The weary flock, sonnet

29 12 2011

Sonnet commencé en esprit en sortant de la BNF vers 20h, d’ailleurs c’est de ça que ça cause. La versification est plus que bancale, je maîtrise bien mieux l’alexandrin, mais le tout se tient.

 

The weary flock

Scholars fret not in the national library,
Peeping between two deepest thoughts
The blue birds stuck on the dirty pane,
Or the black but comely neighbour think.

Yet when twice the bell has rung
Advising’em to put their books aside
Both unbound and melancholy they pack
And in the plastic case their laptop put.

Behold the weary flock when it goes back :
And through the red corridor slowly walks,
For still they think and more would read.

Life calls them back but they prefer
The papered meadow where they graze
The inkèd rivers where they drink.

-





Composé sur le pont de Westminster, Wordsworth

17 10 2011

Voici l’un des sonnets les plus célèbres de Wordsworth, qu’il composa tandis (ou presque !) que le coche qui le ramenait chez lui faisait une halte sur le pont de Westminster. Il est en effet curieux de voir Wordsworth célébrer une beauté urbaine. A en croire la relation de la journée dans le journal de Dorothy, c’est la pureté du ciel ce matin-là, non embarrassé de la fumée des maisons et des usines, qui ont ravi le cœur du poète et de sa sœur.

Ecrit sur le pont de Westminster, le 3 septembre 1802

La terre n’a rien de plus beau à produire :
Insensible l’âme de qui passerait en négligeant
Une vue que sa majesté rend si émouvante :
La ville a présent porte ainsi qu’un vêtement
La beauté du matin ; silencieux et nus,
Bateaux, tours, dômes, théâtres et temples demeurent
Offerts aux champs ainsi qu’au ciel ;
Tout clairs et scintillants dans l’air sans fumée.
Jamais le soleil n’a si magnifiquement trempé
Dans sa première splendeur, vallée, rocher ou colline ;
Jamais je n’ai vu, jamais ressenti un calme si profond !
Le fleuve coule à son propre et tendre vouloir :
Dieu ! Les demeures elles-mêmes semblent assoupies ;
Et tout ce puissant cœur gît immobile !

© Maxime Durisotti, octobre 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

-

Composed upon Westminster Bridge, September 3, 1802

Earth hath not anything to show more fair:
Dull would he be of soul who could pass by
A sight so touching in its majesty:
This City now doth, like a garment, wear
The beauty of the morning; silent, bare,
Ships, towers, domes, theatres and temples lie
Open unto the fields, and to the sky;
All bright and glittering in the smokeless air.
Never did sun more beautifully steep
In his first splendor, valley, rock, or hill;
Ne’er saw I, never felt, a calm so deep!
The river glideth at his own sweet will:
Dear God! The very houses seem asleep;
And all that mighty heart is lying still!

-

La Tamise à Westminster, Claude Monet, 1871





La rivière Duddon, Wordsworth

16 10 2011

Pas un jour sans un sonnet. Aujourd’hui le trente-quatrième et dernier d’une série relatant une promenade imaginaire le long de la rivière Duddon, publiés en 1820. La concision du phrasé, les exclamations convenues, on est loin des effusions du jeune poète de "Tintern Abbey" clamant naïvement son amour de la Wye ; de même la forme du sonnet sert au poète à produire du sens, l’ambition didactique de Wordsworth s’affirme. Le titre du sonnet, "Afterthought" est difficilement traduisible : il s’agit d’une pensée faite après coup, soit une prise de conscience tardive, soit une rectification, presque un repentir. J’adoube donc le nom "Repensée", qui me convient autant qu’au poète de la remémoration créatrice et des lieux revisités.

La rivière Duddon. Repensée

Je pensais à toi, ma partenaire, mon guide,
Comme ayant disparu. – Vaine affliction !
Car en arrière, Duddon, quand j’y tourne mon regard,
Je vois ce qui fut, qui est et va durer.
Coule encore et pour toujours coulera le courant;
La forme demeure, la fonction ne s’éteint jamais;
Cependant nous, les braves, les puissants et les sages,
Nous les hommes, qui au matin de la vie avons défié
Les éléments, nous devons disparaître. – Soit !
Il suffit que quelque chose de nos mains puisse
Vivre, agir, et servir l’heure future ;
Et que, tandis que nous allons vers la tombe silencieuse,
Par l’amour, l’espoir et le don de transcendance de la foi
Nous sentions que nous sommes plus grands que nous ne savons.

