenait la place du défunt structuraliste rappelait brièvement cette divergence et en appelait à une réconciliation, une alliance entre les deux pensées. Bonnefoy traite Barthes avec beaucoup d’égards, et c’est le moins qu’on doit à un mort quand on s’oppose à lui, soulignant l’honnêteté de sa pensée et le fond de bonne volonté qui l’anime. Roland Barthes est un écrivain qui a beaucoup compté dans ma formation intellectuelle, comme je pense dans celle de beaucoup de gens de ma génération : c’est le poncif auquel on a droit dès la khâgne, en somme on ne peut pas y échapper. Quand je rappelle ces années, pas encore trop lointaines en réalité, je me rends compte à quel point la formation des jeunes lettreux est influencée, guidée, orientée par Barthes et sa clique. J’ai lu et passionnément aimé certains textes de Barthes, notamment ce fameux Degré zéro de l’écriture. Comme beaucoup, d’ailleurs, j’ai commencé par ne rien comprendre à ce livre ; la première phrase m’est restée en mémoire, tant elle m’a rendu aride l’abord du livre : "On sait que la langue est un corps de prescriptions commun à tous les écrivains d’une époque." Ce "on sait que" que j’employais encore quelques mois auparavant dans mes exercices de mathématiques se chargeait d’un sens, devenait en fait réel, et pointait du doigt mon ignorance et la verdeur coriace de mon esprit. Mais je m’obstinai, et lus ce livre, le relus comme un bréviaire ; je lus d’autres livres de Barthes dont j’admirais et dont j’admire toujours l’élégance, la puissance elliptique, le second degré. – Voilà quelque chose qu’il faudra (mais peut-être cela a déjà été fait) étudier un jour, son second degré, son humour, son dandysme (un souvenir me hante, celui d’une phrase de Barthes, entre parenthèses, un petit décrochage rêveur dans lequel il dit que cette phrase de tel auteur aurait donné en latin un bel imparfait du subjonctif ; j’ai recherché cette phrase dans les livres quand le souvenir m’en est revenu un jour, mais en vain, et je commence à croire que c’est ma mémoire qui me joue des tours et invente des références inexistantes, qu’en somme j’ai tant lu Barthes qu’un Barthes intérieur s’est créé.)  Voilà, cette-fois-ci avéré et vérifiable, un autre trait de Barthes : dans le texte théorique qui suit les Mythologies, "Le mythe aujourd’hui" , Barthes explique comment il en vient à créer des substantifs pour exprimer la qualité des mythes, grâce au suffixe "-ité". Un gamin de sixième comprendrait, et comprend d’ailleurs, car on leur enseigne la formation des mots à cet âge-là ; mais non, Barthes se fend d’une note de bas de page où il formalise sa démarche sous forme d’équation : "latin/latinité = basque/x, x=basquité" – lui qui sait être si rapide, si vif dans son écriture, prend le temps de démontrer l’évidence. Ces coquetteries me ravissent. On reprochera au Sur Racine ses envolées théoriques, son impropriété, ses délires : certes. Mais Barthes est ailleurs : il faut cesser de le prendre au sérieux, si je puis dire. Enfin, c’est à Barthes que je dois ma première émotion politique : les Mythologies, que poursuit une trop injuste fortune car on n’en fait plus qu’un livre recueillant les instantanés d’une époque, et qui sont un livre de dénonciation de la pensée petite bourgeoise, du discours de Poujade, de l’ignorance des bourgeois devant Racine, etc. L’essai dont je parlais, "Le mythe aujourd’hui", permet de mieux comprendre l’enjeu du livre, qui est de subvertir les discours admis. Certes Barthes n’est pas Foucault, et lui-même "revendique" le droit de vivre la contradiction de son époque, à savoir dénoncer son époque tout en étant un usager de ses signes, mais je regrette qu’on n’y voie qu’un marxisme de salon.