© Maxime Durisotti, octobre 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

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The River Duddon. Afterthought

I thought of thee, my partner and my guide,
As being passed away.—Vain sympathies !
For, backward, Duddon ! as I cast my eyes,
I see what was, and is, and will abide.
Still glides the stream, and shall for ever glide ;
The form remains, the function never dies,
While we, the brave, the mighty, and the wise,
We men, who in our morn of youth defied
The elements, must vanish;—Be it so !
Enough, if something from our hands have power
To live, and act, and serve the future hour ;
And if, as tow’rd the silent tomb we go,
Thro’ love, thro’ hope, and faith’s trancendent dower
We feel that we are greater than we know.

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A Wordsworth, Percy Bysshe Shelley

14 10 2011

Voici la traduction d’un célèbre sonnet de Shelley destiné à Wordsworth, écrit en 1816. Hommage ambigu, témoignage en fait d’une déception puisque après avoir célébré ce qu’il a aimé chez lui, in cauda venenum, le jeune poète reproche au maître d’avoir abandonné son humble mode de vie (pour un emploi de fonctionnaire des Postes) et les thèmes originels et authentiques de sa poésie, visant sans les nommer le tournant conservateur de ses positions intellectuelles et le pli didactique de ses poèmes.

A Wordsworth

Chantre de la nature, tu as pleuré en constatant
Que ce qui part doit ne jamais revenir : l’enfance
Et la jeunesse, l’amitié et le premier éclat de l’amour
Ont fui comme de doux rêves, t’abandonnant au deuil.
Ces peines ordinaires, je les connais. Une perte m’afflige
Que tu ressens aussi mais que seul je déplore.
Tu fus une étoile solitaire dont la lumière brillait
Pour quelque frêle barque à minuit quand rugissait l’hiver
Au-dessus de la foule aveugle et qui se déchirait :
Dans une digne pauvreté ta voix a tressé
Des chants consacrés à la vérité et la liberté –
Désertant ces thèmes, tu me laisses en peine,
Car tel tu fus que tu plus jamais tu ne seras.

© Maxime Durisotti

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To Wordsworth

Poet of Nature, thou hast wept to know
That things depart which never may return:
Childhood and youth, friendship and love’s first glow,
Have fled like sweet dreams, leaving thee to mourn.
These common woes I feel. One loss is mine
Which thou too feel’st, yet I alone deplore.
Thou wert as a lone star, whose light did shine
On some frail bark in winter’s midnight roar:
Thou hast like to a rock-built refuge stood
Above the blind and battling multitude:
In honoured poverty thy voice did weave
Songs consecrate to truth and liberty –
Deserting these, thou leavest me to grieve,
Thus having been, that thou shouldst cease to be.

Sonnet tiré du Penguin Book of Romantic Poetry, 2005





Where lies the land… Wordsworth

11 10 2011

Voici la traduction d’un petit sonnet de Wordsworth qui n’est sans doute pas un chef d’œuvre ; mais en anglais le premier vers a résonné longtemps dans ma tête après que je l’eus lu. Composé entre 1802 et 1804, il se chargea brusquement d’une valeur prémonitoire puisqu’en 1805 le frère de Wordsworth disparut dans un naufrage.

Où s’étend le pays que vise ce bateau ? – Frais
Comme une alouette s’élevant au point du jour,
Il appareille bellement et dans la fête ;
Attend-il les soleils tropicaux, les neiges polaires
Quel objet motive son enquête ? – Ami ni ennemi
Ne lui occupe l’esprit ; qu’il voyage où il veut,
On lui donne de doux noms, c’est une voie rebattue
Qui s’ouvre devant lui, et un vent le pousse.
Cependant je me demande : quel port est son repère ?
Et un peu comme au temps où l’on naviguait peu,
(De temps en temps, ainsi les pèlerins, traversant
Ici et là les eaux) je doute, et quelque chose de sombre,
De l’antique et déférente peur pour la mer,
Me prend au moment de l’adieu, joyeuse embarcation !

© Maxime Durisotti, octobre 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

-

Where lies the Land to which yon Ship must go?
Fresh as a lark mounting at break of day,
Festively she puts forth in trim array;
Is she for tropic suns, or polar snow ?
What boots the inquiry?–Neither friend nor foe
She cares for; let her travel where she may,
She finds familiar names, a beaten way
Ever before her, and a wind to blow.
Yet still I ask, what haven is her mark?
And, almost as it was when ships were rare,
(From time to time, like Pilgrims, here and there
Crossing the waters) doubt, and something dark,
Of the old Sea some reverential fear,
Is with me at thy farewell, joyous Bark !

-

Port de mer avec la villa Médicis, Claude Lorrain, 1638





Résolution et Indépendance, William Wordsworth

29 03 2011

« Resolution and Independence » fait partie des grands poèmes de Wordsworth, et pourtant je ne crois pas qu’il ait été traduit en français (je n’ai pas poussé loin mon enquête, dois-je avouer…). Voilà donc qui est fait !

Avec ce poème du découragement et de la conscience de soi, Wordsworth offre l’un des premiers témoignages modernes de la conscience poétique en proie à la crise de légitimité. De même, il est l’un des premiers à faire droit dans sa poésie à la « capacité négative » dont parlera Keats plus tard : bien qu’il ne s’y tienne pas de façon sereine. Il y a en effet chez Wordsworth une sensibilité au négatif, une attention portée sur ce qui entrave la paix de l’esprit. Une fébrilité, une instabilité de l’esprit qui rend caduc le sentiment de bonheur ou de joie. Ici, le poème s’ouvre sur un cadre apparemment édénique, c’est le matin, les oiseaux se répondent au loin dans la forêt, le lièvre détale entrainant dans son sillage un brouillard irisé de lumière. Pourtant le vent a rugi toute la nuit et les souvenirs du poète sont teintés de mélancolie. Il est intéressant de constater que le sentiment négatif n’est pas immédiatement exprimé, le spleen ne constitue pas le thème d’un poème et cet effet de rupture souligne la dimension réfléchie, dialectique du poème. Nulle complaisance dans l’expression des troubles du moi, la poésie a pour mission de distiller l’expérience humaine et d’en extraire le sens. Ici la perte de confiance et l’interrogation se détachent sur un fond de bonheur poétique convenu : l’interrogation de Wordsworth portera justement sur la légitimité du travail de célébration poétique. De même, le changement de titre entre la première version et la seconde prouve la volonté d’insister sur les bienfaits de l’expérience réfléchie : « The Leech Gatherer » devient « Resolution and Independence ». La croissance morale du poète remplace l’anecdote. La poésie, comme l’écrit Wordsworth, doit être à la fois un « débordement spontané de sentiments puissants » et le produit d’une longue et profonde réflexion. Il semble que « Resolution and Independence » incarne plutôt le second versant de la définition.

La dépression qui surprend Wordsworth révèle chez le poète une forme historique de la conscience de soi : le sentiment de son inutilité, que son activité manque de pertinence aujourd’hui. Prenant conscience qu’il n’a consacré sa vie qu’à la célébration poétique, laquelle consiste pour lui à révéler les liens entre la nature et les hommes, la vie morale de la nature et ce que l’homme peut en tirer, c’est en somme ce qu’il nomme sa « génial faith », une croyance dans la pénétration divine des êtres et choses de la nature. Mais si pour lui elle est en effet féconde, « still rich in genial good », elle ne se range pas aux cotés des activités productrices : construire, semer ; en somme il ne se « prend pas en charge » et les ambitions du poètes manquent d’un fondement légitime face à l’impératif matérialiste qui naît au siècle de Wordsworth. Le poète ne trouve plus sa place au sein du nouveau contrat social. Wordsworth éprouve une douloureuse remise en question de l’opportunité de son identité de poète, comme il le fera de façon plus détaillée dans le livre I du Prélude.