Revenir sur la critique de Bonnefoy à l’égard de la théorie de Barthes n’aurait pas grand intérêt, car on la connaît, elle était prévisible, ce n’est pas le chemin que je veux emprunter. On sait que pour Bonnefoy l’écriture ne peut être réduite à une pratique située dans l’espace clos de la langue. Ce dont je viens de prendre conscience en lisant ce texte (c’est idiot, mais je ne l’avais jamais formulé ainsi auparavant) c’est qu’il oppose une expérience à une théorie. Voulant riposter, il change de terrain : ce n’est peut-être rien d’autre, la poésie, garder l’expérience, la vie, au sein de l’écriture. Par conséquent, le débat n’a pas lieu d’être, ou pas vraiment : la riposte de Bonnefoy est un coup d’épée dans l’eau du point de vue théorique ; vivre est la seule question qui vaille, pas écrire, c’est un penseur éthique. On peut même rire de sa naïveté quand il veut montrer les limites d’une déclaration de Barthes qui définit l’écrivain comme celui dont la volonté le pousse à écrire, celui pour qui écrire est un acte conscient qui le distingue. Freud n’aurait pas dit le contraire, n’aurait même rien dit, car il ne s’agit pas d’une négligence du facteur inconscient, ce que Bonnefoy avance,  mais d’un point de vue proprement littéraire, artistique voire sociologique : est écrivain celui qui choisit d’investir la langue comme champ de travail, d’innovation, et il est opposé en cela, si mes souvenirs sont bons, à l’écrivant, qui ne fait qu’utiliser la langue, qui ne se distingue par aucun style. Mallarmé aurait parlé pour ce dernier d’"universel reportage". En somme Barthes ne fait que dégager un critère de littérarité, comme le fait Bonnefoy quand il atteste chez un écrivain une vérité de parole ou qu’au contraire il souligne ses manquements ou ses égarements. -  Je crois que c’est ce changement de terrain qui m’a rendu l’œuvre de Bonnefoy si forte, si indispensable, à un moment où la formation intellectuelle que j’avais reçue m’avait laissé perplexe, nauséeux, à un moment où en somme je ne trouvais plus de fondement à mon savoir, ni aucune utilité, je pensais en rond et dans le vide. Bonnefoy était là pour me rappeler qu’un mot devait être le souvenir d’un moment de la vie, du "fragment d’une duré". J’ai fini par retrouver un système de pensée avec Bonnefoy, mais celui-ci n’a pas paralysé mes facultés puisqu’il n’est que l’abstraction que j’ai pu tirer en prenant du recul sur mes lectures. Quoi qu’il en soit, cette position explique deux choses, ou plutôt une double chose : que la poésie et la traduction n’aient jamais été traitées ou pensées sérieusement par les structuralistes. Eux pour qui la littérature n’était qu’affaire de langue, on s’imagine qu’ils ont eu du mal à penser les œuvres autrement que comme des discours, non des paroles, pour reprendre la distinction de Bonnefoy. De cette époque, mais il n’était pas vraiment structuraliste, il n’y a que Sartre qui aurait pu s’entendre avec Bonnefoy, s’il n’avait pas commis ce terrible Baudelaire, s’il avait accepté de voir dans la poésie un travail de conscience de soi – mais il est si facile de détester Sartre, si génial par ailleurs, Les mots sont un livre grandiose, un grand livre de la conscience de soi, son Baudelaire demeure un mystère plus qu’une erreur, ou bien un livre idéologique. Bref, la formation phénoménologique de Sartre le poussait à étudier lui aussi des projets de conscience, et il reste quelque chose à écrire sur Sartre et Bonnefoy, je pense – à tout le moins dans le cadre d’une étude historique sur ces années-là.

Une expérience, donc, au fondement du geste d’écriture. La mémoire de l’un, l’effort de se souvenir, sont des définitions de la poésie. Une autre voie, donc, que celle proposée par Pierre Bergounioux, qui confronté à l’en-soi du monde s’est retrouvé perplexe, bête et muet comme une tanche, c’est l’image qu’il a utilisée. La voie choisie par ce dernier, celle de la connaissance, c’est l’opposé de la poésie, c’est le choix d’un travail de découpage et d’indexation du monde, de parcellisation en concepts, d’explications logiques selon des critères scientifiques. On est au carrefour avec Bonnefoy et Bergounioux, chacun d’eux répondant de façon différente à l’en-soi du monde. Bergounioux, pourtant, comme Rimbaud, aurait pu choisir la révolte contre la médiocrité et la misère de la province et s’affranchir par un chant, puisque ce moment fut éprouvant pour les deux. Il n’est plus question de choisir, ou de débattre ; je trouve avec Bergounioux une alternative intéressante à ce que propose Bonnefoy, à sa mise en garde contre le concept. Il y a une densité d’écriture et une vérité de parole chez Bergounioux, et aussi quelque chose d’artificiel : je retrouve ici la proposition de Barthes, l’écrivain est celui qui choisit de s’engager dans le terrain de la langue pour y développer son style. Quelque chose d’artificiel, en somme, mais qui est le détour, le moyen, la méthode d’accès à la vérité. By indirections find directions out. Se contenter de Barthes n’est plus possible, en tout cas pas pour moi, car la sécheresse théorique de sa pensée de l’écriture le rend inapte à penser le lien avec la vie, et c’est ce qui m’intéresse. Si Bergounioux est un écrivain au sens barthésien, puisqu’il y a assomption du style, engagement conscient et revendiqué dans le travail du texte,  celui-ci n’est pas le produit d’un travail purement artistique, il n’est que le charroi du savoir obtenu par décantation, dans un rapport magnétique d’attraction-répulsion pour l’expérience. Et s’il y a mémoire, il y a poésie.








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