Les modèles que convoquent ensuite Wordsworth, Chatterton et Robert Burns (le nom du second n’apparaît pas) représentent en somme deux tentations pour le poète en crise. Chaterton incarne pour les romantiques la figure typique du génie incompris qui préfère le suicide à la compromission (Vigny brodera une pièce sur ce personnage, et la préface contient un portrait du poète en homme débordé par le feu de son imagination et qui ne trouve pas sa place dans la société). Au contraire, Robert Burns, le barde écossais, rappelle l’image du poète paysan, heureux de labourer. D’un côté l’orgueil haineux, fou, autodestructeur de Chatterton, et de l’autre l’image idyllique d’un poète réconcilié avec les soins du monde, voilà de quoi nourrir la mélancolie de Wordsworth. Toutefois, une note de mon édition explique qu’on pensait que Burns s’était suicidé, et bien que le poème ne le présente pas sous cet angle tragique, le fait de le placer juste après Chatterton nous pousse à penser que Wordsworth a en réalité convoqué deux figures du suicide. (De plus amples recherches s’avèrent indispensables pour lever cette ambiguïté.) Que ce soit l’une ou l’autre solution, le poète se trouve confronté à une impasse : les modèles qu’ils convoquent ne peuvent être suivis ou atteints, il y a une humilité dans sa poésie qui est incompatible avec la pensée du suicide, et il n’est nullement paysan : Wordsworth se doit entièrement à la nature et aux sensations. Telle est la question de l’anglais : comment être poète ? voir à ce propos l’introduction que j’ai rédigée pour ma traduction du livre I du Prélude.

La rencontre que fait ensuite le poète abattu, le collecteur de sangsues, se déroule sur un mode presque hallucinatoire. Le poète regarde fixement le vieil homme, qu’il a tout entier dans son champ de vision (« before me full in view »), dont la présence est aussi mystérieuse et sensiblement vivante qu’une pierre couchée au sommet d’une colline, perçue sur ce mode de « vue et non de vision » dont parle Mallarmé dans « Prose ». C’est un monstre aussi, qui s’est hissé des fonds marins jusque sur la grève et reste à jouir des rayons du soleil. On sait que pour Wordsworth les pierres ont une âme, celle-ci semble d’ailleurs « something endued with sense », il n’en reste pas moins qu’entre la première et la seconde métaphore, de la pierre à la bête, on fait un bond du minéral, d’un mystère certes vivant mais clos sur lui-même, captivant autant qu’impénétrable, au produit d’une révélation, de quelque chose extrait des profondeurs de la mer, un être fixé dans une stase de rémission, on passe d’une pierre transcendée par l’esprit de la nature à un être voué à la finitude, l’incarnation d’une mémoire : la seconde image fait ainsi progresser le poème en suggérant une origine à cette présence, le vieil homme explique qu’il a enduré des épreuves. Wordsworth écrira, après que l’homme lui aura parlé une première fois, que celui-ci avait l’air d’être envoyé d’une région lointaine pour lui donner une puissante leçon. D’ailleurs ce n’est pas vraiment le propos du vieillard qui captive le poète : il n’écoute pas vraiment, lui demande de répéter, les mots viennent à son oreille de façon indistincte. C’est davantage la présence du vieillard qui est l’objet de son poème. L’étrangeté du vieil homme est une promesse, et le poète ne s’abandonne pas à l’hallucination, au contraire il y creuse le chemin de la connaissance. La littérature critique qu’a suscitée ce poème ne se penche pas sur cette confession douloureuse, et se concentre sur le récit de la vision hallucinée, rapprochant à juste titre le « Leech gatherer » des autres figures marginales et spectrales de la poésie de Wordsworth – on oublie d’étudier la fonction que joue cette apparition dans le cadre d’une dialectique phénoménologique de la conscience : dépression, apparition, renaissance.

« Employment hazardous and wearisome » commente le poète quand il a entendu le vieil homme lui expliquer sa précaire occupation. Je ne puis m’empêcher d’entendre dans la compassion sensible de cette exclamation un peu de celle qu’il aimerait qu’on ait pour lui. Comme si le collecteur de sangsues était un double allégorique du poète, non tant à cause d’une identité entre leurs tâches respective, qu’eu égard à la marginalité de leur activité. Pourtant le vieillard gagne honnêtement sa vie, « he gained an honest maintenance » : n’est-ce pas ce que désire Wordsworth, vivre en paix de son activité de poète. Il finira Poet Laureate, poète officiel de la couronne, exerçant sa charge de façon moins « hazardous » que le vieillard.

Qu’il me soit permis de remercier MM. Ortwin de Graef et Stephen Gill, qui m’ont communiqué de précieuses indications d’ordre culturel sur ce poème. La traduction est encore loin d’être parfaite, une meilleure connaissance de l’anglais m’est nécessaire pour des points de détail, et une étude plus approfondie de Wordsworth pour l’effet d’ensemble, le geste ; mais cette première épreuve est satisfaisante.

To be continued

*

RÉSOLUTION ET INDÉPENDANCE

Le vent n’a pas cessé de hurler cette nuit,
La pluie lourde s’est abattue à verse,
Mais à présent le soleil calme et clair se lève,
Au loin les oiseaux chantent dans les bois,
Le pigeon couve sa propre et douce voix,
Le geai répond à la pie qui jacasse,
Et tout l’air est empli du bruit agréable des eaux.

Tout ce qui vit dans l’amour du soleil est dehors,
Le ciel se réjouit tandis que naît le jour,
Les gouttes de pluie illuminent l’herbe ; sur les landes
Le lièvre court plein d’allégresse,
Et sa patte dans la terre détrempée
Soulève un brouillard que le soleil fait scintiller
Et qui le suit partout, où qu’il aille détaler.

Ce matin je me promenais sur la lande,
Je vis le lièvre détaler ici et là, joyeusement,
Au loin j’entendais mugir les bois, les eaux,
Ou bien, heureux comme un enfant, ne les entendais pas,
L’agréable saison requérant tout mon cœur ;
De très vieux souvenirs traversèrent tout mon être,
Ainsi que toutes les voies humaines, si vaines, mélancoliques.

Mais comme il arrive parfois aux esprits que la joie
Trop puissante retient de progresser encore :
Aussi haut que nous nous sommes élevés dans l’extase,
Dans le découragement nous sombrons profondément,
C’est ce qui m’arriva ce matin-là,
Craintes et cauchemars fondirent en nombre sur moi,
Une sombre tristesse et d’hermétiques pensées
Que je ne connaissais ni ne pouvais nommer.

J’entendis l’alouette chanter dans le ciel ;
Et me remémorai le lièvre joyeux,
Oui, je suis un enfant si heureux de la terre,
Oui, mon sort est celui des créatures emplies de bonheur
Et je me tiens à distance du monde et de tout souci,
Mais un jour différent semble commencer pour moi,
Solitude, cœur affligé, angoisse et pauvreté.

Toute ma vie je l’ai consacrée au doux penser,
Comme si vivre était l’affaire d’une humeur estivale,
Comme si les choses nécessaires devaient d’elles-mêmes s’offrir
A cette foi féconde toujours gorgée du fécond bien;
Mais comment peut-il attendre des autres que pour lui
Ils construisent, qu’ils sèment, et qu’à sa demande,
Ils l’aiment, lui qui refuse de se prendre en charge ?

Je pensai à Chatterton, l’enfant prodigieux,
L’âme sans repos qui périt au comble de l’orgueil ;
A Celui qui marchait dans la joie et la gloire,
Poussant sa charrue sur le flanc des montagnes.
Par nos propres esprits nous sommes déifiés,
Nous les poètes en notre jeunesse connaissons d’abord la joie,
Mais d’elle naissent à la fin dépression et folie.

Alors, fut-ce l’effet d’une grâce particulière,
Etait-ce un signe concédé par le ciel, un présent,
Alors il arriva qu’en cet endroit solitaire,
Comme mon imagination était malmenée,
Et que j’avais lutté contre ces pensées accablantes,
Je vis par hasard un homme devant moi,
Le plus vieux, semblait-il, qui eût encore des cheveux gris.

J’arrêtai mon chemin aussitôt que j’aperçus
Le vieil homme au milieu de l’étendue déserte :
Auprès d’une mare et sur la rive la plus éloignée,
Il se tenait seul : l’espace d’une minute, je pense,
Je l’ai considéré tandis qu’immobile il continuait.
Près de la berge la plus lointaine je m’approchai,
Cependant qu’à mes yeux il se présentait tout entier.

Comme une large pierre qu’on voit parfois couchée,
Etendue au sommet chauve d’une colline, mystère
Pour tous ceux qui en partagent la vision que les moyens
Par lesquels elle est arrivée jusque là, et d’où elle provient,
Si bien que l’on dirait une chose pénétrée de sensations,
Comme un monstre marin qui s’est hissé sur un plateau
De pierre ou de sable et se repose juste en dessous du soleil.

Tel paraissait cet homme, ni tout à fait vivant, ni mort,
Ni tout à fait endormi ; dans son extrême vieillesse :
Son corps était doublement voûté, les pieds et la tête
Se rejoignant au terme de leur pèlerinage.
Comme le sinistre joug de quelque douleur ou la fureur
D’une maladie qu’il aurait endurée il y a très longtemps,
Avaient chargé sa carcasse d’un fardeau plus qu’humain.

D’ailleurs il s’appuyait, et son corps, ses membres, son visage,
Sur un long bâton gris de bois écorcé,
Et toujours tandis que je m’avançais d’un pas calme,
Au bord de la petite mare, du petit flot boueux,
Se tenait le vieil homme, immobile ainsi qu’un nuage
Qui n’entend pas l’appel des vents retentissants,
Et qui, si seulement il bouge, se meut tout entier.

A force, comme lui-même était embarrassé, il remua
De son bâton la mare et regarda fixement
Au-dessus des eaux boueuses, il les scrutait
Comme s’il eût eu à déchiffrer un livre,
Je rassemblai ma liberté autant que possible,
Et me rapprochant de lui, lui dis :
« Ce matin-là apporte la promesse d’un jour glorieux. »

Le vieil homme me fit une réponse aimable
Par un discours courtois, qu’il exprima lentement,
Je lui répondis les quelques mots suivants :
« A quel type de travail êtes vous dévoué ?
L’endroit est bien solitaire pour quelqu’un comme vous. »
Il me répondit avec plaisir et surprise,
Et il y avait, quand il parlait, un feu tout autour de ses yeux.

Les mots sortaient faiblement de la faible poitrine,
Pourtant l’un suivait l’autre avec solennité,
Vêtu avec noblesse dans la prononciation ;
Des mots choisis, des phrases mesurées, au-dessus du niveau
Des hommes ordinaires ; discours majestueux
Comme font, selon l’usage écossais, ces austères vivants,
Des hommes pieux, qui rendent leurs soins à Dieu ainsi qu’à l’homme.

Il me dit qu’il était venu jusqu’à cette mare
Pour collecter des sangsues, car il était vieux et pauvre,
Emploi bien dangereux et fatigant !
Il avait subi beaucoup de dures épreuves :
Il errait d’une mare à l’autre, d’une lande à l’autre,
S’abritait, grâce à Dieu, où il voulait, où il pouvait,
Et gagnait de la sorte de quoi vivre, honnêtement.

Le vieil homme resta près de moi à parler,
Mais alors sa voix me parvenait comme un courant
A peine audible ; je ne pouvais distinguer aucun mot,
Et le corps entier de l’homme me semblait pareil
A un que dans un rêve j’avais rencontré, gronder
Ou à un homme envoyé de quelque région lointaine,
Pour me rendre ma force et me réprimander sévèrement.

Mes pensées précédentes revinrent : la peur qui tue,
L’espoir qui refuse qu’on le nourrisse,
Le froid, la douleur et le travail, et les maladies de la chair,
Et les puissants poètes morts dans leur misère,
Alors, ignorant ce que le vieil homme avait prononcé,
Je réitérai ma question avec avidité :
« Comment vivez-vous donc ? qu’est-ce donc que vous faites ? »

Puis avec un sourire il répéta ses mots
Et dit que ramassant des sangsues, il allait
Voyageant loin, au large, remuant à ses pieds
Les eaux des mares, où qu’elles se trouvent.
« Jadis je pouvais en trouver de tous côtés,
Mais depuis longtemps leur nombre a lentement diminué
Malgré cela je persévère, et j’en trouve ou je peux. »

Cependant qu’il parlait ainsi, le lieu solitaire,
L’aspect du vieil homme, son discours, tout me troubla,
Grâce à l’œil de l’esprit il me semblait le voir rôder
Sans cesse à l’entour des eaux usées de la lande
Errant de ça, de là, seul et silencieux ;
Pendant que je continuais en moi-même ces pensées,
Lui, après avoir fait une pause, renouvela son discours.

Il mêla bientôt un autre sujet à cela,
Il s’exprimait gaîment, d’un air avenant,
Mais surtout majestueux, et quand il eut achevé,
J’aurais pu rire de moi-même au mépris en découvrant
Dans cet homme décrépit un esprit si ferme.
« Dieu, dis-je, sois mon soutien et aie confiance ;
Je me souviendrai du ramasseur de sangsues sur la lande solitaire. »

© Maxime Durisotti, mars 2011, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000





Strophes élégiaques, Wordsworth

13 03 2011

N’ayant toujours pas achevé la traduction de l’ardu « Resolution and Independence », qu’il me faut parfaire, je dépose ici un autre très beau poème de Wordsworth, hanté par le souvenir de son frère mort peu de temps avant dans un naufrage. Ce poème est l’occasion d’une prise de conscience morale exemplaire de la part du poète, qui se découvre marqué à vie par son deuil, et comprend que l’effet en est irréversible sur sa sensibilité et son imagination. Il est émouvant de lire un poème évoquant l’ancienne manière, qu’il sait qu’il doit abandonner, si cela n’est pas déjà fait ; un deuil de soi-même qui s’achève sur la formation d’un nouvel horizon poétique et moral.

*

Strophes élégiaques

Suggérées par une représentation du château de Peele, en pleine tempête, peinte par Sir George Beaumont

Je fus une fois ton voisin, ô solide bâtisse !
Quatre semaines d’été je t’ai eue en face de moi :
Je t’ai vue chaque jour, et tout ce temps
Ta forme reposait sur l’eau qu’on eût dit de verre.

Si pur était le ciel, et si tranquille l’air !
Chaque jour à l’autre était semblable, oh tellement !
A chaque fois que je regardais, ton image était là ;
Elle tremblait, mais ne s’est jamais dissipée.

Comme son calme était parfait ! Nul sommeil ;
Pas une humeur que la saison dispense ou reprend.
J’aurais pu imaginer que le gouffre puissant
Etait la plus douce des douces choses.

Ah ! ALORS, si la main du peintre avait été la mienne,
Pour exprimer ce que je voyais ; et rajouter l’éclat,
Cette lumière qui jamais ne vint consacrer
La terre ou la mer, qu’aucun poète n’osa rêver…

Je t’aurais plantée, ô bâtisse chenue !
Au milieu d’un monde ô combien différent !
Auprès d’une mer à jamais souriante,
En un pays tranquille, sous un ciel en extase ;

Tu aurais ressemblé à une salle au trésor, une mine
D’années paisibles ; une chronique céleste –
De tous les rayons solaires qui ont brillé,
La plus douce essence t’aurait été offerte.

C’eût été l’image d’un bonheur qui dure,
D’un calme élyséen, sans effort et sans luttes ;
Pas d’autre mouvement que celui de la mer, d’une brise,
Ou du souffle vital de la nature, en son pur silence.

Telle, dans le délire de mon cœur amoureux,
Telle est l’image que j’aurais produite alors :
Et j’aurais vu l’âme de la vérité dans chaque partie ;
Une foi, une confiance que rien ne peut trahir.

C’est ainsi que jadis il en eût été, non désormais ;
Je me suis rendu à un pouvoir différent,
Une force est perdue, que rien ne peut restaurer,
Une profonde détresse a humanisé mon âme.

Désormais, et pour longtemps je ne pourrai plus voir
De mer souriante, ni être celui que j’ai été ;
Le sentiment de cette perte en moi ne vieillira pas ;
Cela, je le sais, et l’affirme l’esprit serein.

Alors, Beaumont, mon ami ! qui aurais été l’ami,
S’il avait vécu, de Celui que je pleure,
Cette tienne toile, je ne la blâme pas, mais la loue ;
Cette mer en colère et ce morne rivage.

Oh quel travail passionné ! bien que sage et juste,
Justement choisi est l’esprit qu’on voit là ;
Un géant qui peine dans la houle mortelle,
Un ciel triste, le spectacle de la peur !

Et cet immense château, qui se tient là, sublime,
J’aime la façon dont on le voit combattre,
Bardé de l’armure insensible des temps anciens,
L’éclair, le vent furieux, et les vagues qui piétinent.

Adieu, adieu au cœur qui vit en solitaire,
Qu’un rêve héberge, bien loin de ses semblables !
Cette joie, en quelque endroit qu’on la rencontre,
Il faut la plaindre, car sans doute elle est aveugle.

Mais bienvenue à la fermeté d’âme, à la patiente gaîté,
Et à la vue permanente de ce qu’il faut assumer !
De telles vues, de pires encore, se présentent devant moi. –
Notre peine et nos deuils ne sont pas sans espoir.

© Maxime Durisotti, traduit de l’anglais d’après l’édition des Major Works de William Wordsworth par Stephen Gill, Oxford University Press, 2000

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